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Le café suspendu – Amanda Sthers (228 pages)

Il y a des villes dont on tombe aussi sûrement amoureux que de personnes. C’est pareil pour les livres. Ce livre est arrivé chez moi par surprise et je l’ai immédiatement follement aimé. Il faut dire qu’il démarre sur une phrase de Victor Hugo, sublime : « Et puis, il y a ceux que l’on croise, que l’on connaît à peine, qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demi-heure et changent le cours de votre vie ». Pourtant, je déteste Naples. Mais Amanda Sthers nous raconte ce café napolitain, « le café Nube », avec tellement de douceur (de dolce vita), tellement de poésie, tellement d’humour, qu’on aime cet endroit aussitôt. On voudrait faire partie des habitués. J’ai aimé le style, j’ai aimé l’histoire, les personnages qui se croisent dans ce café de quartier, la structure du livre, écrit comme une succession de nouvelles sur un thème récurrent. Ce thème, c’est le café suspendu, « lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse ». Si vous en avez assez de la mièvrerie, de la fadeur, du glauque, ce livre original et délicieux vous apportera un moment joyeux, tendre et mélancolique tout à la fois.

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Les Loups – Benoît Vitkine (314 pages)

En 2019, j’avais vaguement entendu parler du Donbass et de la guerre qui s’y déroulait depuis déjà cinq ans. Cette partie du monde, aux bords de l’Europe, à peine située à 3500 km de chez moi était peu médiatisée. Benoît Vitkine, prix Albert Londres a couvert le conflit depuis le début et son premier roman, « Donbass », utilisait le prétexte d’un roman policier pour expliquer une situation locale complexe. Le hasard du calendrier a voulu que son deuxième roman, « Les loups », sorte juste avant l’agression de l’Ukraine par Poutine. Chacun réagit comme il peut à ce conflit dont à peu près tout le monde s’accorde à dire qu’il est absurde. Les drapeaux bleu et jaune fleurissent sur les frontons des mairies et des maisons, on débaptise à tout va, de manière inconsidérée (En quoi les pauvres Soljenitsyne, Tolstoï, Tchekhov, Les frères Morozov, la vodka ou les chats, dits « chats russes » auraient la moindre responsabilité dans ce qui arrive ?). Pour ma contribution, j’ai lu « les Loups ». Je crois que nous avons une vision du monde manichéenne depuis la deuxième guerre mondiale. On doit être dans un camp, celui des gentils ou celui des méchants, des résistants ou des collabos, aucune nuance n’est tolérée. Peut-être les gens ont-ils eu besoin de cette division du monde lorsque l’horreur a été révélée. Or la vie n’est jamais simple, encore moins simpliste. Benoît Vitkine nous décrit une Ukraine moins angélique que celle qui nous est livrée. Comme toujours, avec un sens rare de la pédagogie, en quelques pages superbement écrites, il nous retrace l’histoire de la construction chaotique de ce pays, au travers d’une fiction réaliste. Avec beaucoup d’humanité, il nous décrit un monde qui s’est écroulé, un autre qui a émergé de ses cendres, où les peuples font comme ils peuvent pour vivre, survivre, tirer leur épingle du jeu et parfois, trouver le moyen de sortir de sa condition pour devenir quelqu’un d’important. Cela implique de savoir saisir des opportunités, des chances, sans compromis mais avec compromissions, sans états d’âme et avec beaucoup de sang-froid, sans lois mais avec des règles. Un roman subtil, au style impeccable, dont l’histoire robuste est finement construite.

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Sang chaud – Kim Un-Su (469 pages)

Vous avez aimé le film « Parasite », palme d’or à Cannes ? Si sang chaud n’a rien à voir avec l’histoire de Parasite, je trouve que dans le cinéma coréen, comme dans sa littérature, on retrouve une touche qui l’identifie immédiatement. Matin Calme, la maison d’édition qui s’est spécialisée dans la littérature noire coréenne, nous livre ici un roman à mi-chemin entre le roman social et le roman noir. On suit des guerres de successions dans la mafia coréenne, et on découvre la société coréenne au travers de ses bas-fonds. Corruption, pouvoirs d’influences, protections. Même dans un milieu pourri, le caractère des protagonistes peut faire basculer l’histoire dans le chaos ou dans la paix. Huisu, le héros, anti-héros, est un voyou amoureux, gentil au fond, fidèle en amitié comme en amour, un bon gars s’il avait eu un père. Il se le répète comme un mantra tout au long de l’histoire, comme pour se persuader que s’il a mal tourné, c’est à cause de cette figure paternelle manquante. Mais Huisu n’est pas un tendre et quand son boss et père spirituel lui demande d’exécuter de basses besognes, il s’y colle sans hésitation. Bref, on se plonge avec délices dans le stupre et la luxure dans ce roman à part. Lisez du coréen, regardez du coréen, ça ne ressemble à rien d’autre.

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Les collectionneurs d’images – Jóanes Nielsen (468 pages)

Six enfants nés en 1952, issus de milieux différents, élèves à l’école catholique Saint-François de Tórshavn et collectionneurs d’images se partagent tour à tour les chapitres au
fur et à mesure de cet incroyable et foisonnant roman.
L’introduction explique le décès de cinq d’entre eux, jeunes, voire très jeunes, et l’histoire
des îles Féroé est ensuite racontée au travers de leurs destins tragiques. On connaît mal
cette partie du monde, ces 18 îles perdues à la limite sud de l’Arctique, entre l’Islande,
l’Ecosse et la Norvège, et c’est l’occasion d’en apprendre un peu plus à ce sujet sur une
trentaine d’années, entre les années 60 et le milieu des années 90.
Ce livre a un style faussement simple, des personnages minutieusement dépeints et très
travaillés, on est autant embarqués par l’aspect romanesque que par ce qu’on apprend sur
cette région et son histoire. Un roman à ne pas manquer.

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Escales en Polynésie – Titouan et Zoé Lamazou (287 pages)

Vous voulez offrir un beau cadeau pour Noël ? Ce livre magnifique allie les superbes aquarelles de Titouan Lamazou et les témoignages recueillis par sa fille Zoé auprès d’habitants de dizaines d’îles qui entourent Tahiti. L’artiste peint avec tellement d’amour que les gens sont tous beaux. Comme toujours, les éditions Au vent des îles mettent en valeur cette région lointaine qui fait rêver et qui est fort méconnue.

Titouan Lamazou est retourné sur ses propres traces. Il revient en Polynésie et retrouve des personnes dont il a parfois déjà fait le portrait vingt ans plus tôt. Il essaie, avec l’aide de sa fille de montrer une région telle qu’elle est et devrait rester, si la folie de l’homme cesse de la maltraiter. Vous en apprendrez beaucoup sur les essais nucléaires qui ont empoisonné tout une population, en polluant l’air et la mer, sur la pêche intensive qui détruit la faune, le réchauffement climatique qui provoque une acidification de l’océan et tue les coraux (et avec eux, toute une faune endémique), sur les clichés, les ravages de la colonisation, avec le dénigrement systématique de la culture locale et de ses modes de vie.

C’est beau, c’est vrai, c’est humain, c’est chaleureux. C’est merveilleux.

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La laveuse de morts – Sara Omar (384 pages)

Je n’ai rien contre les Musulmans. Je n’ai rien pour non plus. Comme le dit l’autrice, seuls les hommes interprètent les textes sacrés avec plus ou moins de bonheur. On trouve autant de passages de violence dans la Bible que dans le Coran. Néanmoins, naître fille Kurde en Irak en 1986 n’était assurément pas un gage de bonheur (probablement pas plus aujourd’hui), même si Frmesk a la chance d’être placée chez ses grands-parents, emprunts de bonté et de bienveillance. Comme le dit aussi l’autrice, passer son temps à traiter les autres de mécréants reflète essentiellement la faiblesse de sa foi. Comme le dit encore l’autrice, et comme l’avait brillamment démontré Amin Maalouf dans ‘le premier siècle après Béatrice’, un monde sans femmes assurerait la fin de l’humanité. Elle explique aussi que la pureté des femmes se situent dans leur hymen. Et que la pureté des hommes se situe dans l’hymen de leurs sœurs ou leurs épouses.

Je ne peux pas juger de ce que l’autrice décrit. J’espère juste qu’elle a concentré plusieurs histoires en une seule. Elle a écrit un roman, on peut donc supposer qu’il y a au moins une partie de fiction. J’espère que tous les hommes ne sont pas et violents, et violeurs, et tueurs, et pédophiles au nom de l’Islam. Ça ferait beaucoup pour un seul peuple. (Sauf le grand-père, mais il n’est pas musulman, il est zoroastrien).

Accrochez votre cœur, vous aurez envie de hurler, de vomir, de pleurer. Rien n’est beau, aucun espoir dans la vie de ces femmes, même celles qui sont réfugiées en Europe.

Aujourd’hui Sara Omar fait l’objet d’une Fatwa à son égard. Vraisemblablement, admettre qu’un hymen qui peut ne pas saigner pas la nuit de noces justifie de mettre l’opprobre sur la femme qui dénonce cette ignorance physiologique.

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Les gardiens des forêts d’Amazonie – Raymond Delattre (109 pages)

Comment se replonger dans ses cours de civilisation Sud-Américaine ? En lisant le livre de Raymond Delattre. Il évoque les différentes tribus d’Amazonie, et leur disparition progressive, bien entamée il y a 6 siècles par l’arrivée des colons et à nouveau accélérée depuis quelques décennies avec la déforestation (20% ont déjà disparu à cause de la surexploitation de la région). Disparition des personnes, des cultures et des dialectes. Un peu scolaire à mon goût, ce récit est un constat qui accumule les informations mais qui manque à mon sens d’analyse.

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André-la-poisse – André Siniavski traduit du russe par Louis Martinez (150 pages)

Que dire de ce court roman écrit en France à la fin des années 70 par un homme qui aura déclenché la dissidence en URSS, été chassé de sa terre natale après avoir passé six ans au goulag et été fustigé en France par les « russes blancs », la diaspora russe et toute une population intellectuelle française bien-pensante ? André s’imagine lui-même maudit dans son roman où l’anti-héros porte son nom. La langue caustique et désinvolte à la fois, tel qu’on peut imaginer le vrai André Siniavski, vous transportera dans un monde absurde où le destin et le hasard vous sont imputés et, de ce fait, reprochés dans un même élan.

Réédité par les éditions du Typhon et re-traduit, ce court roman est préfacé par son fils, Iegor Gran, lui-même écrivain. Il nous apporte son éclairage sur cette histoire d’homme persécuté : le père et le personnage.

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Betty – Tiffany Mac Daniel traduit de l’anglais américain par François Happe (716 pages)

Ces derniers temps, vous avez plutôt eu à faire à mes gentils coups de gueule sur des livres qui ont eu des succès populaires et qui m’ont, personnellement, laissée de marbre, au mieux et franchement agacée, au pire. J’ai donc abordé Betty avec beaucoup d’appréhension, d’autant que j’ai trouvé les lecteurs plutôt mitigés sur ce roman.

Ces derniers temps, vous avez plutôt eu à faire à mes gentils coups de gueule sur des livres qui ont eu des succès populaires et qui m’ont, personnellement, laissée de marbre, au mieux et franchement agacée, au pire. J’ai donc abordé Betty avec beaucoup d’appréhension, d’autant que j’ai trouvé les lecteurs plutôt mitigés sur ce roman.

Comme on le dit souvent, les livres sont des histoires de rencontre avec le lecteur, il y a des moments où on est sensible, où on est prêt au thème, au style. C’est ce qui m’est arrivé avec Betty. J’ai adoré la Petite Indienne et sa famille de bric et de broc. J’ai aimé à la folie ce père Cherokee si poétique qui racontait des histoires à ses enfants pour leur éviter la cruelle réalité des gens de couleur dans l’Ohio des années soixante. J’ai aimé l’amour qui transpire malgré les moments tragiques.

Tiffany Mac Daniel s’est inspirée de l’histoire de sa mère (et de sa famille) pour ce roman. On ne sait pas ce qui est vrai dans ce qu’elle nous narre, mais le regard farouche et rebelle de la petite fille dont elle nous montre la photo en début d’ouvrage nous laisse déjà imaginer sa vie de femme forte. Je ne me suis pas ennuyée un seul instant dans ce petit pavé, et je retrouvais chaque soir les personnages avec plaisir. Un bon roman américain contemporain, selon moi, donc.

Ces derniers temps, vous avez plutôt eu à faire à mes gentils coups de gueule sur des livres qui ont eu des succès populaires et qui m’ont, personnellement, laissée de marbre, au mieux et franchement agacée, au pire. J’ai donc abordé Betty avec beaucoup d’appréhension, d’autant que j’ai trouvé les lecteurs plutôt mitigés sur ce roman. Comme on le dit souvent, les livres sont des histoires de rencontre avec le lecteur, il y a des moments où on est sensible, où on est prêt au thème, au style. C’est ce qui m’est arrivé avec Betty. J’ai adoré la Petite Indienne et sa famille de bric et de broc. J’ai aimé à la folie ce père Cherokee si poétique qui racontait des histoires à ses enfants pour leur éviter la cruelle réalité des gens de couleur dans l’Ohio des années soixante. J’ai aimé l’amour qui transpire malgré les moments tragiques. Tiffany Mac Daniel s’est inspirée de l’histoire de sa mère (et de sa famille) pour ce roman. On ne sait pas ce qui est vrai dans ce qu’elle nous narre, mais le regard farouche et rebelle de la petite fille dont elle nous montre la photo en début d’ouvrage nous laisse déjà imaginer sa vie de femme forte. Je ne me suis pas ennuyée un seul instant dans ce petit pavé, et je retrouvais chaque soir les personnages avec plaisir. Un bon roman américain contemporain, selon moi, donc.

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Reste avec moi – traduit de l’anglais par Josette Chicheportiche (280 pages)

Décidément, la littérature nigériane est une grande littérature. A l’instar de sa compatriote Chimamanda Ngozi Adichie, l’autrice nous livre ici un roman d’amour absolument merveilleux. Sur fond de contexte politique troublé (notamment les coups d’état de 1985 et 1993, parmi les 6 coups d’états qui ont émaillé l’histoire politique du pays) et tissé avec le poids des traditions et de la culture, Akin et Yejidé s’aiment, se marient et n’ont pas d’enfants. Une situation inacceptable pour un couple moderne mais traditionnel.

En 5 parties, Ayòbámi Adébáyò nous balade dans son histoire où l’on n’atterrit jamais où on croyait que le vent nous portait. Vous vous fourvoierez jusqu’au dernier chapitre avec délices dans cette belle histoire dramatique. Un grand roman.