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Marie Jeanne Cueff – Marguerite Marie James (603 pages)

C’est l’histoire d’une petite fille belge qui est adoptée et qui ne le vit pas très bien. Elle découvre son adoption car elle soupçonne que son histoire n’est pas tout à fait celle que ses parents lui ont racontée, et elle découvre par la même occasion qu’ils lui ont menti sur leur âge. Tant bien que mal, aidée par la religion et les pigeons qui sont ses confidents, elle se construit de plus en plus bancalement, avec une tendance assez forte à l’auto-apitoiement un peu agaçante, sur ce secret de famille dont elle n’aura de cesse de découvrir la vérité et dont elle ne se remettra jamais complètement.

Un peu longuet, en partie lié au fait qu’on y répertorie avec (trop de) minutie les menus détails presque sous forme d’inventaire des livres lus, des films vus, des repas mangés, et des évènements historiques qui jalonnent l’histoire, qui au fond n’apportent pas tant que ça au récit, on s’attache néanmoins au personnage de Marguerite, cette petite fille choyée à sa manière (quel que soit le ressenti final de la principale protagoniste) mais étouffée par une mère d’adoption angoissée et peu féminine.

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Celle qui attend – Camille Zabka (265 pages)

Alexandre Rivière est noir. Avec sa compagne, il a une petite fille, Pamina, trois ans. Il n’a pas pu assister à l’accouchement, car il s’est fait contrôler par des policiers le soir de la naissance, ils ont trouvé que son nom sonnait “trop français”, alors ils ont cru que ses papiers étaient faux, et il a passé la nuit au poste, le temps de vérifier tout ça. Alexandre a toujours voulu s’en sortir, mais il a fini par faire des bêtises, en partie parce que la vie ne l’a pas épargné, en lui mettant même plutôt des bâtons dans les roues. Alors Pénélope explique à Pamina que papa est au coin, et qu’il reviendra bientôt.

Pendant ses 107 jours de détention, il écrira 52 lettres à sa femme et sa fille, la peur au ventre de les perdre l’une et l’autre. C’est un livre terrible sur les bugs de notre justice, sur le délit de faciès, une histoire pourtant emplie d’amour et, malgré tout, d’espoir sur l’humain.

Avec ma rationalité de blanche issue de milieu favorisé, j’aimerais affirmer qu’il n’est pas possible que le sort s’acharne ainsi sur une personne sans reproches. On aimerait se persuader, comme les matons, qu’il n’y a pas de fumée sans feu, ce serait beaucoup plus confortable moralement. Mais nous savons tous que la vie peut vriller, pour un détail, et qu’on peut se retrouver rapidement dans un engrenage à la limite de la folie. Les exemples d’injustice cités sont à pleurer.

Il semblerait que la vie d’Alexandre, Pénélope et Pamina se soit apaisée depuis sa sortie de prison. On leur souhaite, comme dans les contes, beaucoup de bonheur. 

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Chair et âme -Blanche Martire (185 pages)

On le sait, on nous le rabâche, notre société est de plus en plus sexualisée. On peinturlure des gosses de 5 ans qu’on affuble de strings et de talons hauts pour les faire défiler pour les concours de mini-miss (merci à la présence d’esprit de la ministre qui a fait interdire ces concours), on vend tout et n’importe quoi avec des pubs de plus en plus suggestives, l’accès à la pornographie n’a jamais été aussi facile.

Bon, et l’art ? et la liberté d’expression ? L’autrice attire notre attention sur le fait que ces dérives poussent des jeunes filles à perdre tous leurs repères et à ne plus se respecter du tout. La pornographie n’est PAS le reflet d’une vie sexuelle normale et épanouie. J’ai bien aimé aussi le passage où elle évoque les cours de SVT où l’on parle sexualité. En réalité, des cours totalement déshumanisés où on n’évoque ni l’amour ni le désir qui devraient pourtant être le départ de toute relation, normalement.

On ne peut pas prétendre défendre les femmes, être féministe et laisser en réalité l’hypocrisie prendre le dessus. Ce roman inspiré de la vie de l’autrice, et émaillé d’exemples qui font frémir, est terrifiant, instructif et je l’espère, salutaire pour tous les parents et les ados, car nous sommes tous concernés. 

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Chère Ijeawele – Chimamanda Ngozi Adichie traduit de l’anglais par Marguerite Capelle (78 pages)

L’autrice au nom compliqué pour nous, européens est une très grande écrivaine. Dans ma tête, je dis toujours « Americanah », la Nigériane, car j’ai du mal à retenir les noms. Qu’elle me pardonne.

En revanche, ses livres sont inoubliables. Americanah est un chef d’œuvre absolu. Chère Ijeawele, en 78 pages dit tout ce qu’une fille doit savoir pour être prête à être féministe et féminine, mère de famille et working girl, libre d’aimer et aimer être libre. Il dit aussi tout ce qu’un homme devrait entendre et comprendre de la femme pour que l’humanité avance et aille mieux. Elle explique aussi le poids des traditions, de l’éducation et de la culture, comment vivre avec et comment s’en détacher. Encore une fois, Chimamanda Ngozi Adichie est parfaite en quelques mots, simplement justes.

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Apeirogon – Colum Mc Cann traduit de l’anglais par Clément Baude (509 pages)

Ce roman est une expérience pour tous ceux qui l’abordent. J’ai pris mon temps, ce n’est pas un livre qu’on lit par-dessus la jambe. 

Le sujet :  Deux hommes, un Palestinien, un Israélien ont chacun perdu une fille à cause du camp adverse. Ils parcourent inlassablement le monde pour parler de leur histoire en expliquant qu’ils n’ont plus d’énergie pour la haine ou la vengeance. Qu’ils ont choisi la paix, qu’ils ont choisi de comprendre l’autre, de parler, de se comprendre. 

Vous pleurerez les morts. Aucun enfant ne devrait mourir dans une explosion, ou d’une balle en caoutchouc tirée dans la tête par derrière. Vous serez bouleversé par l’histoire, vous essaierez de comprendre comment on peut arriver à éliminer la vengeance de sa vie, après de tels drames. Comme dit Bassam : Pendant longtemps, la justice et la vengeance n’ont fait qu’un en moi.  

Ce livre est un pamphlet contre le gouvernement israélien, contre l’occupant. Comme disent Bassam et Rami : Il ne nous reste que l’espoir, nous entretuer n’a pas été très concluant. Bientôt; nous nous battrons pour une terre où nous serons tous enterrés. Comme une poignée d’autres idéalistes des deux pays, ils croient dur comme fer que la paix (qui passe par la sortie des territoires occupés) arrivera un jour dans cette région. Qui aurait pu penser en 1948 qu’il y aurait un ambassadeur Israélien en Allemagne et un diplomate Allemand en Israël ? Vous apprendrez beaucoup de choses aussi. Sur le dernier repas de Mitterrand, sur la migration aviaire, sur l’art, l’histoire, la géographie. 

La construction : Apeirogon. Une figure géométrique aux côtés dénombrables mais infinis. En 1001 chapitres, qui ne comportent parfois qu’une phrase, une photo, l’auteur passe d’un sujet à l’autre, où tout se rejoint et tout se sépare. Je l’ai aussi vu comme une explosion en un millier de fragments, avec des bouts a priori sans lien qui se retrouvent éparpillés. Ce livre est une allégorie de l’explosion d’une bombe. Ce livre est une bombe qui changera irrémédiablement votre point de vue sur la situation qui semble aujourd’hui inextricable entre Israël et la Palestine.  

Voir aussi l’excellente chronique, beaucoup plus détaillée de @130_livres

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Une enfance pour toute la vie – Anne Carpentier (192 pages)

Anne Carpentier a travaillé pendant 35 ans comme psychologue. Elle s’est spécialisée au fil du temps comme psychologue des enfants et a exploré la piste du petit sac à dos, ce bagage héréditaire qui est rempli par le vécu des parents. Elle confesse que ses études n’ont pas toujours correspondu à ce qu’elle a rencontré sur le terrain, et profite de cet ouvrage pour nous faire part de son expérience, plus concrète, proche du terrain, avec énormément d’ exemples.

Elle y aborde des grands thèmes de société contemporains, comme la garde des enfants, le complexe d’Œdipe, les abus sexuels, la transmission sans paroles, le culte du secret, la somatisation. Un livre qui remet l’église au milieu du village sur un certain nombre d’idées reçues qui peuvent aider les parents à gérer des situations délicates, ou leur faire comprendre des comportements de leurs enfants. Un livre qui pourra aussi servir aux psychologues, notamment les jeunes, qui pourront s’inspirer de l’expérience de l’auteur. Un livre utile pour tous.

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Légendes de la rue Potapov – Irina Emélianova traduit du russe par Gérard Abensour (392 pages)

En 1946, Boris Pasternak, le grand poète russe rencontre Olga Ivinskaïa, sa dernière muse. Marié par ailleurs, il entretiendra une relation passionnée avec cette femme sublimement belle dont il fera le personnage de Lara dans Docteur Jivago.

Ce roman aura des conséquences internationales et l’auteur devra renoncer au prix Nobel pour l’avoir fait publier à l’étranger.
Pour blesser Pasternak dans ce qu’il a de plus cher, Olga sera envoyée par deux fois dans des camps de concentration. La première fois, elle perdra le bébé qu’elle attendait du poète. La deuxième fois, mère et fille partiront toutes les deux, après la mort de Pasternak.

L’autrice raconte cet homme qui a été son presque père, le tragique et l’absurde d’une époque, le romanesque et parfois les convictions de ces poètes qui ont accompagné son enfance et son adolescence. Une petite histoire qui a pris place dans la grande Histoire. Un témoignage unique, truffé d’anecdotes, de lettres sublimes « il faut que je t’écrive à la hâte, ne m’en veux pas, mais pense plutôt à l’infinité de toutes les choses non dites qui restent en dehors de toutes les lettres au monde… » (Ariadna Efron, à Irina pendant son incarcération) et d’extraits de poèmes.

Dans une lettre de Chamalov envoyée à sa mère, poète qui aura passé vingt ans dans des goulags plus sévères les uns que les autres (à l’époque qu’ils nomment tous pudiquement « du culte de la personnalité » ) ce dernier explique à quel point la poésie a permis aux prisonniers de tenir le coup dans les moments les plus difficiles. Un message à ceux qui douteraient encore de l’essentialité de la littérature.

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Cyber crimes – Pierre Penalba (271 pages)

Pierre Penalba a été pionnier dans la police spécialisée dans la cybercriminalité. Pour tous ceux qui fustigent les policiers sans discernement, sachez qu’il y a quand même à la base, des hommes et des femmes qui sont là pour vous défendre et vous protéger. Avec Abigaelle, son épouse, il raconte des anecdotes, certaines presque comiques, d’autres franchement épouvantables (est-ce utile de rappeler que ce genre de service s’occupe entre autres du dark web et de la pédocriminalité ?). Les histoires les plus insupportables préviennent le lecteur en préambule.

Souvent, à la fin d’une histoire, il y a un certain nombre de conseils pour se protéger, ou se défendre quand on a été cyber-attaqué. C’est donc très pédagogique, en plus d’être divertissant.  Il y a beaucoup de notes de bas de pages pour les super novices, sûrement un peu trop pour nos jeunes qui en connaissent déjà un rayon. C’est en tout cas un livre à mettre entre toutes les mains, pour prévenir, car on peut tous être victime un jour ou l’autre. C’est par ailleurs très bien écrit, et j’ai hâte de lire leur prochain livre. Merci à Pierre et Abigaelle pour leur confiance.

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Vigile – Hyam Zaytoun (125 pages)

L’autrice raconte l’infarctus de son mari. Pendant 30 minutes, elle va lui faire un massage cardiaque en attendant les secours, lui sauvant la vie. Mais à quel prix ? Dans le coma et soutenus par un respirateur artificiel, les médecins sont très pessimistes.

Pendant ce temps suspendu, entre la vie et la mort, elle évoque leurs meilleurs souvenirs, et aussi le soutien de la famille et des amis, très présents. Cela m’a frappé. A aucun moment, cette femme n’est seule, à aucun moment, il n’est seul dans son coma. Ces gens sont très entourés, par une famille aimante et de vrais amis. 

De ce fait, ce moment douloureux et tragique est un moment partagé avec les gens qu’on aime et ça change tout. Un écriture délicate et tendre pour ce court récit. Et beaucoup d’amour.

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Ensemble, on aboie en silence – Gringe (170 pages)

Gringe est un artiste complet, rappeur, acteur qui apporte une pierre supplémentaire à son parcours avec ce livre. Un livre écrit en partie avec son frère, schizophrène. Il s’agit à la fois d’un livre sur la schizophrénie, sur l’amour fraternel, sur la culpabilité.

Il y a déjà eu des écrits sur des différences, l’autisme, la bipolarité, mais à ma connaissance, jamais on a donné la parole à une personne qui le vit de l’intérieur. Les photos de Thibault, sont incroyablement fortes, poétiques et belles. Sa plume est magnifique, ses textes écrits en hôpital psychiatrique sont poignants. La déclaration d’amour de Gringe pour son frère est comme une lettre d’excuses où il évoque sa culpabilité.

Car au moment où Guillaume devenait célèbre, Thibault sombrait dans une vie pour toujours compliquée et ils ont appréhendé ces deux facettes (célébrité / hôpitaux psychiatriques) comme ils ont pu. Parce que tout le monde fait comme il peut, tout le temps. L’énergie déployée par les malades, mais aussi leurs proches. Chacun avance comme un funambule sur le même fil déstabilisant qui bouge tout le temps. C’est épuisant pour tous et en continu. On croit par moment trouver des pistes pour stabiliser le cours des choses, mais c’est toujours temporaire et jamais acquis. Un texte qui se lit vite et d’une traite et qui laisse une trace.