Le cartographe des Indes Boréales – Olivier Truc (627 pages)

Vous aimez les sagas historiques? Vous aimez les grands voyages? Ce livre est fait pour vous. De Saint-Jean de Luz à la Laponie en passant par Stockholm et Amsterdam, vous suivrez les pérégrinations d’Izko. A l’époque, les cartes sont un grand pouvoir, elles permettent aux Etats d’asseoir leur hégémonie sur des territoires encore peu connus.

Alors qu’il était destiné à devenir baleinier, comme son père, Izko est confié à un juge de Bordeaux, pour une raison qu’il ignore et qui changera son destin. Pensant qu’une sorcière lui a peut-être jeté un sort alors qu’il sauvait son bébé qui venait de naître, il n’aura de cesse de retrouver cette femme pour connaître la vérité.

On côtoie dans ce roman très dense la reine Kristina de Suède, l’inquisition et l’intolérance religieuse en général. Olivier Truc nous montre la façon dont on traitait les Lapons, comment les hommes aveuglés par le pouvoir et l’argent ont détruit leur équilibre et les trésors de leur culture sous couvert d’un obscurantisme religieux sans bornes. Âmes sensibles s’abstenir.

Joueuse – Benoît Philippon (356 pages)

Après son Mamie Luger qui a raflé tous les prix, dont celui, dernier en date, de Bloody Fleury 2020, Benoît Philippon repart en croisade pour défendre les cabossés de la vie. Comme il est dans un roman, il peut se permettre de contourner, détourner, se dédouaner de la loi. Les gentils sauvent d’autres gentils en cassant la gueule des méchants, et basta. Et on est bien content, parce que la morale est pour eux. Pour nous aussi. Avec son ton léger, il nous entraîne dans l’enfer de la maltraitance infantile en général et du viol en particulier. Heureusement qu’il prend un ton de bande dessinée pour nous asséner toute cette violence avec autant de crudité, sinon, ce serait insoutenable. 

Baloo et  Zack se vengent de leur enfance brisée en jouant au poker; ce sont les meilleurs. Leur amitié les soutient comme elle peut dans cette chienne de vie. Finalement, ils ne sont pas heureux, et ils ont chacun leur expédient pour évacuer leur passif. Jusqu’au jour où Maxine entre dans le jeu. Elle aussi, a besoin de se venger de son enfance brisée. Et cette rencontre va tout bouleverser. Bluffant!

Le coffre – Jacky Schwartzmann / Lucian-Dragos Bogdan (153 pages)

A l’instar de Pension Complète que Jacky Schwartzmann a écrit tout seul, ce roman noir est un roman noir et drôle. Un cadavre retrouvé dans un coffre de toit de voiture, une enquête que se partagent deux flics : un Roumain, un Français, un choc culturel. Deux auteurs, un Roumain, un Français, qui ont eu les mêmes difficultés de communication que leurs flics respectifs. Une enquête urgente, un livre urgent, une commande pour quais du polar, 4 mois pour sortir un bouquin entre deux auteurs qui ne se connaissent pas, trois mois avant la retraite du gendarme français. 

Exercice littéraire réussi, deux auteurs bien choisis pour le réaliser. La conversation téléphonique entre les deux représentants de l’ordre est à mourir de rire. On apprend plein de choses sur l’histoire de la Roumanie, sur ses chocs culturels internes (La Moldavie / La Transylvanie). Les clichés sont abordés de part et d’autre et font la saveur de ce petit roman bien marrant.

Miss Islande – Audur Ava Olafsdottir (262 pages)

J’aime Audur Ava Olafsdottir. J’aime son style, léger comme une plume, cette dentelle ciselée et poétique qui me parle. 

J’ai donc aimé Miss Islande, cette jeune fille dans les années soixante, très belle, qui veut devenir écrivain. Le meilleur ami d’Hekla est homosexuel. L’un et l’autre cachent leur secret au reste du monde, car on n’écrit pas quand on est une femme islandaise dans les années soixante et il est difficile de vivre sa vie d’homosexuel à cette époque-là, et d’aimer la couture, plus que les bateaux de pêche.

Audur Ava raconte leurs subterfuges, leur capacité de résilience, leurs échecs, leurs difficultés. Leurs moments de grâce aussi. Elle raconte les ciels d’Islande, et tout ce qu’elle a encore à dire sur les paysages de son pays, sur les gens qui y vivent, sur l’exaltation tranquille que cela lui procure. Délicatement.

Asymptote – David Hue – auteur (206 pages)

En pleine affaire Griveaux, je trouve amusant de parler d’Asymptote, le premier roman de David Hue sur la manipulation des politiques et de la déliquescence de notre système démocratique.
Rien à voir bien sûr, Asymptote est carrément plus sombre qu’une pauvre histoire de vidéo turgescente, mais on a un fond qui pourrait y ressembler. Cette dystopie décrit le monde tel qu’il pourrait évoluer dans le pire des cas : Fond politique inexistant, mais communication des partis très au point, système d’éducation appauvri, fécondité quasi inexistante, désordres climatiques très importants sans aucune volonté réelle de les améliorer, monde noir, gris sombre, déprimant.

Parfois, au milieu de ce chaos, une conscience essaye de faire un monde plus juste, plus beau. C’est le cas de ce policier qui enquête sur le meurtre d’un juge très aimé, très consciencieux, très droit. Deux skinheads ont été vus proches du lieu du crime et une croix gammée a été entaillée sur le torse de la victime. L’extrême-droite serait-elle derrière ce crime odieux, ou bien la ficelle est trop grosse, trop visible pour être vraie ? On a tendance à ne plus croire en grand-chose dans ce monde décadent.

La terre invisible – Hubert Mingarelli (182 pages)

Après le ghetto intérieur, de Amigorena, voici l’histoire d’un autre ghetto intérieur, celui des gens qui ont découvert la réalité des camps à la libération. Ces presque cadavres qui finissaient de s’éteindre et pour lesquels on ne pouvait déjà plus rien faire, ceux qui étaient déjà morts, l’odeur de la mort rôdant partout. Et les derniers gardiens des camps, massacrés, souvent, de rage, d’incompréhension.

Là, c’est un photographe anglo-saxon qui a du mal à émerger de l’horreur, et pour exorciser ces visions cauchemardesques qui le tourmentent chaque nuit, il décide d’aller photographier la vie. Ce road trip est partagé avec un très jeune soldat qui lui sert de chauffeur et de garde du corps. Il s’était engagé pour faire la guerre, s’est entraîné dur, et est arrivé une fois que c’était fini. Entre les frustrations, les chagrins, les drames, ce bout de chemin fait ensemble est suspendu dans le temps. 

Un roman plein de pudeur qui se lit d’une traite pour un point de vue sur la deuxième guerre mondiale et ses horreurs plutôt original. Lancinant.

Donbass – Benoît Vitkine (282 pages)

Benoît Vitkine a couvert depuis 2014 le conflit Ukrainien pour le Monde. Il a obtenu le prestigieux prix Albert Londres pour ses articles. Sa plume est très belle, son analyse est fine, c’est mérité. Dans ce roman policier, il nous interpelle sur une mort particulière (un assassinat) dans un monde où la mort est quotidienne (la guerre). En Europe, on se moque de ce conflit, qui est pourtant à nos portes. Le Donbass, c’est cette région à l’est de l’Ukraine  déchirée entre une Ukraine ayant des visées sur l’Europe, et une Russie qui a soutenu les séparatistes.

Il nous en explique les grandes lignes au travers des populations qui vivent sur la ligne de front. Il explique la misère, l’alcool, les usines de coke, les gens qui restent, les aéroports, les gares et les routes coupés. Il raconte l’absurdité des conflits, des clans qui sont flous, des gens qui ont choisi un camp, mais qui ont besoin de manger, et qui s’adaptent, des trafics qui poussent sur le terreau du chaos. Il place l’histoire dans un moment du conflit où tout est à peu près statique : les deux camps se tirent l’un sur l’autre, mais évitent les victimes. Les gens s’habituent aux explosions permanentes, l’homme s’habitue à tout. Il parle des traumatismes de la guerre d’Afghanistan, toujours pas vraiment digérés.

Bref, on apprend beaucoup de choses, les personnages sont troublés et troubles, le suspense, pour couronner le tout, est parfaitement maîtrisé. Rien à jeter là-dedans, la petite histoire dans la grande Histoire, le style. Quand on a en plus la chance d’avoir rencontré l’homme, à l’écoute de tous, qui connaît son sujet sur le bout des doigts, on n’est pas étonné qu’il en ait sorti un livre aussi passionnant.

No home – Yaa Gyasi (468 pages)

Je continue mon petit tour d’Afrique avec No Home, saga sur neuf générations.

Deux demi soeurs qui ne se rencontreront jamais auront chacune un destin qui impactera sa descendance. Yaa Gyasi explore de fond en comble la condition du peuple ghanéen, sans complaisance, sans larmoiement, sans condescendance. Elle évoque par exemple les tribus qui ont alimenté les bateaux négriers dans des guerres fratricides.

Elle revendique l’amour et la folie qui ont animé certains, la terreur et la soif de liberté qui ont mû les autres, c’est magnifique, magique, et comme une pierre noire faisant office de gri-gri, envoûtant.

Frère d’âme – David Diop (142 pages)

J’avoue que cet ouvrage me laisse dubitative. D’une part, malgré sa brièveté, il est bourré de répétitions, si bien que si on enlève tous les « par la vérité de dieu », on retire un tiers du livre. Sans compter toutes les autres répétitions. Je suppose que l’auteur a souhaité par ce biais donner un rythme à son roman. Ou bien il a voulu qu’on sente que son personnage est un peu simple, ou il souligne ainsi sa folie ? L’histoire est pourtant forte, sur les tirailleurs sénégalais. Le héros, donc, devient fou à la mort de son ami. Quant à la fin, c’est pour moi obscur et j’avoue que je suis un peu passée à côté du message. Pour ma part, décevant.