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L’arbre de colère – Guillaume Aubin (343 pages)

Oui tout à fait. Je suis en colère après la lecture de ce livre. Deux tribus indiennes inventées, une petite indienne née femme mais se sentant homme, mais pas complètement, ce qui permet à l’auteur de la prostituer pour qu’elle ramène des richesses à sa tribu et se venger de l’autre, moins tolérante vis-à-vis des gens différents comme elle, sa sexualité débridée (youpi, les 4 cousins qui lui passent dessus, elle ne sait pas qui est qui dans le noir), un vocabulaire cru et moderne : « T’es qu’une sale gamine qui pense qu’à sa gueule ! »

+ chatte, vulve, chier, pisse… Ok ok n’en jetez plus. Y avait-il des transgenres à cette époque dans les tribus indiennes ? Peut-être. Mais l’accumulation des clichés sur les minorités (femme + indienne + trans) a plutôt tendance à desservir le propos. L’auteur a-t-il eu conscience d’assouvir des fantasmes machistes ? On n’apprend rien sur la vie des Indiens à cette époque (pas très clair comme époque, mais après 1550 puisque les « Barbes », les blancs, ont découvert le Canada.) et je me suis perdue dans cette fiction encore une fois bourrée de clichés. Dommage car l’écriture est plutôt belle et le début du livre se lit plutôt avec aisance. Ce roman a néanmoins été plébiscité par de nombreux lecteurs, je vous invite à vous faire votre propre opinion. 

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L’archiviste – Alexandra Koszelyk (265 pages)

Lorsque la guerre entre la Russie et l’Ukraine a éclaté en février 2022, Alexandra Koszelyk, qui a des origines ukrainiennes, s’est précipitée pour faire ce qu’elle sait le mieux faire : écrire un roman pour dénoncer une situation intolérable. Elle a un style bien à elle, qui teinte ses histoires d’un soupçon de surnaturel. Cette fois, elle raconte l’Ukraine au travers de ses artistes et de trois moments phares dans son histoire. Elle décrit aussi comment les agresseurs cherchent toujours à éradiquer les traces de l’art du pays envahi. Un moment de lecture à la fois angoissant et doux, où l’héroïne est déchirée entre sa mère malade, sa sœur emprisonnée, et la sauvegarde de l’art et de l’histoire de son pays. Ce roman a obtenu le Prix Vleel 2022, et ce n’est pas usurpé.

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Les enfants endormis – Anthony Passeron (273 pages)

Wow wow wow. Gros gros coup de cœur pour ce récit qui n’avait rien de séduisant a priori. Une histoire personnelle d’un oncle héroïnomane décédé du Sida au début des années 80, mêlée à l’histoire de la recherche sur cette maladie qui a décimé des dizaines de millions de personnes. Au départ, cette maladie est une punition divine : drogués, homosexuels, prostitués. Dans les familles on la tait, on la cache, on y pose un voile de déni. Dans le monde scientifique, peu de médecins s’y intéressent. Très documenté, un chapitre sur deux raconte cette épopée qui aboutira sur un prix Nobel pour deux membres d’une équipe qui comptait en réalité une dizaine de personnes et dont les pionniers ont été oubliés.

En parallèle, l’auteur nous décrit l’histoire de cette famille de l’arrière-pays niçois, dont la grand-mère d’origine italienne tenait à sa réputation chèrement acquise. Une pure merveille.

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Tapas nocturnes – Marc Fernandez (149 pages)

Fan de la trilogie « Mala vida », « Guérilla Social Club » et « Bandidos », je me suis bien sûr procuré le préquel de cette série. Un préquel, c’est une histoire qui se passe avant, mais qui est écrite après. L’auteur a profité de cette histoire pour glisser quelques anecdotes de son expérience de journaliste international sur le trafic de drogue au Mexique, qui en font un roman réussi pour quitter les personnages de la série et en démarrer une autre sur ce même thème. S’inspirant toujours de faits historiques, les romans de Marc Fernandez, estampillés polar, sont des enquêtes qui se lisent en page turner avec des personnages attachants.

Et pour prolonger l’expérience, vous pouvez écouter ma chronique avec des extraits et l’interview de l’auteur sur radio-toucaen.fr mercredi 07/02/2024 à 19h30 en direct, ou en replay dès le lendemain

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Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka traduit de l’anglais américain par Catherine Chichereau (144 pages)

Si j’ai trouvé le sujet très intéressant et peu abordé en littérature, et si j’ai trouvé la construction intéressante, je déplore encore une fois un format de répétition qui me fatigue et m’incite à perdre le fil des récits. Ce roman veut dénoncer une situation intolérable (dont les Etats-Unis ne se vantent pas), le traitement des émigrés japonais au début du vingtième siècle qui a perduré et s’est amplifié au moment de la deuxième guerre mondiale. Mais la construction du roman, basée sur la répétition et l’accumulation de ces histoires, comme pour amalgamer ces vies, les déshumanise. On reste distant face à leurs interrogations, leurs souffrances, leurs désillusions. À aucun moment, je n’ai réussi à avoir de l’empathie pour ces femmes. Certaines s’en sont mieux sorties que d’autres. Certaines sont mieux tombées que d’autres. Meilleur mari, meilleure situation professionnelle, meilleurs patrons. D’autres ont au contraire souffert plus violemment leur déracinement, leur sort s’est révélé moins clément. Pour ma part, c’est l’incompréhension qui a dominé tout au long de ma lecture. De qui parle-t-elle ? Qui veut-elle mettre en avant ? Est-ce la même qui souffre d’un mari violent et d’une situation économique désastreuse ? Cette instabilité m’a donné le mal de mer et je n’ai pas réussi à me plonger dans ce morceau d’histoire qui mérite pourtant qu’on s’y attarde.

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Vernon Subutex – Tomes 1,2 et 3 Virginie Despentes (Respectivement 429, 405 et 406 pages soit 1240 pages en tout)

Je ne sais pas si Virginie Despentes trouverait à son goût la fascination absolue qu’elle a exercée sur moi au travers de cette trilogie fouillée et dense. Pour moi, elle est un génie de l’écriture. Je ne regarde pas de série, alors je ne sais pas ce que vaut l’adaptation avec dans le rôle titre Romain Duris (qui n’a pas les yeux bleus ni un regard magnétique, donc déjà, ça ne colle pas bien), mais je me demande ce qu’ils ont fait de ces mille pages de réflexion philosophique et ce regard acéré sur notre société. Elle part d’un événement dont on pense qu’il va prendre toute la place dans la trilogie, alors que ça devient un détail de l’histoire qui s’efface totalement au profit d’autres intrigues plus marquantes. Elle navigue de personnage en personnage, tous vrais, tous imparfaits, tous dingues, extrémistes, parfois machos, gauchos, fachos, drogués, alcoolos, actrices de porno. Elle a elle-même connu mille vies, et elle peut prétendre être une bonne part de chacun ; Pourtant, ils sont nombreux ! Difficile de les quitter, et on les quitte comme on regarderait la Terre d’un point de l’Univers très éloigné, encore une fois, comme si l’ensemble de l’histoire n’avait pas beaucoup d’importance au regard de la grande Histoire. Mes personnages préférés sont Pamela Kant et Kiko. Mais j’aime bien Marcia aussi. Qui n’aime pas Marcia de toute façon ? Ce roman incroyable, féministe, altruiste, éclairé, visionnaire, m’a collé un gros uppercut au coin de la mâchoire.
« Oublie l’idée de te plaindre de la violence des libéralismes si à la première occasion tu exerces ta force sur autrui. Des mecs incapables de se dire si quand je bois j’empêche la moitié des gens de se sentir bien alors je dois arrêter de boire et trouver quelque chose qui me réussisse mieux ne sont pas des mecs qui veulent repenser l’exercice du pouvoir. C’est juste des mecs qui sont frustrés de ne pas être du côté du maton. »
« Il avait demandé : « t’as déjà été violée ? » Il s’attendait à une anecdote terrible. Elle l’a regardé, horrifiée, « J’ai jamais touché à une bite. Jamais de ma putain de vie. Je ne veux même pas y penser. » et il a eu envie de la serrer dans ses bras. Voilà. Il en avait trouvé une qui n’avait rien à raconter de terrible, ça changeait de l’ordinaire. »
On ne sort pas indemne de Vernon Subutex.

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J’écris ton nom – Sylvestre Sbille (318 pages)

Beaucoup de gens ont aimé ce livre parce qu’il évoque un fait d’armes de la résistance peu connu : la libération de plus de 200 personnes d’un train en partance pour les camps de la mort en 1943 en Belgique. C’est vrai, en France, on parle peu des résistants belges. Et c’est bien de leur rendre hommage. Cependant, quand on écrit un roman historique, on se doit d’être irréprochable sur les détails historiques. Qu’on prenne des libertés avec la pensée des protagonistes ou des détails de leur vie intime, pourquoi pas. Qu’on s’arrange même avec l’histoire, pourquoi pas, tant qu’on y fait référence dans des notes de fin par exemple. Mais qu’on commette des fautes historiques visibles par de simples lecteurs comme moi qui ne sont pas historiens, ce n’est pas acceptable. Des détails, comme des fautes d’orthographe, m’ont heurtée comme des gifles. Aucun citoyen lambda, aussi informé soit-il n’avait de notions concernant la bombe atomique en 1943. Le riz n’était pas la denrée principale dans les foyers. Et si quelques personnes commençaient à évoquer que les camps de travail n’étaient que des fours crématoires où on supprimait massivement tous les indésirables, c’était très limité. Je pense que Youra et ses comparses ont voulu libérer les gens qui partaient travailler, pas mourir.

Je n’ai de ce fait pas non plus trouvé la plume douce. Ni juste ni douce. Les juifs n’étaient pas tous idiots et les nazis au fait que leur graisse servirait de savon. La naïveté que décrit l’auteur des personnes riches qui payaient des pots de vin dans l’espoir d’être libérés prouve bien à quel point ils étaient à mille lieues de ce qui les attendait. J’ai eu l’impression que les phrases sonnaient comme des reproches à leur égard. Il y a beaucoup de littérature sur la deuxième guerre mondiale. Cet ouvrage n’est pas celui que je conseillerai.

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Tous les petits animaux – Walker Hamilton traduit de l’anglais par Jean-François Merle (186 pages)

Bobby est un petit garçon de trente et un an. Renversé enfant par une voiture, il n’a jamais vraiment grandi, ni physiquement, ni dans sa tête. Après avoir fui le Gros, il rencontre par hasard Monsieur Summers, et il va le supplier de le garder près de lui pour faire un travail important : enterrer tous les petits animaux écrasés par les voitures.

Un livre hors normes qui est aussi violent que doux. Les illustrations sublimes rendent tout à fait hommage à cette dichotomie. On a à faire à une sorte de roman à la Charles Dickens moderne. En tout cas, vous n’avez jamais rien lu de semblable. Et ça vaut le détour.

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Tout ce qui manque – Florent Oiseau (218 pages)

Je suis fan de l’écriture douce amère et désabusée de Florent Oiseau, cet humour
désespéré et cette poésie qui se niche dans les détails sublime ses textes. Il raconte un
auteur qui a perdu son amour et qui va tenter d’écrire un roman qui lui permettra de reconquérir Anna. Il raconte la vérité crue sur le métier d’auteur, idéalisé à tort et à outrance.

Au travers des vérités qu’il nous expose, il nous raconte ce petit village de Dordogne où les gens s’épient, faute de mieux. Un tueur de chiens sévit. La gendarmerie enquête, mais chacun a sa petite idée sur la question. Comme toujours avec cet auteur, on a envie de lire de longues pages à voix hautes et à la terre entière. Je peux le dire : j’ai beaucoup aimé le dernier roman de Florent Oiseau.