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Honoré et moi – Titiou Lecoq (295 pages)

J’ai adoré Honoré de Balzac, jeune. Je ne l’ai jamais trouvé ennuyeux, ou trop descriptif. Mais je n’aurais jamais imaginé que cet écrivain génial et prolifique était un dépensier compulsif, fou de fringues et de décoration d’intérieur. Pas étonnant que les femmes se sentaient tellement en phase avec un homme qui avait les mêmes hobbies et qui les comprenait si bien. Titiou Lecoq a épluché la correspondance et la comptabilité (plutôt fantaisiste) de l’écrivain pour nous en dresser un  portrait extrêmement moderne. Elle parvient à cette conclusion fondamentale et lucide : les auteurs sont des gens comme les autres. Même géniaux, même prolifiques, ils sont confrontés à des réalités bassement matérielles, et peuvent en arriver à être des menteurs invétérés pour éviter leurs créanciers. Ce livre est un enchantement, offre un visage et une facette méconnus de Balzac, et donne envie de se replonger dans littérature dans laquelle il s’est finalement inventé sa vie de rêve.

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Mon chien stupide – John Fante Traduit de l’anglais (Etats-unis) par Brice Matthieussent (188 pages)

Brice Matthieussent n’a pas son pareil pour révéler l’humour des ouvrages qu’il traduit. Mon chien Stupide n’échappe pas à la règle. 

Molise est un écrivain en berne qui survit grâce à des scénarii de télévision. Sa vie le déprime énormément, les signes extérieurs de richesse qu’il essaye tant bien que mal de maintenir ne le rendent pas heureux et il aimerait assez se débarrasser de ses quatre enfants, tous adultes, qu’il considère comme des parasites encombrants et ingrats. 

Un soir de forte pluie, un chien élit domicile chez lui, au grand dam de son épouse. Ce chien est tellement bête que tout le monde s’accorde à l’appeler Stupide. Sous une apparente placidité, ce chien va se révéler être un obsédé homosexuel, prêt à s’attaquer à tout ce qui bouge, et devenir agressif si on essaye de le contrer.

John Fante s’attaque à des mythes du rêve américain : belle maison, belle voiture, mais surtout une bonne couche de vernis pour masquer la misère de l’ensemble. Doit-on continuer à sauver les apparences, ou bien vivre ses rêves et ses envies d’ailleurs ? Cru et désabusé.

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Circé – Madeline Miller Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Auché (549 pages)

Qui était Circé ? Une vilaine sorcière qui transforma les marins d’Ulysse en pourceaux ? Assurément. Mais ce fut aussi une femme amoureuse, blessée, et libre. La mythologie revisitée par Madeline Miller est une pure merveille, car elle l’aborde sous l’angle terrible de la modernité. Les héros sont surtout d’affreux guerriers sanguinaires et les Dieux d’inconstants jaloux injustes. Parmi eux, Circé, donc, féministe à sa façon, et humaine dans sa déité. On révise l’histoire de la Grèce antique, de l’Odyssée, des écrits d’Eurypide dans cette longue épopée qui nous tient mieux en haleine qu’une série à rallonge.

Un roi sans divertissement – Jean Giono (256 pages)

Comment parler de ce livre ? Du style poétique et cru de Giono, de l’accent qu’on entend entre les lignes ? Des odeurs qu’il nous fait sentir ? De cette histoire de gens rudes de la montagne? De Grenoble en 1843?

Je pense que ces trois courts extraits en parleront mieux que moi : 

“Naturellement, robe à éblouir : moires, jais, satin, dentelles et même, malgré sa grosseur naturelle, un soupçon de tournure qui lui donnait un petit air faisanne.”

“Il mordait sa nourrice. C’est sensible un sein. J’aime bien les enfants, mais je te lui aurais foutu sur la gueule!”

“Qui a dit : “Un roi sans divertissement est un homme plein de misères ?” “

Moravagine – Blaise Cendrars (236 pages)

Moi qui ne relis jamais, j’ai profité du confinement pour me replonger dans ce livre poétique et fou où l’on croise un double de Cendrars maléfique, assassin et fantasque; mais aussi Cendrars lui-même. Le rythme de l’écriture, unique, vous entraîne faire le tour du monde pour en déranger l’ordre établi.

« Les épidémies, et plus spécialement les maladies de la volonté, les névroses collectives, comme les cataclysmes telluriens dans l’histoire de notre planète, marquent les différentes époques de l’évolution humaine.[…] « Prophylaxie ! prophylaxie!… » disent-ils; et pour sauver la face, ils ruinent l’avenir de l’espèce. »

« Tu n’as donc pas encore compris que le monde de la pensée est fichu et que la philosophie c’est pis que le bertillonnage. Vous me faites rire avec votre angoisse métaphysique, c’est la frousse qui vous étreint, la peur de la vie, la peur des hommes d’action, de l’action, du désordre. Mais tout n’est que désordre, mon bon. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes. Désordre que la multitude des races humaines; désordre que la vie des hommes, la pensée, l’histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts; désordre que les théories, les passions, les systèmes. »

Home – Toni Morrison (142 pages)

En 142 pages, Toni Morrison nous fait tout ressentir : La peur, la souffrance, la joie, la confiance, le dégoût, l’enfer de la guerre, la pitié, le racisme, la compassion, l’entraide, l’amour, le dédain, l’ennui, le dépit. Son style incroyable nous cisèle ce condensé d’émotions pour nous ramener à la maison. At home. Le livre pourrait aussi bien s’appeler Hope. L’espoir. Car l’espoir de retrouver la sécurité de son chez-soi, c’est ce qui anime l’histoire et Franck Money, ce héros parti sauver sa sœur. Sublime.

Crime et Châtiment – Fiodor Dostoievski (652 pages)

Argh! Dix jours que je vous ai abandonnés à la lecture de ce classique incontournable! Le premier polar de l’histoire, quelque sorte!

Enrobé d’une sauce fort romantique, Dostoievski nous décrit cet étudiant, pauvre jusqu’à la misère, qui tue une vieille usurière détestable pour la voler, ainsi que sa soeur, rentrée plus tôt que prévu. Puis il décrit avec minutie la torture mentale que vit Raskolnikov, jusqu’à ce qu’il finisse par se dénoncer. Pesant.

Les Jardins Statuaires – Jacques Abeille (572 pages)

Voilà longtemps que je n’ai rien publié, car j’ai mis du temps à ingurgiter ce livre dense et plutôt difficile.

Jacques Abeille commence à être étudié comme un classique et on peut le comprendre, tant son écriture est riche. Le style est travaillé, presque désuet, (qui utilise encore autant l’imparfait du subjonctif ?), les images sont ciselées et jolies, l’histoire est originale et un tas de questions philosophiques émergent.

L’auteur imagine un monde où les plantes sont des statues qui poussent et les jardiniers qui s’en occupent sont des sculpteurs. Il brode autour de ce monde une culture et des mœurs, qu’un voyageur, avide de connaissances, émerveillé par la beauté de ce qu’il découvre et soucieux de s’intégrer, décrit avec minutie. Une sorte de voyage de Gulliver dans les jardins statuaires. C’est Mika Mundsen qui m’a conseillé ce livre et, connaissant le style et l’univers de l’écrivain qu’il est, on comprend aisément qu’il ait adoré. Tout en s’appropriant au mieux les us et coutumes de ce pays imaginaire, le voyageur, qui n’a pas de nom, va en bouleverser irrémédiablement l’ordre. Car si on lui parle des femmes, on ne les voit nulle part. Où se cachent-elles donc ? À la fois féministe et terriblement pessimiste quant à la condition des femmes, ce livre plutôt lent de rythme nécessite une assez grande concentration pour s’en imprégner et pour suivre. Ce n’est pas inintéressant, mais j’avoue, que ce n’est pas tellement mon univers. J’ai eu du mal à entrer dedans (environ la moitié du livre). Dépaysant.

Les Hauts de Hurlevent – Emily Brontë (314 pages)

Emily Brontë - Les hauts de Hurle-Vent

Et voilà! Le premier classique de l’année 2017. Pourtant élevée loin du reste du monde, ayant peu de contacts sur la vie à l’extérieur du presbytère où son père est révérend, au milieu de ses soeurs et de son frère, Emily, à l’instar de 2 de ses soeurs va écrire l’un des livres les plus marquants de sa génération. A l’époque où il est très mal vu pour une femme d’écrire, les soeurs Brontë publieront tout d’abord sous des pseudos masculins. Deux de ses soeurs mortes encore plus précocement, mais d’une intelligence remarquable auraient peut être aussi été de grands écrivains.

Je dois confesser que j’ignorais jusqu’à l’histoire de ce grand classique! Un soir, le père Earnshaw rentre de Londres avec un enfant sous le bras. Cette arrivée va bouleverser la famille. L’autre famille, les Linton, habitent à quelques kilomètres de là. Les rapports de force entre les uns et les autres, entre ce petit « noir » recueilli, adulé par son sauveur (Hearthcliff) et les gosses de riches vont se faire et se défaire au fil des années. La tyrannie de Hindley et l’amour de Catherine, contrarié par l’arrivée d’Edgar Linton, vont déclencher le désir de vengeance de Hearthcliff.

Le roman est terriblement marqué par la cruauté et la mort, sans cesse présentes tout au long du roman, malgré une fin sereine et apaisée qui marque le triomphe du bien sur le mal.