Galerie

La soustraction des possibles – Joseph Incardona (385 pages)

Il y a des livres comme celui-ci sur lesquels on a du mal à avoir un avis tranché. Est-ce que
j’ai bien aimé, ou est-ce que je n’ai pas aimé ? J’ai lu pourtant avec plaisir, les personnages
m’ont plu, l’histoire est bien construite. La première page est séduisante et donne envie de continuer. A la fin des années 80, tout début des années 90, Odile s’éprend d’Aldo, son prof de tennis, gigolo à ses heures pour arrondir ses fins de mois. Ancienne secrétaire d’un homme qui est devenu extrêmement riche en Suisse, elle s’ennuie dans sa prison dorée et retrouve avec cet homme de condition simple des sensations depuis longtemps oubliées.
Aldo, lui, ne l’aime pas. Dans le secret des banques suisses qui ont bien profité aux
oligarques russes au moment de l’effondrement de l’URSS, des millions de francs et de francs suisses sont brassés. Des organisations mafieuses trouvent là le moyen de blanchir leur argent, en participant à des affaires juteuses et totalement honnêtes. Mais l’argent fait-il le bonheur ? Peut-on vraiment s’élever lorsqu’on ne vient de nulle part ? Un livre sur les envies, les désirs, l’amour et l’argent.

Galerie

Les Loups – Benoît Vitkine (314 pages)

En 2019, j’avais vaguement entendu parler du Donbass et de la guerre qui s’y déroulait depuis déjà cinq ans. Cette partie du monde, aux bords de l’Europe, à peine située à 3500 km de chez moi était peu médiatisée. Benoît Vitkine, prix Albert Londres a couvert le conflit depuis le début et son premier roman, « Donbass », utilisait le prétexte d’un roman policier pour expliquer une situation locale complexe. Le hasard du calendrier a voulu que son deuxième roman, « Les loups », sorte juste avant l’agression de l’Ukraine par Poutine. Chacun réagit comme il peut à ce conflit dont à peu près tout le monde s’accorde à dire qu’il est absurde. Les drapeaux bleu et jaune fleurissent sur les frontons des mairies et des maisons, on débaptise à tout va, de manière inconsidérée (En quoi les pauvres Soljenitsyne, Tolstoï, Tchekhov, Les frères Morozov, la vodka ou les chats, dits « chats russes » auraient la moindre responsabilité dans ce qui arrive ?). Pour ma contribution, j’ai lu « les Loups ». Je crois que nous avons une vision du monde manichéenne depuis la deuxième guerre mondiale. On doit être dans un camp, celui des gentils ou celui des méchants, des résistants ou des collabos, aucune nuance n’est tolérée. Peut-être les gens ont-ils eu besoin de cette division du monde lorsque l’horreur a été révélée. Or la vie n’est jamais simple, encore moins simpliste. Benoît Vitkine nous décrit une Ukraine moins angélique que celle qui nous est livrée. Comme toujours, avec un sens rare de la pédagogie, en quelques pages superbement écrites, il nous retrace l’histoire de la construction chaotique de ce pays, au travers d’une fiction réaliste. Avec beaucoup d’humanité, il nous décrit un monde qui s’est écroulé, un autre qui a émergé de ses cendres, où les peuples font comme ils peuvent pour vivre, survivre, tirer leur épingle du jeu et parfois, trouver le moyen de sortir de sa condition pour devenir quelqu’un d’important. Cela implique de savoir saisir des opportunités, des chances, sans compromis mais avec compromissions, sans états d’âme et avec beaucoup de sang-froid, sans lois mais avec des règles. Un roman subtil, au style impeccable, dont l’histoire robuste est finement construite.

Galerie

La certitude des pierres – Jérôme Bonnetto (192 pages)

On a un gentil gars qui a décidé de devenir berger dans un village très fermé où les habitants sont de gros rustres chasseurs et conservateurs. Et très cons, du coup. Le style du roman qui utilise le pronom impersonnel à dessein (je suppose) ajoute une distance supplémentaire à des personnages qui m’ont laissée sur le bord du chemin. L’histoire perd une grande partie de sa crédibilité dans ce roman qui ne raconte au fond qu’une querelle de voisinage exacerbée. Personnellement, je suis passée complètement à côté. Et cette obsession de l’auteur pour les chiens qui se reniflent le cul m’a plutôt rappelé le film Didier, comme un hommage à Jean-Pierre Bacri.

Galerie

L’autre moitié du monde – Laurine Roux (252 pages)

Laurine Roux nous enchante avec son style pur et poétique. Lorsqu’elle écrit nous sommes un peu en apesanteur. Pourtant, cette fois, elle ancre son récit dans une tranche de l’histoire tragique et violente de l’Espagne, qui démarre dans les années trente, celles qui ont précédé la guerre civile espagnole. Rien de léger a priori.

Elle raconte la vie misérable des fermiers du delta de l’Ebre, avec des nobles et riches propriétaires particulièrement infâmes, le soulèvement de ces pauvres bougres et, ce n’est pas un scoop, leur anéantissement.

Elle mêle la poésie de son écriture à la noirceur des évènements avec la douceur qu’on lui connaît. Ce mélange a priori un peu étrange fonctionne plutôt bien malgré tout et on s’attache à ses personnages. Chez Laurine Roux, les gens sont forts et faibles à la fois, comme dans la vie, et c’est ce qui donne de la force à son récit.

Galerie

Ossature – Nassim Kezoui (488 pages)

L’ossature, c’est le squelette. Ce qui tient les éléments de chair au corps. Dans ce livre, l’ossature, c’est la famille. Le livre démarre par un évènement : Salim, le frère d’Anwar est décédé, alors qu’il était le plus jeune des deux. De là, le narrateur va raconter l’histoire de sa famille essentiellement au travers de celle d’Amira, sa cousine.

Comment décrire ce livre ? Ça démarre par la famille plutôt dysfonctionnelle d’Anwar, le rejet par sa famille de sa femme Gwer (blanche, européenne) et on se dit : ouh là ! Sujet casse-gueule s’il en est. Et puis l’auteur surfe sur la carrière d’Amira, son adolescence, sa mère et sa famille en général qui craint que les filles soient des putes, mais où les filles ne sont pas voilées, des familles comme il y en a plein. Tout du long on est porté par ce filigrane de l’intégration, de la vie dans les cités, du transfert de culture et de condition, des frustrations et des non-dits. On est sur un fil en permanence, on a le vertige, on est mis en abîme, on est mis en danger, et on ne peut lâcher le bouquin, parce que l’histoire est forte, elle est dramatique, elle est furieusement actuelle et les personnages sont tellement profonds qu’on s’attache à leurs pas et à leur sort. La structure du livre est incroyable et le style résolument moderne. Un livre déroutant mais à lire, parce que vous n’avez jamais rien lu d’aussi original et fort.

Galerie

Requiem pour une apache – Gilles Marchand (405 pages)

Voilà un livre qui traînait depuis trop longtemps sur ma table de nuit et qui me faisait de l’œil de façon indécente malgré tout. Je me suis plongée dans cette histoire vierge de tout a priori et de toute information. Hormis la couverture, sublime (comme toujours aux forges de Vulcain), j’ignorais tout de ce roman.

Et j’ai été foudroyée par ces personnages, ces loosers magnifiques, cette Jolène qui ne s’appelle pas Jolène, qui est belle dans sa dignité retrouvée mais qui n’est pas belle si on s’arrête à ses traits, ce chanteur déchu, cet architecte véreux, ces anciens taulards, cet ouvrier à la retraite, ce boxeur qui a pris trop de coups dans le cerveau, ce jeune homme un peu simple d’esprit qui n’a que cette bande disparate comme famille, le tout tenu à bout de bras par le propriétaire de la pension où ils ont tous élu domicile.

L’ensemble est saupoudré subtilement d’une pointe de magie surréaliste et étrange, voire absurde. Gilles Marchand sait mettre du mouvement dans l’immobilisme le plus absolu, et de l’humour dans le tragique. On sent que ce roman social, qui défend les causes perdues monte en tension et on se doute, dès le titre et la première page que l’issue sera fatale. On sort de ce roman, un peu sonnés, en se disant qu’on ne laissera pas traîner le prochain roman de Gilles Marchand qui vient de sortir aussi longtemps sur sa table de nuit.

Galerie

Indécence manifeste – David Lagercrantz (375 pages)

Pour plein de bonnes raisons, il y a une mode Turing ces dernières années. Non seulement ses travaux ont été cachés pendant longtemps car ils relevaient du secret défense britannique, mais comme il avait été condamné pour homosexualité (le terme consacré était « Indécence manifeste », condamnation qui aura également affligé Oscar Wilde), on l’a d’autant plus mis en retrait. Finalement, il aura fallu une absolution royale pour qu’on puisse enfin prendre la mesure de celui qui a changé le cours de l’histoire en « craquant » le fameux code Enigma allemand. Autour de ce personnage qui est difficile à cerner, ce qui lui a valu un grand nombre d’inimitiés (il avait un côté asocial, inadapté à la conformité de la vie, en particulier telle qu’on l’entendait à l’époque) et surtout autour de son suicide, David Lagercrantz brode l’histoire d’un policier qui cherche à comprendre qui était Turing et quel avait été son rôle pendant la guerre. Par ailleurs, l’auteur s’attache à raconter la persécution des homosexuels, qui, en pleine guerre froide étaient considérés comme peu fiables et susceptibles de livrer des secrets d’état aux Russes. L’amalgame s’est amplifié lors de la fuite de deux espions homosexuels, mais la suspicion planait depuis les années 30, où, déjà mal vus, les homosexuels s’étaient rapprochés des doctrines communistes qu’ils pensaient plus ouvertes à la différence. La sentence était la prison ou la prise d’œstrogènes (quelle horreur !). Si vous voulez vous faire une idée de qui était ce mathématicien qui est à l’origine de l’intelligence artificielle (concept très difficile à appréhender dans les années 50), et d’une certaine manière de la révolution des mathématiques en tant que science vous trouverez votre compte dans ce livre que j’ai personnellement dévoré.

Galerie

Parle-moi – Vigdis Hjorth (289 pages)

Le fils d’Ingeborg est parti faire ses études en Suède et il n’est pas rentré pour Noël. Cette veuve totalement coincée décide sur un coup de tête de partir à Cuba pour le jour de l’an.
Cette idée saugrenue va l’entraîner dans une histoire avec un Cubain qui va bouleverser sa vie.
Ce livre est l’histoire de la détresse d’une mère qui parle à son fils sans avoir jamais de nouvelles, d’une femme qui a cloisonné sa vie pour qu’aucune émotion ne transparaisse jamais, sur les non-dits des familles, un thème cher à l’autrice, et aussi sur le choc de deux cultures.
Ces deux cultures peuvent-elles se rejoindre grâce à l’amour ? Est-ce que la détresse peut amener des personnes à penser qu’elles sont amoureuses ? Est-ce que des personnes en situation précaires peuvent tomber amoureuses de personnes qui sont nanties ? Est-ce que l’argent peut tout acheter ? Est-ce que l’opulence est la réponse à tous les malheurs du monde ? Finement abordées, toutes ces questions ponctuent le roman qui a des apparences de voyage organisé qui laisse apparaître la misère (pécuniaire mais surtout affective) quand on passe en coulisses.

Galerie

Les collectionneurs d’images – Jóanes Nielsen (468 pages)

Six enfants nés en 1952, issus de milieux différents, élèves à l’école catholique Saint-François de Tórshavn et collectionneurs d’images se partagent tour à tour les chapitres au
fur et à mesure de cet incroyable et foisonnant roman.
L’introduction explique le décès de cinq d’entre eux, jeunes, voire très jeunes, et l’histoire
des îles Féroé est ensuite racontée au travers de leurs destins tragiques. On connaît mal
cette partie du monde, ces 18 îles perdues à la limite sud de l’Arctique, entre l’Islande,
l’Ecosse et la Norvège, et c’est l’occasion d’en apprendre un peu plus à ce sujet sur une
trentaine d’années, entre les années 60 et le milieu des années 90.
Ce livre a un style faussement simple, des personnages minutieusement dépeints et très
travaillés, on est autant embarqués par l’aspect romanesque que par ce qu’on apprend sur
cette région et son histoire. Un roman à ne pas manquer.

Galerie

Passage de témoin – Jean Palénas (377 pages)

En 1940, la France subissait une débâcle inattendue compte tenu de la propagande qui laissait sous-entendre qu’elle était la plus grande puissance militaire mondiale. En réalité, la France s’était endormie sur ses lauriers après la première guerre mondiale et n’avait ni innové, ni renouvelé, ni amélioré son armement. L’Allemagne, au contraire, humiliée, avait dû se démilitariser. Quand Hitler arrive au pouvoir en 1933, il passe les premières années à reconstituer son armée et son armement, avec du matériel dernier cri.

Jean Palénas nous propose ici une vision probablement très juste de ce que les gens ressentaient à cette époque. Aujourd’hui, il nous est facile d’être manichéen. Or, la réalité, c’est qu’il y avait peu de résistants et peu de collabos. Les gens étaient souvent plutôt opportunistes par rapport à ce à quoi ils devaient faire face : la faim, la tranquillité pour exercer sa profession (surtout lorsqu’on était agriculteur en zone libre !). Et Pétain, héros de la précédente guerre, semblait être une bonne alternative.

Puis la zone libre a été envahie à son tour et il a fallu faire face à une pression de plus en plus forte. Comment ne pas déplaire à l’ennemi tout en gardant sa dignité, comment continuer à subvenir aux besoins de sa famille ? Comment échapper au STO et survivre sans tickets de rationnement ? Les résistants n’étaient pas tout blancs et les exactions commises à partir de 1945, où la France a frôlé la guerre civile étaient plus souvent liées à des règlements de compte personnels par des personnes qui s’autopromouvaient justiciers.

Au travers du prisme de la jeunesse actuelle, il met en parallèle la question du patriotisme de l’époque et celui de nos jours. Après 80 ans de paix sur notre territoire, certaines questions ne s’abordent plus du tout de la même façon. Un autre regard sur cette période, plus nuancé que celui qu’on lui porte habituellement.