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Abyssinia I – Alexandre Page (500 pages)

Partez à l’aventure avec une délégation russe à la toute fin du 19ème siècle qui voyage de Saint-Pétersbourg jusqu’en Abyssinie pour aider les Ethiopiens à conquérir leur territoire ! Avec son style qui se cale complètement sur l’époque et l’histoire, Alexandre Page nous fait prendre le train jusqu’à Odessa, puis le bateau jusqu’au Caire et pour descendre le Nil et traverse ensuite déserts, montagnes et plaines pour aller au lac Rudolph, lieu de toutes les convoitises. Vous marcherez dans les pas des tout premiers explorateurs de cette région aux paysages, à la faune et la flore superbes.

Dans une civilisation où nous passons notre temps à courir après le temps, apprenons à nouveau à déambuler sur des mules qui marchent au pas, et à découvrir des civilisations et des cultures inconnues. Le roman est comme toujours truffé de photos et de croquis du véritable voyage qui illustrent d’autant mieux le propos. Un voyage pour le moins dense, intense et dépaysant.

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Trois jours à Berlin – Christine De Mazières (179 pages)

Trois jours avant le 9 novembre 1989, Berlin était coupée en deux par un mur infranchissable et ceux qui tentaient de s’enfuir étaient pourchassés et tués. Le 9 novembre 1989, tout a basculé, dans le calme et dans la joie. Trente ans après, je revois encore les images de ces cousins, ces frères, ces inconnus en réalité, s’embrassant, riant et pleurant en buvant du champagne pour fêter cet évènement historique qui symbolisait la liberté retrouvée. J’en ai encore des frissons, c’était incroyable. 

Christine De Mazières retrace ces trois jours qui ont précédé l’inespéré. Trois jours où rien ne laissait présager le moindre changement. Trois jours où, comme les trente années précédentes, les gens crevaient de peur à l’idée d’être dénoncés, où des milliers de fiches continuaient à être rédigées sur des individus suspects, où les écoutes des dissidents étaient toujours actives, où l’ouest était un autre monde.

Elle raconte la faillite d’un système politique, et la ruine d’un État où rien ne pouvait plus durer, mais où tous les dirigeants faisaient comme si rien ne pourrait jamais changer. Un court roman sur ce moment historique qui se lit comme une histoire à suspens.

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Camarade Papa – Gauz (252 pages)

Depuis la rencontre avec Gauz dans “Varions les éditions en live”, où j’ai découvert sa verve poétique, je ne cesse d’en faire l’éloge. Camarade Papa ne fait pas exception à la règle. Un peu comme Giono, Gauz est un auteur difficile à chroniquer. Comment faire ressortir toute la magie de son langage sans le déflorer ? Il est impossible à catégoriser, c’est un auteur vraiment à part.

Nous suivons ici en parallèle Maxime Dabilly, jeune homme de la fin du 19ème siècle qui part à l’aventure de la conquête de l’Afrique et un petit garçon du vingtième siècle, dont le père communiste lui en inculque des théories. Gauz réinvente la langue française en utilisant des artifices poétiques et drôles pour traduire la parole de l’enfant. Il évoque la condition des blancs en Afrique, les maladies, le climat qui les tuent, le découpage des territoires signé avec des croix, bétonnés par des commerces qui sont des doubles jeux de dupes, les amitiés, les inimitiés entre les Français et les Anglais. 

Quel travail d’écriture incroyable ! Quelle richesse dans le vocabulaire !  Quel boulot d’historien ! Tout ce travail amène une fluidité absolue et l’ensemble se déguste comme un bonbon pour enfants. 

Et je ne résiste pas à vous faire partager ma phrase préférée : “Accrochée au ventre des nuages, la lune en croissant est couchée sur le dos dans un hamac d’étoiles” Si avec ça, vous ne faites pas de beaux rêves…Gnianh zigbo !

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Suprême Soviète – Olga Schmitt (160 pages)

Olga est né en 1965 en URSS. L’Occident y est absolument diabolisé. Sa mère est une actrice sublime et reconnue, son père un metteur en scène célèbre. Quand son père quitte sa mère, son nouvel amoureux est un peintre qui n’a pas les faveurs du parti, mais qui est connu au-delà des frontières. Sa grand-mère, une femme immense, aviatrice, héroïne de la deuxième guerre mondiale l’a élevée avec Alla, une sorte de tante.

Ce livre n’est pas un roman, il raconte les vraies anecdotes de la vie d’Olga, l’âme slave, le tragique et le comique mêlés, l’absurdité d’un système où on se sent bien lorsqu’on n’a connu que ça et que c’est chez soi. La vie de cette femme est incroyablement romanesque, un romanesque à la Russe, où chaque personnage est un roman à lui tout seul. La fin est un drame, mais c’est aussi une seconde naissance.

Sans déflorer davantage son histoire, comme moi, vous lirez les premières pages, et puis vous arriverez au bout sans avoir pu le lâcher. Vous rirez et vous pleurerez dans des torrents de larmes et des flots de vodka. 

Ne laissez pas passer ce livre qui sort aujourd’hui, 5 novembre 2020. Les livres des confinements sont des livres qui seront sacrifiés si on ne leur donne pas une chance. Celui-ci ne mérite pas d’exil.

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Debout-Payé – Gauz (204 pages)

Après cette incroyable rencontre VLEEL (varions les éditions en live, rencontres avec des éditeurs et des auteurs) avec les éditions le nouvel Attila et Gauz, j’ai immédiatement couru chez mon libraire pour me procurer la prose de cet érudit si humble. 

Gauz est un homme au discours fabuleusement simple et à la plume acérée. Sous l’apparente simplicité de son écriture, il avoue lui-même avoir énormément travaillé. Rien n’est acquis dit-il. Le talent n’existe pas, seul le travail compte. Il retrace dans ce roman l’histoire de plusieurs générations d’immigrés Ivoiriens en France, et l’évolution de la politique qui a façonné l’image populaire qui en a découlé. Ce récit est émaillé de réflexions sur la condition de vigile. Théorèmes, corollaires, sophismes, on est fasciné par le métier de ces hommes transparents, invisibles. On rit beaucoup aussi, des petits ou des gros travers des clients, mais parfois, on est soufflé par la poésie ou la tendresse qui se dégage de ce texte.

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Circé – Madeline Miller Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Auché (549 pages)

Qui était Circé ? Une vilaine sorcière qui transforma les marins d’Ulysse en pourceaux ? Assurément. Mais ce fut aussi une femme amoureuse, blessée, et libre. La mythologie revisitée par Madeline Miller est une pure merveille, car elle l’aborde sous l’angle terrible de la modernité. Les héros sont surtout d’affreux guerriers sanguinaires et les Dieux d’inconstants jaloux injustes. Parmi eux, Circé, donc, féministe à sa façon, et humaine dans sa déité. On révise l’histoire de la Grèce antique, de l’Odyssée, des écrits d’Eurypide dans cette longue épopée qui nous tient mieux en haleine qu’une série à rallonge.

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Les chevelues – Benoît Séverac (232 pages)

Au pied des Pyrénées, les Romains ont vaincu les Convènes et se sont installés peu à peu à Lugdunum Convenarum, où il règne un équilibre d’autant plus stable que le quatuorvirat qui dirige la cité est composé de trois Romains et un Convène. Mais cet équilibre se révèle fragile, lorsqu’il vole en éclats avec l’assassinat du fils de la famille la plus riche de la ville, un glaive gaulois planté dans le bas du dos. Qui donc a bien pu commettre un crime aussi odieux ? Et pour quelle raison ? 

Le centurion Valerius Falco va devoir mener sa délicate enquête compte tenu des enjeux politiques.

Premier roman de Benoît Séverac, réédité aux éditions 10/18, cette plongée dans la civilisation gallo romaine est très intéressante, truffée d’indications sur l’organisation et les modes de vie de l’époque. Au demeurant, l’intrigue est bien ficelée et nous tient en haleine de bout en bout. Un petit polar historique original qui vaut le détour.

Le cartographe des Indes Boréales – Olivier Truc (627 pages)

Vous aimez les sagas historiques? Vous aimez les grands voyages? Ce livre est fait pour vous. De Saint-Jean de Luz à la Laponie en passant par Stockholm et Amsterdam, vous suivrez les pérégrinations d’Izko. A l’époque, les cartes sont un grand pouvoir, elles permettent aux Etats d’asseoir leur hégémonie sur des territoires encore peu connus.

Alors qu’il était destiné à devenir baleinier, comme son père, Izko est confié à un juge de Bordeaux, pour une raison qu’il ignore et qui changera son destin. Pensant qu’une sorcière lui a peut-être jeté un sort alors qu’il sauvait son bébé qui venait de naître, il n’aura de cesse de retrouver cette femme pour connaître la vérité.

On côtoie dans ce roman très dense la reine Kristina de Suède, l’inquisition et l’intolérance religieuse en général. Olivier Truc nous montre la façon dont on traitait les Lapons, comment les hommes aveuglés par le pouvoir et l’argent ont détruit leur équilibre et les trésors de leur culture sous couvert d’un obscurantisme religieux sans bornes. Âmes sensibles s’abstenir.

Partir, c’est mourir un peu – Alexandre Page (770 pages)

Ce roman est une merveille pour qui aime l’histoire. Pas de scoop, les derniers Romanov sont assassinés à la fin. Mais pendant tout le long du livre, on sent la tension monter inexorablement, et la Russie se déliter par l’incompétence, la paresse et la traîtrise des proches de la famille impériale, jusqu’à l’amener dans le chaos le plus indescriptible. 

“En 1917, […] le tsar abdiquait pour sauver la Russie, et trois ans plus tard, cette grande puissance en devenir n’était plus qu’une  […] terre ravagée où l’on mourait d”épidémies jamais vues depuis le Moyen-âge, de la faim ou sous les balles d’assassins criant “révolution” pour excuser leurs crimes. Il n’y avait plus d’industrie, plus d’agriculture, plus de bon sens et plus de pitié, juste un immense champ de bataille.[…] »

Le style est parfaitement adapté au roman, et on sent le travail considérable de recherches que cet ouvrage représente. On y découvre les dix dernières années de la Russie tsariste, auprès d’une famille somme toute simple, aimable, et qui n’a eu de cesse de tout donner pour son pays la plupart du temps avec une gentillesse et un dévouement qu’on rencontre rarement et dont les membres n’ont été que les pantins de l’Histoire qui les a broyés. Cela nous montre aussi comment l’Histoire peut basculer dans l’horreur, et à quel point des individus sans scrupules peuvent s’emparer du pouvoir sous couvert d’égalité à rétablir, alors qu’en réalité ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Toute ressemblance avec des faits plus récents n’est pas si fortuite que ça. Eblouissant.

Le ghetto intérieur – Santiago H. Amigorena (190 pages)

Le ghetto intérieur n’est pas dans les finalistes du Goncourt, et je pense qu’il y aurait eu sa place. Cependant, contrairement à beaucoup d’avis dithyrambiques sur ce roman, inspiré de l’histoire de la vie du grand-père de l’auteur, je suis plus modérée.

L’histoire, donc, est celle de ce grand-père juif qui a fui l’Europe à la fin des années vingt. Il a fui la vieille Europe, gangrénée par la misère, par l’antisémitisme grandissant, écoeuré par la non reconnaissance de ses faits d’armes pour libérer son pays, la Pologne. Il a vogué vers ce nouveau continent, plein de promesses, avec son ami d’enfance. Il a aussi fui sa mère, un peu encombrante, un peu envahissante, comme toutes les mères juives. Et puis, quand l’indicible s’est produit, il a culpabilisé d’avoir fui, d’avoir laissé sa mère, son frère et sa soeur, de ne pas avoir mis plus de moyens en place pour les convaincre de le rejoindre, ou carrément, d’être allé les chercher.

Ce livre, donc, est celui d’une culpabilité atroce, écrasante, qui a bouffé sa vie et celle des siens, jusqu’à l’anéantissement, le silence, et l’oubli dans le jeu. Moi ce que je trouve intéressant, c’est que la famille de l’auteur a dû faire le chemin retour vers la vieille Europe, au moment de la dictature en Argentine. J’aurais aimé plus de parallèles, plus de symétrie entre les deux fuites. J’aime que l’auteur, lui, n’ait jamais ressenti cette culpabilité de la fuite.

Chez moi, les survivants ont toujours été considérés comme des héros, comme des chanceux, et les descendants de ces survivants, ont forcément la baraka vissée dans les gènes. Ceux qui sont morts, sont morts en vain, comme pour toutes les familles qui ont été décimées, mais ceux qui ont survécu ont eu de la chance. Et ce manque de reconnaissance sur ce que lui a donné la vie, ça m’a dérangé. C’est complètement subjectif et personnel, et je reste quand même persuadée que ce livre avait sa place parmi les finalistes, avec l’histoire de ce destin accablant.