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Voyage à motocyclette latino-americana – Ernesto Guevara (224 pages)

En 1951, Ernesto Guevara partait sillonner l’Amérique du Sud à moto avec son ami Alberto Granada, avec la vague idée de rejoindre l’Amérique du Nord. Pas d’idée pré conçue à l’époque, pas d’idéalisme politique, contrairement à ce que certains feront croire par la suite. Juste un gamin un peu irresponsable et inconséquent qui voulait voir du pays. Profitant de leurs connaissances en médecine (Guevara était étudiant, il ne lui restait qu’une année pour terminer son cursus, qu’il terminera plus tard et Granada, un peu plus âgé, pouvait déjà exercer), il nous raconte les anecdotes de leur voyage et les avaries, nombreuses, de leur fameuse moto.

Mais il savait écrire, le bougre. Grand lecteur de romans d’aventures et de poésie, son écriture est belle et poétique aussi… Lorsqu’il ne raconte pas ses problèmes intestinaux.

Ernesto par lui-même, cela casse un peu le mythe, tout en le faisant naître en même temps.

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Mes cahiers bleus – Liane de Pougy (406 pages)

Après la lecture violente qui précède, j’avoue que revenir dans les douceurs des trente glorieuses de l’entre-deux guerres a été une oasis de fraîcheur de douceur et de joie. Liane de Pougy, devenue Princesse Ghika au moment où elle écrit ce journal, destiné dès le départ à être publié, lorsqu’elle approche la cinquantaine (elle ne cesse de mentir sur son âge durant le récit) nous balade dans un Paris et un Roscoff pleins d’esprit, d’intellectuels, de beau monde. Sa plume est divine, touchante, drôle. Elle est cabotine, sensuelle, rosse tour à tour. Et pieuse, très pieuse.

Cette femme si belle aura vécu mille vies (danseuse, comédienne, courtisane, princesse et finalement, religieuse). Elle aura vécu sa bisexualité au grand jour. Elle a fréquenté toutes les personnes importantes de son époque, qu’ils soient du monde politique (y compris des chefs d’état), militaire, artistique (peinture, littérature, musique, comédie, couture). Elle aura fréquenté Mac Mahon, le général Lyautey, Natalie Clifford Barney, son grand amour, Max Jacob, Coco Chanel, Colette, Proust, Sacha Guitry, Louis Aragon, Raymond Radiguet, Jean Cocteau, Erik Satie, Francis Poulenc et bien sûr j’en oublie, la liste est reprise à la fin du livre tellement elle a croisé, lié amitié avec des personnes connues.

Elle s’y raconte sans fard, et en même temps, elle nous fait pas mal de cachotteries. Un livre qui retrace une époque, magnifique et flamboyante, où l’on sait qu’une fête a été réussie aux millions de francs de perles qui y ont été portées. Et Liane de Pougy, libre, fière, indépendante, amoureuse, sans tabous à une époque où on aurait pu penser les carcans inflexibles, évolue avec grâce, toujours belle, égratignant les femmes qui ont décliné avec l’âge, célébrant celles qui traversent le temps sans traces. On a envie de souligner mille petites phrases, on dirait aujourd’hui des punchlines, à l’époque, on parlait de « bons mots », subtiles, d’une intelligence remarquable. Je ne retranscrirai que celui-là, quand elle se demande ce qu’elle va dire au prêtre à confesse, tant elle a à confesser, elle se décide finalement pour : « Mon père, à part voler et tuer, j’ai tout fait ! ». On adore Liane de Pougy, malgré ses égarements politiques, malgré ou grâce à sa légèreté.

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Une farouche liberté – Gisèle Halimi avec Annick Cojean (153 pages)

Il y a des êtres humains qui sont clairement au-dessus de la mêlée. Quand on naît femme en Afrique du Nord en 1927 dans une famille pauvre, le destin est a priori tout tracé : Se marier à quinze ou seize ans pour servir un mari après avoir servi ses frères. Gisèle Halimi, elle, résiste à cet état de fait, dès le départ. Pour elle, c’est injuste, et elle passera sa vie à combattre l’injustice en général. Elle deviendra donc avocate. Et ses combats seront des avancées majeures pour les femmes, avec des modifications de lois ou de nouvelles lois comme le droit à l’avortement, à la contraception, la lutte contre le viol et la façon d’aborder ce type de crime dans les tribunaux, l’abolition de la peine de mort. Quelle femme incroyable !

Et quelle plume merveilleuse que celle de la non moins merveilleuse Annick Cojean ! Elle retrace de manière tellement fluide cet entretien. Quelle chance a eu Annick de l’avoir rencontrée, d’avoir eu ces conversations sûrement passionnantes avec elle ! Je suis une femme de cinquante ans qui n’a jamais eu à se battre pour faire des études, pour me protéger de grossesses indésirables, pour être libre d’aimer qui je veux, comme je veux. On a tendance à oublier que tous ces droits qui ont été acquis de dure lutte restent fragiles et sont régulièrement bafoués, dans des pays qui se considèrent comme des démocraties
(l’actualité récente vient de raviver douloureusement la fragilité de ces acquis). Nous ne sommes pas à l’abri. Nous devons rester vigilants. Tous. Hommes et femmes ensemble.

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La familia grande – Camille Kouchner (208 pages)

Je lis peu de livres très médiatiques, encore moins lorsqu’ils sont polémiques. Celui-ci aurait été classé dans la catégorie à fuir si l’histoire qui a fait la une de l’actualité l’année dernière n’avait pas de résonnance avec ma propre histoire. On ne va pas en faire toute une histoire,mais ce qui m’a énormément intéressée, c’était ce souhait, à l’origine, de taire ce secret de la part de la victime. Car le poids de foutre en l’air une famille, ce n’est pas rien. C’est une sacrée culpabilité qu’il faut pouvoir assumer quand on a treize ou quatorze ans. Pour la première fois, j’entendais les mots qui légitimaient mon propre silence.

Et ne nous méprenons pas : tous ces charognards qui ont fait de l’histoire de la familia grande leurs choux gras pendant des semaines étaient déjà au courant. Tout avait déjà été dit dans le cercle intime, identifié par la police lors du suicide de Marie-France Pisier et même dévoilé par des indélicats à des journalistes. Or, il faisait quoi le beau-père ? Il passait son temps sur ces mêmes plateaux télé qui bientôt en parleraient en boucle, à donner son avis.

Camille Kouchner n’a pas écrit ce livre pour livrer un scoop, il était bien éventé. Tellement éventé que c’est la raison pour laquelle elle ne voyait plus sa mère, jusqu’à son décès, à l’instar de ses autres frères et sœurs. Ceux qui n’y ont vu que la révélation de mœurs dissolues dans la gauche caviar se trompent lourdement.Ce livre est un cri déchirant d’amour à sa mère disparue. C’est l’incompréhension d’une petite fille (eut-elle 45 ans) qui a perdu sa maman chérie bien avant sa mort et qui en souffre toujours. Une lettre d’adieu qui interroge sur les limites de la liberté individuelle, en confrontant son éducation théorique à la réalité des actes. Pour moi, cette mère est restée dans le déni de la gravité des actes commis par son conjoint sur l’un de ses enfants. Elle a choisi de ne plus les voir, ni ses petits-enfants, arguant qu’ils l’avaient informée trop tard pour qu’elle puisse le quitter.

Pour moi, elle a été d’un égoïsme incommensurable, au mépris de l’amour que lui portait ses enfants, au prix de tous les perdre. La vérité a fait exploser la famille et n’a rendu personne plus heureux. Est-ce que la peur d’être confronté aux réactions de ceux qu’on aime et ceux qui sont censés nous protéger ne justifie pas à elle seule la volonté de silence ? À quoi bon s’infliger cette souffrance potentielle supplémentaire ? Victor trouvait qu’il avait passé le cap, qu’il fallait oublier et passer à autre chose. C’est parce qu’ils ont eu peur pour leurs propres enfants qu’ils ont fini par parler. Après des années à faire semblant, comme si de rien n’était. Et si cette bulle de faux semblants a fini par arriver à un stade tellement insupportable qu’elle a éclaté, on ne peut pas juger du silence qui a été loidurant toutes les années précédentes, on ne peut pas dire que c’est du mensonge, comme je l’ai moi-même tant entendu : c’est juste une forme d’apnée, une façon de survivre, parce que dans ces cas-là, famille connue ou pas, on fait comme on peut, et c’est déjà très bien.

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Cécile Coulon – Les grandes villes n’existent pas (95 pages)

Avec son style sûr et toujours teinté de poésie, Cécile Coulon nous dépeint la campagne, sa campagne, celle où elle a passé son enfance, et où elle retourne dès qu’elle veut se ressourcer.

Autour des lieux clés qui cadrent la vie dans ce type de « territoires » comme on dit maintenant (je continue à préférer campagne, territoire, c’est bien une façon d’éloigner encore plus ces coins paumés de France), à savoir la forêt, la place de l’église, le stade, l’école, elle décrit comment les enfants grandissent aussi dans des endroits où il n’y a pas de magasins, de piscines municipales, de cinémas.

Ça me rappelle quelques coins qui ont ponctué mon enfance. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas pire qu’ailleurs, c’est différent, car pour ces enfants et ados qui y vivent, c’est un peu comme si les grandes villes n’existaient pas.

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Escales en Polynésie – Titouan et Zoé Lamazou (287 pages)

Vous voulez offrir un beau cadeau pour Noël ? Ce livre magnifique allie les superbes aquarelles de Titouan Lamazou et les témoignages recueillis par sa fille Zoé auprès d’habitants de dizaines d’îles qui entourent Tahiti. L’artiste peint avec tellement d’amour que les gens sont tous beaux. Comme toujours, les éditions Au vent des îles mettent en valeur cette région lointaine qui fait rêver et qui est fort méconnue.

Titouan Lamazou est retourné sur ses propres traces. Il revient en Polynésie et retrouve des personnes dont il a parfois déjà fait le portrait vingt ans plus tôt. Il essaie, avec l’aide de sa fille de montrer une région telle qu’elle est et devrait rester, si la folie de l’homme cesse de la maltraiter. Vous en apprendrez beaucoup sur les essais nucléaires qui ont empoisonné tout une population, en polluant l’air et la mer, sur la pêche intensive qui détruit la faune, le réchauffement climatique qui provoque une acidification de l’océan et tue les coraux (et avec eux, toute une faune endémique), sur les clichés, les ravages de la colonisation, avec le dénigrement systématique de la culture locale et de ses modes de vie.

C’est beau, c’est vrai, c’est humain, c’est chaleureux. C’est merveilleux.

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Condamnées à perpétuité au nom du silence – Jany La Rebelle (220 pages)

Un témoignage sur les ravages du silence. Le petit sac à dos que portent les enfants sont les secrets de leurs parents. Si c’est bien écrit, et l’intention louable, ce livre est avant tout le cheminement d’une auto-psychanalyse et les chemins tortueux de la décortication des comportements d’une mère alexithymique. Si ce travail a été sûrement vital pour Jany, Il n’est malheureusement pas d’un grand secours pour le reste du monde. On lui souhaite bon courage dans sa reconstruction.

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Le brûleur de Loups – Brigitte Allegre (166 pages)

Une histoire dans la grande Histoire. La guerre civile d’Espagne, puis la deuxième guerre
mondiale vues sous un angle à la fois lourd et léger. Inspiré par un évènement réel, la
coopérative de fabrication de confiseries, ce roman plein d’humanité, de joie et
d’enthousiasme est bien écrit, très documenté et l’aspect doux et joyeux qui s’en dégage
compense le côté tragique de cette période funeste.

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Marie Jeanne Cueff – Marguerite Marie James (603 pages)

C’est l’histoire d’une petite fille belge qui est adoptée et qui ne le vit pas très bien. Elle découvre son adoption car elle soupçonne que son histoire n’est pas tout à fait celle que ses parents lui ont racontée, et elle découvre par la même occasion qu’ils lui ont menti sur leur âge. Tant bien que mal, aidée par la religion et les pigeons qui sont ses confidents, elle se construit de plus en plus bancalement, avec une tendance assez forte à l’auto-apitoiement un peu agaçante, sur ce secret de famille dont elle n’aura de cesse de découvrir la vérité et dont elle ne se remettra jamais complètement.

Un peu longuet, en partie lié au fait qu’on y répertorie avec (trop de) minutie les menus détails presque sous forme d’inventaire des livres lus, des films vus, des repas mangés, et des évènements historiques qui jalonnent l’histoire, qui au fond n’apportent pas tant que ça au récit, on s’attache néanmoins au personnage de Marguerite, cette petite fille choyée à sa manière (quel que soit le ressenti final de la principale protagoniste) mais étouffée par une mère d’adoption angoissée et peu féminine.

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Celle qui attend – Camille Zabka (265 pages)

Alexandre Rivière est noir. Avec sa compagne, il a une petite fille, Pamina, trois ans. Il n’a pas pu assister à l’accouchement, car il s’est fait contrôler par des policiers le soir de la naissance, ils ont trouvé que son nom sonnait “trop français”, alors ils ont cru que ses papiers étaient faux, et il a passé la nuit au poste, le temps de vérifier tout ça. Alexandre a toujours voulu s’en sortir, mais il a fini par faire des bêtises, en partie parce que la vie ne l’a pas épargné, en lui mettant même plutôt des bâtons dans les roues. Alors Pénélope explique à Pamina que papa est au coin, et qu’il reviendra bientôt.

Pendant ses 107 jours de détention, il écrira 52 lettres à sa femme et sa fille, la peur au ventre de les perdre l’une et l’autre. C’est un livre terrible sur les bugs de notre justice, sur le délit de faciès, une histoire pourtant emplie d’amour et, malgré tout, d’espoir sur l’humain.

Avec ma rationalité de blanche issue de milieu favorisé, j’aimerais affirmer qu’il n’est pas possible que le sort s’acharne ainsi sur une personne sans reproches. On aimerait se persuader, comme les matons, qu’il n’y a pas de fumée sans feu, ce serait beaucoup plus confortable moralement. Mais nous savons tous que la vie peut vriller, pour un détail, et qu’on peut se retrouver rapidement dans un engrenage à la limite de la folie. Les exemples d’injustice cités sont à pleurer.

Il semblerait que la vie d’Alexandre, Pénélope et Pamina se soit apaisée depuis sa sortie de prison. On leur souhaite, comme dans les contes, beaucoup de bonheur.