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Reste avec moi -Ayòbámi Adébáyò traduit de l’anglais par Josette Chicheportiche (280 pages)

Décidément, la littérature nigériane est une grande littérature. A l’instar de sa compatriote Chimamanda Ngozi Adichie, l’autrice nous livre ici un roman d’amour absolument merveilleux. Sur fond de contexte politique troublé (notamment les coups d’état de 1985 et 1993, parmi les 6 coups d’états qui ont émaillé l’histoire politique du pays) et tissé avec le poids des traditions et de la culture, Akin et Yejidé s’aiment, se marient et n’ont pas d’enfants. Une situation inacceptable pour un couple moderne mais traditionnel.

En 5 parties, Ayòbámi Adébáyò nous balade dans son histoire où l’on n’atterrit jamais où on croyait que le vent nous portait. Vous vous fourvoierez jusqu’au dernier chapitre avec délices dans cette belle histoire dramatique. Un grand roman. 

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Puisque le soleil brille encore – Sarah Barukh (478 pages)

Sarah Barukh a ce don déjà repéré dans « Envole-moi » de créer des personnages tellement vrais qu’ils ne vous quittent pas et qu’on s’imprègne de leur vie et de leur histoire sans arriver à décrocher. Dans la famille de Sophie, trente-sept ans, il y a toujours eu deux clans : celui qu’elle formait avec son père et celui formé par sa mère et sa sœur. Alors, quand son père tombe très malade, son univers déjà fragile s’écroule complètement. Et elle va découvrir qu’on lui a menti toute sa vie.

Vous pourriez penser que je viens de tout vous dévoiler. Or il n’en est rien, car vous ferez très rapidement le lien entre Sophie et Abril, le bébé que Sol a eu, il y a trente-sept ans et qu’elle n’a pas élevé, à cause des terribles évènements qui se sont déroulés en Argentine de 1976 à 1983, où la junte militaire était au pouvoir. On sait qu’elle a souffert, qu’elle a été torturée et qu’on lui a enlevé son bébé. Mais pendant tout le livre, vous chercherez le fil, le lien, de l’histoire dramatique qui s’est déroulée à l’époque.

Toutes les dictatures, beaucoup de civilisations ont trouvé juste de voler des bébés à leurs ennemis pour les implanter dans des familles plus dignes. Marc Fernandez traitait le cas des bébés volés sous Franco en Espagne (voir «Mala vida»).

Ici, la grande Histoire n’est qu’un prétexte pour évoquer les thèmes de la construction des personnes dont la vie s’est bâtie sur des mensonges, les relations mère/enfant réelles et fantasmées de part et d’autre, la somatisation des enfants qui savent les secrets sans qu’on leur ait raconté, la reconstruction bancale et la vie en temps de paix des personnes qui ont été torturées.

En prévision de la rencontre avec l’autrice et son éditrice, très complices, nous avons décidé de faire lecture commune avec d’autres lectrices. Cette lecture bouleversante nous a amenées chacune à nous dévoiler sur des pans intimes de nos vies. Nous avons constaté que ce roman entre forcément en résonnance avec votre vécu, d’une manière ou d’une autre. Ce diapason nous a d’autant mieux accordé que nous sommes toutes mamans.

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Pour une heure oubliée – Frédéric Perrot (290 pages)

Entre passé, présent et futur, les chapitres s’alternent sur une histoire tragique : une femme est morte, assassinée. Et le coupable était tout trouvé. Pendant 19 ans, Emile ressasse cet acte qu’il a complètement oublié sous l’emprise d’alcool et de drogue. Sa vie a repris son cours, mais cette abomination le suit bien après la peine de prison qu’il a purgée. Pendant longtemps il a clamé son innocence, et puis, il a fini par accepter, pour accepter aussi le fait qu’il a été incarcéré. Mais une seule taffe, comme pour les vrais fumeurs, peut faire replonger.

Plus qu’un polar, ce livre qui se lit d’une traite est une réflexion profonde sur qui on est vraiment, quels sont les actes dont on est capable, comment vivre avec ça, et comment continuer à vivre après avoir commis l’innommable. Excellent.

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Chair et âme -Blanche Martire (185 pages)

On le sait, on nous le rabâche, notre société est de plus en plus sexualisée. On peinturlure des gosses de 5 ans qu’on affuble de strings et de talons hauts pour les faire défiler pour les concours de mini-miss (merci à la présence d’esprit de la ministre qui a fait interdire ces concours), on vend tout et n’importe quoi avec des pubs de plus en plus suggestives, l’accès à la pornographie n’a jamais été aussi facile.

Bon, et l’art ? et la liberté d’expression ? L’autrice attire notre attention sur le fait que ces dérives poussent des jeunes filles à perdre tous leurs repères et à ne plus se respecter du tout. La pornographie n’est PAS le reflet d’une vie sexuelle normale et épanouie. J’ai bien aimé aussi le passage où elle évoque les cours de SVT où l’on parle sexualité. En réalité, des cours totalement déshumanisés où on n’évoque ni l’amour ni le désir qui devraient pourtant être le départ de toute relation, normalement.

On ne peut pas prétendre défendre les femmes, être féministe et laisser en réalité l’hypocrisie prendre le dessus. Ce roman inspiré de la vie de l’autrice, et émaillé d’exemples qui font frémir, est terrifiant, instructif et je l’espère, salutaire pour tous les parents et les ados, car nous sommes tous concernés. 

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L’homme qui aimait les îles – David Herbert Lawrence, traduit de l’anglais par Catherine Delavallade (75 pages)

Vous avez forcément entendu parler de DH Lawrence qui publia un ouvrage au parfum de scandale au début du siècle dernier “l’amant de lady Chatterley”. Cette œuvre a injustement éclipsé le reste de ses écrits. L’arbre vengeur s’est spécialisé entre autres dans la publication de textes oubliés et “l’homme qui aimait les îles” entre tout à fait dans cette ligne.

Ce petit texte caractérisé par une économie de mots, où chacun est juste et a sa place, au charme légèrement suranné est l’histoire d’un homme qui veut posséder une île et y vivre pour être dans une sorte de cocon. Sa quête est autant une quête d’introspection. En trois étapes, et trois îles de plus en plus austères ; cet homme se détache peu à peu des contingences matérielles et des hommes pour se tourner au fur et à mesure vers une vie d’ermite et s’enfermer dans sa folie. Merci à l’arbre vengeur pour leur confiance.

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Nickel Boys -Colson Whitehead traduit de l’anglais américain par Charles Recoursé (258 pages)

C’est en lisant la bibliographie de Colson Whitehead que je me suis aperçue que j’avais déjà lu “Apex”, du même auteur. J’avais absolument adoré ce roman par son originalité et sa plume merveilleuse, bien que cet ouvrage n’ait pas fait l’unanimité dans mon club de lecture. 

A cette époque, Colson Whitehead avait déjà obtenu un prix Pulitzer. A l’instar de Faulkner, il en a obtenu un deuxième grâce à “Nickel boys”. Je ne connais pas les critères d’attribution  de ce prix, mais il a indéniablement sa place dans les livres qui marquent et qui feront leur place dans la littérature. 

Dans les années 60 en Floride, un jeune noir idéaliste, intelligent, travailleur, tranquille se retrouve dans une école qui est censée aider les jeunes en difficulté à se réhabiliter. En réalité, il s’agit d’une maison de correction cruelle où les châtiments corporels sont le quotidien des élèves. Au lieu d’entrer comme prévu à l’université, il attend la fin de son séjour avec sa ténacité habituelle. Comment mettre en œuvre les préceptes de Martin Luther King, son idole, dans cet univers où c’est dur pour les blancs mais pire pour les noirs ? 

Colson Whitehead ne fait pas dans le trash, le glauque, le sensationnel, le misérabilisme. Il parle avant tout d’amour, d’amitié, de résilience et de liberté. Au milieu du vacarme de l’insupportable. C’est ça qui est beau. C’est ça qui est fort. 

Et la fin totalement inattendue vient mettre la touche finale à ce grand livre. 

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Apeirogon – Colum Mc Cann traduit de l’anglais par Clément Baude (509 pages)

Ce roman est une expérience pour tous ceux qui l’abordent. J’ai pris mon temps, ce n’est pas un livre qu’on lit par-dessus la jambe. 

Le sujet :  Deux hommes, un Palestinien, un Israélien ont chacun perdu une fille à cause du camp adverse. Ils parcourent inlassablement le monde pour parler de leur histoire en expliquant qu’ils n’ont plus d’énergie pour la haine ou la vengeance. Qu’ils ont choisi la paix, qu’ils ont choisi de comprendre l’autre, de parler, de se comprendre. 

Vous pleurerez les morts. Aucun enfant ne devrait mourir dans une explosion, ou d’une balle en caoutchouc tirée dans la tête par derrière. Vous serez bouleversé par l’histoire, vous essaierez de comprendre comment on peut arriver à éliminer la vengeance de sa vie, après de tels drames. Comme dit Bassam : Pendant longtemps, la justice et la vengeance n’ont fait qu’un en moi.  

Ce livre est un pamphlet contre le gouvernement israélien, contre l’occupant. Comme disent Bassam et Rami : Il ne nous reste que l’espoir, nous entretuer n’a pas été très concluant. Bientôt; nous nous battrons pour une terre où nous serons tous enterrés. Comme une poignée d’autres idéalistes des deux pays, ils croient dur comme fer que la paix (qui passe par la sortie des territoires occupés) arrivera un jour dans cette région. Qui aurait pu penser en 1948 qu’il y aurait un ambassadeur Israélien en Allemagne et un diplomate Allemand en Israël ? Vous apprendrez beaucoup de choses aussi. Sur le dernier repas de Mitterrand, sur la migration aviaire, sur l’art, l’histoire, la géographie. 

La construction : Apeirogon. Une figure géométrique aux côtés dénombrables mais infinis. En 1001 chapitres, qui ne comportent parfois qu’une phrase, une photo, l’auteur passe d’un sujet à l’autre, où tout se rejoint et tout se sépare. Je l’ai aussi vu comme une explosion en un millier de fragments, avec des bouts a priori sans lien qui se retrouvent éparpillés. Ce livre est une allégorie de l’explosion d’une bombe. Ce livre est une bombe qui changera irrémédiablement votre point de vue sur la situation qui semble aujourd’hui inextricable entre Israël et la Palestine.  

Voir aussi l’excellente chronique, beaucoup plus détaillée de @130_livres

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Tout le bleu du ciel – Mélissa Da Costa (647 pages)

Comme Joanne avec Emile, qui est sur le point de mourir, je vais prendre des pincettes pour parler de ce roman. C’est comme si on avait créé un algorithme avec tous les éléments nécessaires pour plaire au plus grand nombre : Un jeune homme qui s’est fait plaquer + qui a du mal à s’en remettre + qui va mourir bientôt. Une jeune femme qui a sûrement un lourd secret (qu’on découvre autour de la quatre centième page, tenez bon), une grand-mère adorable aux yeux bleus, des gens simples et charmants, un petit chat trop mignon, des paysages à couper le souffle et un road trip en camping car. Sauf qu’avec moi, ça ne prend pas.

J’aimerais vous dire que, comme la plupart d’entre vous, j’ai trouvé ça chouette qu’Emile décide d’acheter un camping car pour partir avec une inconnue pour une dernière escapade. Que c’est beau, toutes ces citations égrenées au fil du livre. Que ça sonne juste de vider le bac à caca du camping car. Mais non.

Ce livre est pour moi un livre de science fiction. J’ai été au bout pour découvrir une fin inattendue promise en quatrième de couverture, mais je n’ai rien trouvé d’inattendu, tout finit comme on peut l’imaginer (autour de la quatre centième page, encore). De là à dire qu’il y a 250 pages de trop…Rien ne peut être vrai. Tout y est angélique. Et je suis navrée de vous dire qu’après l’année qu’on vient de passer, j’ai terriblement besoin de m’ancrer dans la réalité.

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Ni seuls, ni ensemble – Marie-Fleur Albecker (237 pages)

Karim et Louise se rencontrent, s’aiment, se marient. Quoi de plus banal ? Comment ça, vous avez tiqué sur KARIM ET LOUISE ? Pourquoi n’auriez-vous pas tiqué sur Karim et Samia ou Jean-Benoît et Louise ? Justement, tout l’objet du roman est de décortiquer les rouages des clichés en tout genre : le racisme latent et larvé, involontaire parfois, ouvertement affiché à d’autres moments, orné des clichés sur les origines sociales et les clichés religieux.. L’amour et tous les petits tracas qui en découlent, les non-dits, les compromis, la belle-famille. La politique, et l’engagement, les idées et leur défense. 

A la fois drôle et grinçant, vous vous retrouvez forcément dans une case et tout est plus alambiqué qu’il n’y paraît. Les scènes de retour des premières rencontres avec les belles-familles en sont le meilleur exemple, le plus drôle. Un livre moderne sur la vie des jeunes qui se mettent en couple pour le meilleur et pour le pire, ni seuls, ni ensemble, jusqu’à cette fin, terrible, abrupte, qui nous fait dire : Comment ? Ça se termine là ?

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Légendes de la rue Potapov – Irina Emélianova traduit du russe par Gérard Abensour (392 pages)

En 1946, Boris Pasternak, le grand poète russe rencontre Olga Ivinskaïa, sa dernière muse. Marié par ailleurs, il entretiendra une relation passionnée avec cette femme sublimement belle dont il fera le personnage de Lara dans Docteur Jivago.

Ce roman aura des conséquences internationales et l’auteur devra renoncer au prix Nobel pour l’avoir fait publier à l’étranger.
Pour blesser Pasternak dans ce qu’il a de plus cher, Olga sera envoyée par deux fois dans des camps de concentration. La première fois, elle perdra le bébé qu’elle attendait du poète. La deuxième fois, mère et fille partiront toutes les deux, après la mort de Pasternak.

L’autrice raconte cet homme qui a été son presque père, le tragique et l’absurde d’une époque, le romanesque et parfois les convictions de ces poètes qui ont accompagné son enfance et son adolescence. Une petite histoire qui a pris place dans la grande Histoire. Un témoignage unique, truffé d’anecdotes, de lettres sublimes « il faut que je t’écrive à la hâte, ne m’en veux pas, mais pense plutôt à l’infinité de toutes les choses non dites qui restent en dehors de toutes les lettres au monde… » (Ariadna Efron, à Irina pendant son incarcération) et d’extraits de poèmes.

Dans une lettre de Chamalov envoyée à sa mère, poète qui aura passé vingt ans dans des goulags plus sévères les uns que les autres (à l’époque qu’ils nomment tous pudiquement « du culte de la personnalité » ) ce dernier explique à quel point la poésie a permis aux prisonniers de tenir le coup dans les moments les plus difficiles. Un message à ceux qui douteraient encore de l’essentialité de la littérature.