Galerie

Déserter- Mathias Enard (254 pages)

Lire Mathias Enard est toujours une expérience. Cet écrivain d’une érudition qui dépasse celle du commun des mortels de loin, imagine toujours des histoires où les scientifiques sont spécialistes de sujets pointus. J’adore son écriture qui se lit aussi bien qu’elle est aiguisée, elle aussi. Pour autant, ce roman m’a laissée perplexe dans sa construction. Deux histoires parallèles se déroulent d’un chapitre à l’autre sans jamais se rencontrer. Tout du long, on imagine qu’on va comprendre ce qui les rassemble, personnellement, je n’ai pas trouvé la clé de ce rapprochement. Mon avis est qu’il n’y en a pas. On croise donc d’une part cette historienne des mathématiques, fille d’un éminent mathématicien disparu tragiquement, fidèle au régime communiste de l’Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du mur et même au-delà, qui raconte une croisière conférence organisée en hommage à son père qui doit démarrer le 11 septembre 2001 et qui s’arrête donc, à peine amorcée, sa mère, sublime, qui a vécu à Berlin ouest, femme politique de renom, et d’autre part, ce déserteur dans une région méditerranéenne qui rencontre une femme fuyant la guerre avec son âne. Une expérience à part entière, dans un style impeccable, c’est le plus fidèle résumé que je puisse faire.

Galerie

L’inuite – Mo Malo (405 pages)

Mo Malo s’éloigne de son personnage phare Qaanaaq, flic mi-danois, mi-groenlandais, mais reste dans son univers de glace pour traiter un sujet malheureusement universel dans toute colonisation : l’enlèvement d’enfants en vue de les rééduquer. Les dictatures en sont friandes (Espagne de Franco, 3ème Reich d’Hitler, dictatures en Argentine et au Chili…) et les pays colonialistes s’en sont aussi donné à cœur joie (Indiens d’Amérique du Nord, Sames et ici, enfants groenlandais).

A chaque fois, l’intention est de couper l’enfant de ses racines, de ses traditions, de sa culture, de sa langue pour lui inculquer les « bonnes » valeurs, manières, culture, langue. Ce qui caractérise les agissements du Danemark, c’est qu’ils sont tardifs (Années 50) pour une démocratie. C’est dire si l’occident s’est cru longtemps supérieur en tout à ces tribus de « sauvages ». Le Danemark s’est officiellement excusé en 2020, soit soixante-dix ans après les faits et les victimes ont été faiblement indemnisées pour le préjudice subi. Le préjudice d’une vie volée et sacrifiée. L’auteur nous sert une histoire de vengeance à sa sauce sur ce thème écœurant, dont je ne vous dévoilerai rien ici mais que je vous invite à découvrir avec la même ferveur que la quadrilogie groenlandaise qui précède.

Galerie

Roman de Ronce et d’Epine – Lucie Baratte (204 pages)

Après « Le chien noir », Lucie Baratte nous entraîne à nouveau dans son monde gothique de contes d’autrefois. Moins surprise que pour son premier roman, on retrouve néanmoins son style particulier qui remet au goût du jour les histoires à l’ancienne, où elle fait la part belle aux symboles fantastiques. Son écriture fluide nous propose un moment de lecture agréable, malgré des passages un peu gores (comme dans son précédent roman) où l’amour entre deux sœurs que tout oppose vaincra la malédiction de la forêt qui entoure leur château.

Galerie

L’embellie – Auður Ava Ólafsdóttir traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson (343 pages)

On en reparlera bientôt, mais certains lecteurs ont leur auteur fétiche, leur auteur refuge, leur auteur doudou. Dans mon cas, c’est soit Amin Maalouf, soit Auður Ava Ólafsdóttir. De temps en temps, j’ai besoin de lire un de leurs livres, je ne suis jamais vraiment déçue, je ne suis jamais tout à fait objective, je me sens bien dans leurs histoires et leurs styles littéraires. Il y a les lectures qui bouleversent, bousculent, remettent tout ce que l’on sait en cause. Il y a les lectures qui servent de baume au cœur. Pour être la plus juste possible, je pense que l’Embellie, n’est pas le meilleur livre de l’autrice. Dans le genre d’histoire un peu similaire, j’ai préféré l’Exception. On s’attache néanmoins à ce couple un peu bancal, entre une jeune femme un peu décalée, et un petit garçon de quatre ans, sourd, appareillé, avec de grosses lunettes, mais probablement surdoué. On les suit dans leur road trip islandais avec délectation, au milieu des inondations et au fur et à mesure de leurs rencontres. Un moment doudou.

Galerie

Vestiaire de l’enfance – Patrick Modiano (144 pages)

Je vous ai parlé il y a quelques temps d’auteurs refuge. C’est le cas de Patrick Modiano pour ma compère de lecture Béatrice, qui nous a dit d’un ton gourmand : « Moi, de temps en temps, j’ai besoin de me faire un petit Modiano ! ». Je connais très mal Modiano, je n’ai même pas lu Rue des boutiques obscures,pour lequel il a obtenu le Goncourt en 1978. Mais j’ai été intriguée, et ça m’a donné envie de lire ce roman, un peu à part dans la bibliographie de cet auteur assez prolifique, car si Modiano est connu pour ses ambiance en noir et blanc, l’action de ce roman se déroule dans une ville écrasée sous la chaleur. C’est pour autant une ville probablement imaginaire, assez cosmopolite, méditerranéenne, en référence à ses origines espagnoles ?

Comme toujours Modiano, se met plus ou moins en scène dans une fausse autofiction, qui reprend peut-être quand même une part de sa jeunesse. Moi je trouve ce roman émaillé d’un humour élégiaque. Avec beaucoup de nuance, l’auteur saupoudre son récit de petites pointes d’autodérision, de moqueries sages, d’ironie, de cynisme (la description de son voisin, visage en teck et maillot de bain rouge). Dans un style irréprochable, lent et contemplatif, on se perd avec cet auteur français qui est venu s’oublier dans ce coin perdu du monde, pour ne surtout pas être reconnu, mais qui finit toujours par tomber sur quelqu’un qui le connaît. Alors, mon verdict, finalement, c’est oui, il faut lire Modiano, décrit par certains comme un Proust moderne, et qui, comme Proust, est finalement très drôle.

Galerie

Tu mérites un pays – Leila Bouherrafa (293 pages)

Un vrai coup de cœur pour cette histoire de jeune immigrée qui vient de recevoir sa lettre d’entretien pour sa naturalisation française. Dès lors, elle va chercher à devenir la meilleure française possible, pour mériter un tel honneur. Avec une fausse naïveté, l’autrice dénonce les incohérences de notre beau pays. Avec humour et poésie, elle décrit un Belleville du vingtième arrondissement aux immeubles lépreux et délabrés, à la population haute en couleur, aux procédures qui sont plus respectées que Dieu. On se délecte par ailleurs du style de Leila Bouherrafa. Moi qui ne suis pas fan des répétitions en littérature, elle le fait ici avec une habileté qui fait tout le charme de ce roman.

Galerie

La maison de jeu – Charles Roux (168 pages)

La maison de jeu – Charles Roux (168 pages)

La littérature permet tout. Elle offre la possibilité d’imaginer des mondes parallèles, d’amplifier les excès, de se vautrer dans le stupre, la luxure, le vice. Ce roman est un OLNI : Un objet littéraire non identifié. Sous couvert de vous raconter l’histoire d’Antoine, joueur compulsif, l’auteur, avec son style impeccable, précis, où chaque mot a son importance, vous entraîne dans une série de scènes où tout se joue sur un coup de tête. Mais attention ! Antoine, c’est vous. Le personnage, dirigé par ses addictions, ses pulsions, change radicalement le cours du monde, et vous dénonce dans vos propres travers. Un roman surréaliste, bizarre, très original. Mais attendez-vous à tout, ou au contraire, laissez-vous porter et n’attendez rien, car vous serez très déstabilisé et si vous essayez de vous raccrocher au bastingage, vous risquez d’avoir mal au cœur. Vous voulez lire un livre que vous n’avez jamais vu ? Lisez la maison de Jeu, et n’ayez pas peur d’être mis à nu, en mettant tout sur le tapis : All in !

Galerie

Morsures de nuit – Ervé (155 pages)

Ervé est un écorché de la vie, un pauvre gamin aux yeux terriblement bleus qui a malheureusement été vêlé par une mère inconséquente. Mais comme le dit Robert Mc Liam Wilson en incipit de Eureka Street « Toutes les histoires sont des histoires d’amour ». Morsures de nuit ne fait pas exception à la règle. Ervé nous crie son amour et s’il mendie des euros pour se bourrer la gueule, il mendie beaucoup de tendresse aussi. Il écrit sur ses amis d’infortune, tombés avant lui, du sida, d’un cancer, ou étranglée, sa façon à lui de leur rendre hommage, afin de ne pas les oublier. Il hurle son amour à ses deux poumons, ses deux filles, et à Elle aussi, même si elle est partie. Il ne se justifie pas, il n’explique rien, mais chacune de ses phrases est un coup de poing, dans un style âpre et pourtant poétique.

« J’ai besoin de ce trop-plein de silence sur mes années de perdition » « l’humidité […] se tatoue même jusque dans les os » « ma colonne n’a plus rien de vertébral » « dans le plus noir de la nuit, tu te retrouves assiégé jusqu’aux entrailles »

Galerie

Pourquoi pas la vie – Coline Pierré (376 pages)

Et si la poétesse Sylvia Plath ne s’était pas suicidée en 1963, écartelée entre son rôle de mère, de bonne épouse bafouée, trahie et quittée, et son envie incommensurable d’être libre et d’écrire ? C’est le postulat de Coline Pierré, qui a choisi la vie, plutôt que la mort, et fait vivre Sylvia au-delà de cette date fatidique. Mariée à l’un des plus grands poètes contemporains, Ted Hughes, elle aura été novatrice dans l’écriture, à la fois féministe et très ancrée dans le réel de la femme au foyer. Aujourd’hui, elle serait probablement détectée bipolaire. A l’époque, trahie par l’homme de sa vie, et malgré son succès déjà éclatant, elle ne trouvera pas d’autre issue et scellera son sort. Coline Pierré signe là une ode à la vie, aux femmes, au féminisme, à l’optimisme, tout en décrivant une époque, où le joug des femmes était bien difficile à enlever.

Galerie

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent – Maria Larrea (218 pages)

Franchement, les autofictions me gonflent de plus en plus. « Et j’ai été malheureux parce que je suis né( e ) dans un milieu riche / pauvre, mes parents m’ont trop / pas assez aimée… Alors je me suis drogué/e, c’est normal… » Bref, ça me saoule. J’ai donc démarré ce livre sous les plus mauvais auspices, alors que l’autrice avec ses yeux verts et son titre très beaux m’avaient inspirée. Et puis, tout bascule, avec le verdict asséné pendant un tirage de tarots. Improbable, cette révélation va donner tout son sel à la suite du récit. Maria, comme des milliers d’autres personnes entre 1936 et 1982 sont nées sous des identités falsifiées. Instauré par l’administration de Franco pendant la guerre civile où des bébés ont été volés à des républicaines pour les placer dans des familles favorables au régime, dénoncé dans deux ouvrages que je vous recommande, « Mala Vida » de Marc Fernandez et « L’autre moitié du monde » de Laurine Roux, ce trafic s’est prolongé au-delà de la mort du dictateur. Pour des familles en mal d’enfant, des médecins peu scrupuleux ont rédigé de faux vrais actes de naissance, modifiant officiellement leur identité. Seulement voilà, un enfant, qui devient adulte a ce poids au fond de lui qui l’empêche de vivre normalement. Maria raconte son parcours du combattant pour découvrir la vérité et ses origines biologiques. Finalement, son parcours a un caractère romanesque qui nous tient en haleine jusqu’à la fin.