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Les aiguilles d’or – Michael Mc Dowell traduit de l’anglais par Jean Szlamovicz (520 pages)

J’avais adoré le matriarcat de Blackwater, je me suis replongée avec délices dans l’univers de cet auteur dépoussiéré par les éditions Monsieur Toussaint Louverture avec les splendides couvertures de Pedro Oyarbide.

On sent la patte du cinéaste dans la scène d’introduction qui nous trimballe dans le New York de la fin du 19eme siècle. La famille Stallworth, aisée, sûre de ses prérogatives, manigance pour l’ascension sociale. La famille Shanks manigance pour vivre. Léna la noire, a la vengeance chevillée au corps. Quand le juge Stallworth s’attaque à son domaine, on sait qu’une seule des deux familles sortira son épingle du jeu. Ou son aiguille d’or. Addictif et brutal, on s’attache aux personnages de cette saga en un tome qui se déroule sur une année. La crasse côtoie les robes à crinoline et les tripots mal famés les églises et les clubs féminins aseptisés. Du très bon Mc Dowell.

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Les silences – Luca Brunoni, traduit de l’italien par Joseph Incardona (249 pages)

Comme partout dans le monde, les enfants Suisses nés de filles mères ou orphelins ont été placés, au mieux dans des fermes pour servir de main d’œuvre corvéable à merci, au pire dans des instituts où ils étaient maltraités. Les silences raconte l’histoire de l’une d’entre elles, Ida, qui arrive de la ville dans une ferme où elle trime pour gagner sa pitance. Au milieu de mille secrets, elle va rencontrer les habitants du village. J’ai bien aimé la structure originale de ce roman qui raconte une histoire linéaire, puis qui raconte par bribes tous les éléments manquants à cette lecture linéaire, tous ces silences qui forment un brouillard opaque autour de protagonistes qui peinent à être heureux.

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L’enfant rivière – Isabelle Amonou (310 pages)

Dans un futur proche inquiétant et réaliste, un couple séparé depuis la disparition de leur fils, se retrouve suite aux funérailles du père de Tom. Exilé en France, c’est la première fois qu’il revient au Canada. Zoé est convaincue que leur enfant est toujours vivant. Elle pense même l’avoir retrouvé. Une belle écriture pour ce monde chaotique et une histoire bien menée. Un beau roman. Une description juste de la dérive de notre planète d’un point de vue écologique et politique. Un futur peu réjouissant mais possible. C’est très réussi.

 

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Une fin heureuse – Maren Uthaug, traduit du danois par Françoise et Marina Heide (410 pages)

Dans le cadre des Boréales, festival nordique en Normandie, j’ai l’occasion de découvrir des auteurs et des œuvres vers lesquelles je ne me serais naturellement pas orientée. Maren Uthaug vient à Caen cette année et c’était le moment de m’intéresser à son travail. Elle raconte une histoire originale et complètement barrée d’une famille de croque-morts au Danemark sur 7 générations. À chaque début de chapitre, vous aurez le récapitulatif de l’arbre généalogique qui s’étoffe Au fur et à mesure des générations. Malgré la fin heureuse promise par le titre, on doute que Nicolas, le seul garçon de sa lignée à avoir un prénom différent des autres, ait des intentions bienveillantes à l’égard de ses deux enfants qu’il emmène vers une destination inconnue pour mettre fin à cette lignée. Il les a drogués et leur a menti. Ce trajet en voiture va être le moyen de nous retracer l’histoire de cette famille depuis qu’on en a une trace et permet à Nicolas de nous en dépeindre toutes les tares qui le conduit à cette extrémité. Lui-même est un croque mort nécrophile, et s’il est tout à fait conscient de sa déviance, s’il a tout fait pour se prémunir contre ses penchants, il se rend compte qu’il est malade mentalement et qu’il n’a pu donner naissance qu’à des dégénérés. Un roman original par sa forme et son fond, sulfureux et subversif sans abus, drôle aussi. Un bon crû Gallmeister à n’en pas douter.

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Du givre sur les épaules – Lorenzo Mediano, traduit de l’espagnol par Hélène Michoux (186 pages)

Ce roman est une sorte de Gatsby le magnifique espagnol. Un jeune berger qui a été assidu à l’école de l’instituteur qui raconte l’histoire tombe amoureux d’une fille de bonne famille. Dans ces montagnes rugueuses, les hiérarchies sont bien ancrées et immuables. On appartient plus à une « maison » qu’à une famille. Mais empli de sa jeunesse et de son amour, il défie le père de la jeune fille en lui affirmant qu’il aura amassé assez d’argent en deux ans pour prétendre demander sa main. L’histoire est incroyablement romanesque et magnifiquement écrite. Tout est juste et beau. On tremble pour ce Roméo intrépide, on sourit aux petites mesquineries des habitants. Gros coup de cœur.

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Un bon million ou le démembrement de Lemuel Pitkin – Nathanael West traduit de l’anglais par Catherine Delavallade (222 pages)

Encore un livre complètement loufoque qui fait penser à un Candide américain. Sur le modèle des contes de Voltaire, Nathanael West écrit une fable terriblement pessimiste sur une morale inversée où les bons honnêtes ne peuvent pas réussir sans la force du pouvoir et de l’argent. C’est désespéré et cynique, mais pourtant léger dans le sordide.

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L’honorable collectionneur – Lize Spit traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif (134 pages)

Avec une jolie écriture, Lize Spit nous raconte cette histoire tristement inspirée de faits réels d’une amitié entre Jimmy, un petit garçon solitaire, grand collectionneur de flippos, vignettes qu’on trouve dans les paquets de chips et Tristan, réfugié Kosovar. Pour aider Tristan et sa famille à rester en Belgique, Jimmy est prêt à tout. Ça tombe bien, Tristan a un plan.

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Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler – Niklaus Meienberg traduit de l’allemand par Luc Weibel (283 pages)

En 1938, Maurice Bavaud, 22 ans, après une formation de missionnaire en Bretagne, vole de l’argent à sa mère et se rend en Allemagne pour tuer Hitler. Après une tentative infructueuse où il ne sort même pas son pistolet, il se fait prendre sans billet dans un train et se fait arrêter, torturer et décapiter avec la bénédiction des diplomates suisses en Allemagne, fervents admirateurs du nazisme. Nié par l’histoire, oublié par ses pairs, l’histoire ressort à charge dans les années 70 via un journal d’extrême-droite. Nicolas Meienberg, épris de justice et de véracité fera une enquête complète et minutieuse qui vient contredire les postulats de ses opposants. Après un film documentaire, le journaliste en écrira l’histoire absolument tragique qui n’aurait jamais dû se traduire par une condamnation à mort. Ce qui est très intéressant, c’est que l’enquête a été menée avec des sources de première main, puisque les protagonistes étaient tous vivants au moment où Nicolas Meienberg et son équipe sont allés les interroger. Avec des relents nauséabonds qui avaient moins de 30 ans à l’époque des interviews.

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Kaputt – Curzio Malaparte traduit de l’italien par Juliette Bertrand (502 pages)

Ce classique italien, dont le manuscrit lui-même est chargé d’histoire puisque ce récit a été écrit pendant la deuxième guerre mondiale entre 1941 et 1943, sur l’horreur de la guerre, son absurdité et la folie des hommes pendant cette même période. Il a été divisé en trois parties, caché, et chaque partie a rejoint son propriétaire pour qu’il soit finalement publié en 1944.

La conséquence du parcours chaotique de ce manuscrit est peut-être la raison d’une écriture hachée dans le temps qui a amené l’auteur à réutiliser les mêmes images poétiques tout au long du récit en répétitions un peu lassantes. Chaque histoire terrible fait reposer le livre un moment tant il est lourd de l’horreur qu’il décrit. Massacres divers, pogroms, domination, c’est un roman ironique et cynique sur l’impuissance, comme le disait l’auteur :  un livre horriblement cruel et gai.

En effet, les six parties qui parlent d’animaux (Les chevaux, les rats, les chiens, les oiseaux, les rennes et les mouches) mettent en miroir le sacrifice des animaux pendant une guerre orchestrée par les hommes où les anecdotes sont racontées dans dîners mondains aussi absurdes que l’aberration de la guerre elle-même.

Il note l’ironie du mot « Kaputt » en allemand, une certaine fatalité de ce qui est brisé, alors que son étymologie vient d’un mot hébreu « Kopparoth » qui fait référence à la victime sacrifiée.

Je suis contente d’être allée au bout, mais il pèse comme un cheval mort. Dans ces périodes troublées, il est néanmoins essentiel de retourner aux sources des contemporains de cette période effroyable.