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Apeirogon – Colum Mc Cann traduit de l’anglais par Clément Baude (509 pages)

Ce roman est une expérience pour tous ceux qui l’abordent. J’ai pris mon temps, ce n’est pas un livre qu’on lit par-dessus la jambe. 

Le sujet :  Deux hommes, un Palestinien, un Israélien ont chacun perdu une fille à cause du camp adverse. Ils parcourent inlassablement le monde pour parler de leur histoire en expliquant qu’ils n’ont plus d’énergie pour la haine ou la vengeance. Qu’ils ont choisi la paix, qu’ils ont choisi de comprendre l’autre, de parler, de se comprendre. 

Vous pleurerez les morts. Aucun enfant ne devrait mourir dans une explosion, ou d’une balle en caoutchouc tirée dans la tête par derrière. Vous serez bouleversé par l’histoire, vous essaierez de comprendre comment on peut arriver à éliminer la vengeance de sa vie, après de tels drames. Comme dit Bassam : Pendant longtemps, la justice et la vengeance n’ont fait qu’un en moi.  

Ce livre est un pamphlet contre le gouvernement israélien, contre l’occupant. Comme disent Bassam et Rami : Il ne nous reste que l’espoir, nous entretuer n’a pas été très concluant. Bientôt; nous nous battrons pour une terre où nous serons tous enterrés. Comme une poignée d’autres idéalistes des deux pays, ils croient dur comme fer que la paix (qui passe par la sortie des territoires occupés) arrivera un jour dans cette région. Qui aurait pu penser en 1948 qu’il y aurait un ambassadeur Israélien en Allemagne et un diplomate Allemand en Israël ? Vous apprendrez beaucoup de choses aussi. Sur le dernier repas de Mitterrand, sur la migration aviaire, sur l’art, l’histoire, la géographie. 

La construction : Apeirogon. Une figure géométrique aux côtés dénombrables mais infinis. En 1001 chapitres, qui ne comportent parfois qu’une phrase, une photo, l’auteur passe d’un sujet à l’autre, où tout se rejoint et tout se sépare. Je l’ai aussi vu comme une explosion en un millier de fragments, avec des bouts a priori sans lien qui se retrouvent éparpillés. Ce livre est une allégorie de l’explosion d’une bombe. Ce livre est une bombe qui changera irrémédiablement votre point de vue sur la situation qui semble aujourd’hui inextricable entre Israël et la Palestine.  

Voir aussi l’excellente chronique, beaucoup plus détaillée de @130_livres

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Légendes de la rue Potapov – Irina Emélianova traduit du russe par Gérard Abensour (392 pages)

En 1946, Boris Pasternak, le grand poète russe rencontre Olga Ivinskaïa, sa dernière muse. Marié par ailleurs, il entretiendra une relation passionnée avec cette femme sublimement belle dont il fera le personnage de Lara dans Docteur Jivago.

Ce roman aura des conséquences internationales et l’auteur devra renoncer au prix Nobel pour l’avoir fait publier à l’étranger.
Pour blesser Pasternak dans ce qu’il a de plus cher, Olga sera envoyée par deux fois dans des camps de concentration. La première fois, elle perdra le bébé qu’elle attendait du poète. La deuxième fois, mère et fille partiront toutes les deux, après la mort de Pasternak.

L’autrice raconte cet homme qui a été son presque père, le tragique et l’absurde d’une époque, le romanesque et parfois les convictions de ces poètes qui ont accompagné son enfance et son adolescence. Une petite histoire qui a pris place dans la grande Histoire. Un témoignage unique, truffé d’anecdotes, de lettres sublimes « il faut que je t’écrive à la hâte, ne m’en veux pas, mais pense plutôt à l’infinité de toutes les choses non dites qui restent en dehors de toutes les lettres au monde… » (Ariadna Efron, à Irina pendant son incarcération) et d’extraits de poèmes.

Dans une lettre de Chamalov envoyée à sa mère, poète qui aura passé vingt ans dans des goulags plus sévères les uns que les autres (à l’époque qu’ils nomment tous pudiquement « du culte de la personnalité » ) ce dernier explique à quel point la poésie a permis aux prisonniers de tenir le coup dans les moments les plus difficiles. Un message à ceux qui douteraient encore de l’essentialité de la littérature.

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Âme brisée – Akira Mizubayashi (256 pages)

Quand on parle du Japon pour évoquer la deuxième guerre mondiale, on parle de Pearl Harbour et ses Kamikazes ou d’Hiroshima. On ne parle jamais des souffrances de la population persécutée comme d’autres populations par des gouvernements et / ou des militaires inflexibles. Le roman de Akira Mizubayashi dévoile un pan méconnu de l’Histoire dans cette partie du monde. L’arrestation abusive du père de Rei, musicien amateur de haut niveau, et de ses compagnons de quatuor, Chinois, laisse Rei seul dans une armoire où son père a réussi à le cacher avant l’arrivée des militaires. L’amitié avec des Chinois déclenche chez un soldat obtus une suspicion de trahison et il détruit le violon du père, y compris l’âme, cette petite pièce qui éloigne les cordes de la caisse.

On apprend beaucoup de choses sur le métier de luthier également.

Ce livre est donc très instructif, mais je l’ai trouvé pour ma part un tout petit peu trop : Trop de coïncidences, trop de pathos. Cela reste une belle histoire et vous vous y laisserez entraîner avec plaisir.

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Abyssinia I – Alexandre Page (500 pages)

Partez à l’aventure avec une délégation russe à la toute fin du 19ème siècle qui voyage de Saint-Pétersbourg jusqu’en Abyssinie pour aider les Ethiopiens à conquérir leur territoire ! Avec son style qui se cale complètement sur l’époque et l’histoire, Alexandre Page nous fait prendre le train jusqu’à Odessa, puis le bateau jusqu’au Caire et pour descendre le Nil et traverse ensuite déserts, montagnes et plaines pour aller au lac Rudolph, lieu de toutes les convoitises. Vous marcherez dans les pas des tout premiers explorateurs de cette région aux paysages, à la faune et la flore superbes.

Dans une civilisation où nous passons notre temps à courir après le temps, apprenons à nouveau à déambuler sur des mules qui marchent au pas, et à découvrir des civilisations et des cultures inconnues. Le roman est comme toujours truffé de photos et de croquis du véritable voyage qui illustrent d’autant mieux le propos. Un voyage pour le moins dense, intense et dépaysant.

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Trois jours à Berlin – Christine De Mazières (179 pages)

Trois jours avant le 9 novembre 1989, Berlin était coupée en deux par un mur infranchissable et ceux qui tentaient de s’enfuir étaient pourchassés et tués. Le 9 novembre 1989, tout a basculé, dans le calme et dans la joie. Trente ans après, je revois encore les images de ces cousins, ces frères, ces inconnus en réalité, s’embrassant, riant et pleurant en buvant du champagne pour fêter cet évènement historique qui symbolisait la liberté retrouvée. J’en ai encore des frissons, c’était incroyable. 

Christine De Mazières retrace ces trois jours qui ont précédé l’inespéré. Trois jours où rien ne laissait présager le moindre changement. Trois jours où, comme les trente années précédentes, les gens crevaient de peur à l’idée d’être dénoncés, où des milliers de fiches continuaient à être rédigées sur des individus suspects, où les écoutes des dissidents étaient toujours actives, où l’ouest était un autre monde.

Elle raconte la faillite d’un système politique, et la ruine d’un État où rien ne pouvait plus durer, mais où tous les dirigeants faisaient comme si rien ne pourrait jamais changer. Un court roman sur ce moment historique qui se lit comme une histoire à suspens.

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Camarade Papa – Gauz (252 pages)

Depuis la rencontre avec Gauz dans “Varions les éditions en live”, où j’ai découvert sa verve poétique, je ne cesse d’en faire l’éloge. Camarade Papa ne fait pas exception à la règle. Un peu comme Giono, Gauz est un auteur difficile à chroniquer. Comment faire ressortir toute la magie de son langage sans le déflorer ? Il est impossible à catégoriser, c’est un auteur vraiment à part.

Nous suivons ici en parallèle Maxime Dabilly, jeune homme de la fin du 19ème siècle qui part à l’aventure de la conquête de l’Afrique et un petit garçon du vingtième siècle, dont le père communiste lui en inculque des théories. Gauz réinvente la langue française en utilisant des artifices poétiques et drôles pour traduire la parole de l’enfant. Il évoque la condition des blancs en Afrique, les maladies, le climat qui les tuent, le découpage des territoires signé avec des croix, bétonnés par des commerces qui sont des doubles jeux de dupes, les amitiés, les inimitiés entre les Français et les Anglais. 

Quel travail d’écriture incroyable ! Quelle richesse dans le vocabulaire !  Quel boulot d’historien ! Tout ce travail amène une fluidité absolue et l’ensemble se déguste comme un bonbon pour enfants. 

Et je ne résiste pas à vous faire partager ma phrase préférée : “Accrochée au ventre des nuages, la lune en croissant est couchée sur le dos dans un hamac d’étoiles” Si avec ça, vous ne faites pas de beaux rêves…Gnianh zigbo !

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Suprême Soviète – Olga Schmitt (160 pages)

Olga est né en 1965 en URSS. L’Occident y est absolument diabolisé. Sa mère est une actrice sublime et reconnue, son père un metteur en scène célèbre. Quand son père quitte sa mère, son nouvel amoureux est un peintre qui n’a pas les faveurs du parti, mais qui est connu au-delà des frontières. Sa grand-mère, une femme immense, aviatrice, héroïne de la deuxième guerre mondiale l’a élevée avec Alla, une sorte de tante.

Ce livre n’est pas un roman, il raconte les vraies anecdotes de la vie d’Olga, l’âme slave, le tragique et le comique mêlés, l’absurdité d’un système où on se sent bien lorsqu’on n’a connu que ça et que c’est chez soi. La vie de cette femme est incroyablement romanesque, un romanesque à la Russe, où chaque personnage est un roman à lui tout seul. La fin est un drame, mais c’est aussi une seconde naissance.

Sans déflorer davantage son histoire, comme moi, vous lirez les premières pages, et puis vous arriverez au bout sans avoir pu le lâcher. Vous rirez et vous pleurerez dans des torrents de larmes et des flots de vodka. 

Ne laissez pas passer ce livre qui sort aujourd’hui, 5 novembre 2020. Les livres des confinements sont des livres qui seront sacrifiés si on ne leur donne pas une chance. Celui-ci ne mérite pas d’exil.

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Debout-Payé – Gauz (204 pages)

Après cette incroyable rencontre VLEEL (varions les éditions en live, rencontres avec des éditeurs et des auteurs) avec les éditions le nouvel Attila et Gauz, j’ai immédiatement couru chez mon libraire pour me procurer la prose de cet érudit si humble. 

Gauz est un homme au discours fabuleusement simple et à la plume acérée. Sous l’apparente simplicité de son écriture, il avoue lui-même avoir énormément travaillé. Rien n’est acquis dit-il. Le talent n’existe pas, seul le travail compte. Il retrace dans ce roman l’histoire de plusieurs générations d’immigrés Ivoiriens en France, et l’évolution de la politique qui a façonné l’image populaire qui en a découlé. Ce récit est émaillé de réflexions sur la condition de vigile. Théorèmes, corollaires, sophismes, on est fasciné par le métier de ces hommes transparents, invisibles. On rit beaucoup aussi, des petits ou des gros travers des clients, mais parfois, on est soufflé par la poésie ou la tendresse qui se dégage de ce texte.

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Circé – Madeline Miller Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Auché (549 pages)

Qui était Circé ? Une vilaine sorcière qui transforma les marins d’Ulysse en pourceaux ? Assurément. Mais ce fut aussi une femme amoureuse, blessée, et libre. La mythologie revisitée par Madeline Miller est une pure merveille, car elle l’aborde sous l’angle terrible de la modernité. Les héros sont surtout d’affreux guerriers sanguinaires et les Dieux d’inconstants jaloux injustes. Parmi eux, Circé, donc, féministe à sa façon, et humaine dans sa déité. On révise l’histoire de la Grèce antique, de l’Odyssée, des écrits d’Eurypide dans cette longue épopée qui nous tient mieux en haleine qu’une série à rallonge.

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Les chevelues – Benoît Séverac (232 pages)

Au pied des Pyrénées, les Romains ont vaincu les Convènes et se sont installés peu à peu à Lugdunum Convenarum, où il règne un équilibre d’autant plus stable que le quatuorvirat qui dirige la cité est composé de trois Romains et un Convène. Mais cet équilibre se révèle fragile, lorsqu’il vole en éclats avec l’assassinat du fils de la famille la plus riche de la ville, un glaive gaulois planté dans le bas du dos. Qui donc a bien pu commettre un crime aussi odieux ? Et pour quelle raison ? 

Le centurion Valerius Falco va devoir mener sa délicate enquête compte tenu des enjeux politiques.

Premier roman de Benoît Séverac, réédité aux éditions 10/18, cette plongée dans la civilisation gallo romaine est très intéressante, truffée d’indications sur l’organisation et les modes de vie de l’époque. Au demeurant, l’intrigue est bien ficelée et nous tient en haleine de bout en bout. Un petit polar historique original qui vaut le détour.