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Ensemble, on aboie en silence – Gringe (170 pages)

Gringe est un artiste complet, rappeur, acteur qui apporte une pierre supplémentaire à son parcours avec ce livre. Un livre écrit en partie avec son frère, schizophrène. Il s’agit à la fois d’un livre sur la schizophrénie, sur l’amour fraternel, sur la culpabilité.

Il y a déjà eu des écrits sur des différences, l’autisme, la bipolarité, mais à ma connaissance, jamais on a donné la parole à une personne qui le vit de l’intérieur. Les photos de Thibault, sont incroyablement fortes, poétiques et belles. Sa plume est magnifique, ses textes écrits en hôpital psychiatrique sont poignants. La déclaration d’amour de Gringe pour son frère est comme une lettre d’excuses où il évoque sa culpabilité.

Car au moment où Guillaume devenait célèbre, Thibault sombrait dans une vie pour toujours compliquée et ils ont appréhendé ces deux facettes (célébrité / hôpitaux psychiatriques) comme ils ont pu. Parce que tout le monde fait comme il peut, tout le temps. L’énergie déployée par les malades, mais aussi leurs proches. Chacun avance comme un funambule sur le même fil déstabilisant qui bouge tout le temps. C’est épuisant pour tous et en continu. On croit par moment trouver des pistes pour stabiliser le cours des choses, mais c’est toujours temporaire et jamais acquis. Un texte qui se lit vite et d’une traite et qui laisse une trace.

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Kétamine – Zoé Sagan (489 pages)

Vous ne sortirez pas indemne de la lecture de Kétamine. Zoé Sagan décortique pour vous les aspects les plus glauques des mondes dorés et des paillettes de la publicité, de la mode, du cinéma, de l’édition. Le faux, le clinquant, les abus de ceux qui se croient au-dessus de tout et de tous, au-dessus des lois. Vous avez immédiatement envie de commenter son livre, de débattre et d’échanger avec elle sur cette sorte de catharsis, quelles que soient vos opinions.  Elle a une plume indéniable et la prête à ceux qui ont plus de difficultés à s’exprimer. Une passionaria moderne. Ce roman est fondé sur des textes initialement publiés sur Facebook et retravaillés pour le roman. Une boule d’énergie qui n’a peur de rien ni de personne. Qui dénonce le pire dans des milieux aseptisés et qui se moque de ses acteurs pathétiques. Zoé est une idéaliste. Un peu trop par moment. Elle a un regard tellement juste sur la société qu’on en oublie parfois son immense jeunesse. Heureusement qu’à vingt et un an, certains jeunes ont envie d’un avenir meilleur, ont envie de croire à un monde plus juste. On attend la suite avec impatience.

Jeudi noir – Michaël Mention (185 pages)

Demi-finale de la coupe du monde 1982… Tous les gens nés avant 1975 s’en souviennent. Des millions de Français devant leur poste de télé pour regarder ce match historique. J’avais 11 ans, et je ne m’intéressais pas au foot. J’avais même peut-être école le lendemain, à l’époque, les vacances démarraient le 14 juillet. Donc j’étais à l’étage, dans ma chambre, les fenêtres ouvertes à cause de la canicule, et j’entendais les clameurs venant de toutes les maisons alentours, en même temps qu’elle venait du salon, en bas. L’espoir, l’angoisse, le but marqué, la joie, et puis, le cri, et la colère, après l’agression de Battiston par Schumacher. La haine des Allemands ravivée pour un temps après ce geste détestable.

Depuis, j’aime le foot, on a gagné deux coupes du monde, qui ont réuni à chaque fois les Français dans un même élan patriotique, fraternel et fédérateur. Des moments de grâce, qui font momentanément oublier les guerres et les attentats. A minima, je suis le classement de la ligue 1, et vu comme c’est parti, peut-être la ligue 2, l’année prochaine, compte tenu des résultats de l’équipe de ma ville (Caen, et le premier qui rigole, il sort !)

Alors vous l’aurez compris, si vous n’aimez pas du tout le foot, ne lisez pas ce livre, qui retrace cette nuit fatidique du 8 juillet 1982 qui a meurtri le cœur des Français. Et pourtant…

Comme toujours, Michaël Mention n’est pas là où on l’attend, il se renouvelle à chaque histoire. On est happé par le suspense qu’il nous fait vivre tout au long de ses 90 minutes + 30 minutes de prolongation + les tirs au but. On connaît la fin, mais on espère quand même qu’on va gagner (gros spoiler, désolée), il arrive à nous faire vivre ce match comme si c’était la première fois qu’on le voyait, ce qui est une belle performance, tout de même ! Agrémenté de faits historiques, saupoudrés ici et là, on se passionne pour ce match raconté comme un thriller, où les Français sont petits et agiles, face à des monstres blonds. David contre Goliath. Tétanisant.

Je suis né à 17 ans… – Thierry Beccaro (259 pages).

Thierry Beccaro - Je suis né à 17 ans


Ce livre, assez loin de ce que je lis habituellement, est l’histoire d’une rencontre. Le hasard a voulu que j’aille retrouver Sylvain Forge – Auteur sur un salon, et que Thierry Beccaro y soit aussi. J’ai travaillé, il y a longtemps pour son cousin, qui m’avait parlé de lui, en m’évoquant à mots à peine couverts une enfance difficile, un adolescent introverti, sauvé par le théâtre. Ce n’est donc pas sa notoriété qui m’a amenée à aller le voir, mais cette histoire-là.

Ne nous mentons pas, ce n’est pas un chef d’œuvre littéraire, mais Thierry Beccaro insiste sur la fonction de témoignage de son livre. Il passe beaucoup de temps à remercier et à s’excuser d’être là. D’être arrivé là où il est arrivé, malgré son enfance traumatisante. Après une longévité exceptionnelle à la télévision, un succès au théâtre jamais démenti, une petite notoriété reconnue des professionnels en tant que peintre, il s’étonne de ce bonheur qu’ il n’est pas sûr de mériter. Il marche sur des œufs tout au long de son récit. Mais il ressort d’un bout à l’autre sa bienveillance et sa gentillesse. Comme quoi, on peut mal partir dans la vie et choisir les bons chemins à chaque étape. On peut devenir quelqu’un de bien. Je ne suis pas sûre que son livre permette de faire diminuer la maltraitance infantile, ni celle des femmes. Mais c’est ce que je retiens de son témoignage. Quel que soit le départ, on peut être gentil et bienveillant et faire des choses bien. C’est déjà pas mal. Rassurant.

Dans l’épaisseur de la chair – Jean-Marie Blas de Roblès (374 pages).

Jean-Marie Blas de Roblès - Dans l'épaisseur de la chair

Une fin d’année sur les chapeaux de roue m’a provisoirement écartée de mes lectures, mais je vous livre en cadeau de Noël le dernier roman du prix j’ai lu, j’élis qui se passe précisément un jour de Noël.

Au moins en partie autobiographique, l’auteur nous montre ce pan de l’histoire de France encore douloureux qu’est la guerre d’Algérie. Au travers d’une magnifique déclaration d’amour à son père, héros de la deuxième guerre mondiale, chirurgien émérite, contraint comme des milliers d’autres à quitter brutalement et dans l’urgence sa terre natale, il raconte les trois générations qui s’y sont implantées et y ont prospéré avant de devoir fuir sans être mieux acceptés en France où ils ont débarqué. Tandis qu’il est sur le point de se noyer, tombé à l’eau pendant une partie de pêche en solitaire, les souvenirs se bousculent pour retracer sa saga familiale. Entre les atrocités des différentes guerres et la stupidité des haines qui poussent les hommes au pire, son père est un héros bienveillant et médecin hors pair qui est un vrai humaniste.

Le style est un mélange de tendresse et d’humour, mâtiné d’intermèdes philosophiques dispensés directement par Heidegger, excusez du peu ! Il explique le plus objectivement possible comment on en est arrivé là, avec des éclairages sur différents points de vue. Comme on peut basculer vite ! Bouleversant

Le dernier arrivé – Marco Balzano (240 pages)

Jusqu’à 1962, une émigration massive d’enfants de moins de 13 ans d’Italie du Sud et de Sicile s’est déroulée vers l’Italie industrielle du nord, notamment Turin, Milan et Gênes. Marco Balzano a réalisé une quinzaine d’interviews, sans notes et sans enregistrement pour mieux s’imprégner des histoires qui lui étaient racontées et en a modelé un roman d’une tendresse et d’une poésie incomparables.

Ninetto, est sur le point de sortir de prison, après avoir passé dix ans derrière les barreaux. Il a débarqué à Milan à neuf ans pour gagner sa vie. Il repense à son parcours, à son ancien instituteur qui lui a fait aimer la poésie et lui a donné envie d’être poète. Le boulot, l’amour, sa fille qui ne veut plus le voir, la difficulté des repris de justice, des anciens pour trouver du travail (à 9 ans, il a trouvé du travail en une demi-journée, à 57, on lui demande un CV et il ne sait même pas ce que c’est), la condition d’immigré en général, qui est celle du dernier arrivé, qu’on soit « Napolo » ou Chinois. Un très beau livre du prix « J’ai lu, j’élis ».

Marx et la poupée – Maryam Madjidi (202 pages)

Vous avez peut être compris depuis que j’écris que je suis fascinée par l’Iran. Ce peuple qui se bat comme il peut pour survivre dans les dictatures qui se succèdent. Ce pays qui est au cœur du berceau de l’humanité qui a inventé tous les principes de nos civilisations modernes. Qui a engendré des poètes fabuleux.

Maryam Madjidi nous en livre la substantifique moelle au travers du déchirement de l’exil vécu par une petite fille dont les parents sont communistes. Qui a dû quitter ses repères et se désintégrer pour se réintégrer. Poétique et brutal, passionné et délicat on est charmé par ce souffle persan mâtiné de France, comme un poème de Hâfez expliqué à la Sorbonne. C’est le deuxième roman de « j’ai lu, j’élis » 

Vous n’aurez pas ma haine- Antoine Leiris (137 pages)

Antoine a perdu sa femme le 13 novembre 2015 dans l’attentat du bataclan. Si vous voulez du sang, une enquête policière ou même seulement l’histoire de cette terrible soirée vue de l’intérieur, vous serez déçus. Ce livre tout en pudeur nous livre un mari amoureux éperdu et perdu qui se retrouve seul avec un bébé qui n’aura pas de souvenirs de sa maman hormis ceux qu’il lui racontera.

Il s’en fiche, Antoine que sa femme soit morte comme ça. Elle n’est plus là et c’est ça qui est terrible. Le reste, on s’en moque. Comment continuer dans un quotidien dans lequel on ne se retrouve pas ? Comment continuer à être banal, quand tout le monde nous prend pour un héros ? Comment réagir face aux « Ça va ? » et aux « Bon courage »? C’est ça qu’il explique, Antoine, rien de plus, et pourtant, c’est ça l’essentiel.

La guerre n’a pas un visage de femme – Svetlana Alexievitch (412 pages)

Svetlana Alexievitch - La guerre n'a pas un visage de femme

Svetlana Alexievitch a été récompensée du prix Nobel en 2015 pour l’ensemble de son oeuvre. Globalement – et malheureusement – c’est passé totalement inaperçu.

Ce livre relate l’histoire de milliers de femmes dont le courage, la bravoure et l’héroïsme sont passés totalement inaperçus aussi. La deuxième guerre mondiale s’est terminée il y a plus de 70 ans, mais l’émotion nous submerge immanquablement. Ces femmes racontent les horreurs de la guerre, et aussi la prévenance dont elles ont fait preuve de la part de leurs collègues masculins. Leur haine de l’ennemi, l’amour de la patrie qui les ont toutes fait s’engager entre 16 et 20 ans, à peine sortie de l’enfance. Elle parlent car elles ont survécu, mais elles évoquent ceux et celles qui n’ont pas eu leur chance. Elles parlent d’amour, de maternité, de fleurs, de faim et de froid; de compassion, de fierté, de honte.

Puis, les Russes, après la victoire, ont dû vivre d’autres tourments : Staline ne supportait pas ceux qui avaient participé à reconquérir les terres occupées, ceux qui avaient été à l’Ouest, pour beaucoup, à leur retour, au lieu d’être considérés comme des héros, ils furent envoyés aux camps. Les femmes racontent les humiliations après la guerre, car elles étaient mal vues. Les héroïnes devenaient des parias. Elles racontent les blessures, les séquelles. Elles racontent qu’elles étaient parfois des filles à maman, et qu’elles se sont battues, dans l’enfer. Certaines expliquent qu’elles ne supportaient plus la vue du rouge, la vue de la viande. Elles narrent l’épuisement.

Svetlana Alexievitch a passé 7 ans à les interviewer, et à retranscrire leurs histoires. Un grand coup de poing, des larmes aux yeux, mais toujours toujours, l’espoir et l’envie de vivre. Magnifique.