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Kaputt – Curzio Malaparte traduit de l’italien par Juliette Bertrand (502 pages)

Ce classique italien, dont le manuscrit lui-même est chargé d’histoire puisque ce récit a été écrit pendant la deuxième guerre mondiale entre 1941 et 1943, sur l’horreur de la guerre, son absurdité et la folie des hommes pendant cette même période. Il a été divisé en trois parties, caché, et chaque partie a rejoint son propriétaire pour qu’il soit finalement publié en 1944.

La conséquence du parcours chaotique de ce manuscrit est peut-être la raison d’une écriture hachée dans le temps qui a amené l’auteur à réutiliser les mêmes images poétiques tout au long du récit en répétitions un peu lassantes. Chaque histoire terrible fait reposer le livre un moment tant il est lourd de l’horreur qu’il décrit. Massacres divers, pogroms, domination, c’est un roman ironique et cynique sur l’impuissance, comme le disait l’auteur :  un livre horriblement cruel et gai.

En effet, les six parties qui parlent d’animaux (Les chevaux, les rats, les chiens, les oiseaux, les rennes et les mouches) mettent en miroir le sacrifice des animaux pendant une guerre orchestrée par les hommes où les anecdotes sont racontées dans dîners mondains aussi absurdes que l’aberration de la guerre elle-même.

Il note l’ironie du mot « Kaputt » en allemand, une certaine fatalité de ce qui est brisé, alors que son étymologie vient d’un mot hébreu « Kopparoth » qui fait référence à la victime sacrifiée.

Je suis contente d’être allée au bout, mais il pèse comme un cheval mort. Dans ces périodes troublées, il est néanmoins essentiel de retourner aux sources des contemporains de cette période effroyable.

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Mal de père – Frédéric Roux (157 pages)

Frédéric Roux est cet auteur génial qui a aussi été boxeur. Avec son humour décapant et caustique, il nous raconte sa famille, son père en particulier, avec lequel il a eu des rapports complexes qui se partagent entre la frustration de ne jamais lui plaire assez, une admiration physique et un souhait de se détacher et de prendre du recul. Il nous raconte la France de son enfance et une famille dysfonctionnelle avec un brin de nostalgie et beaucoup de sarcasme, avec son trait lapidaire unique.

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Elle S’appelait Simonne. Elle S’appelle la DCL – Sylvie Grignon (156 pages)

C’est l’histoire d’une dame active, vive et intelligente qui sombre peu à peu dans une maladie dégénérative du cerveau. Elle est soulagée : Il ne s’agit pas d’Alzheimer. Malheureusement, c’est pire. Paranoïa, hallucinations au milieu de moments de lucidité qui rendent les patients très angoissés, tristes et agressifs, la DCL est une maladie très moche. Sylvie Grignon, plus connue pour ses polars rend hommage à sa mère et nous apprend l’existence de cette maladie terrible. Si toute ma vie j’ai cru que ma grand-mère avait Alzheimer, il se pourrait bien qu’elle ait plutôt souffert de ce syndrome. Est-ce que le nom qu’on met sur les maux de nos proches a vraiment de l’importance ? Non, je ne crois pas. C’est juste très lourd à gérer, et l’autrice aborde tous les aspects d’un tel fardeau, y compris financier, car on ne parle jamais de ce type de difficultés. Ni la culpabilité des aidants, ni leu charge mentale colossale, ni les coûts qui engloutissent les maigres économies.

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Le chewing gum de Nina Simone – Warren Ellis traduit de l’anglais par Noël et Liliane Dutrait (209 pages)

J’ignorais qui était Warren Ellis avant de lire ce livre. Je connaissais à peine Nick Cave. C’est comme ça, parfois, on ne tombe pas forcément sur un musicien qu’on découvre sur le tard. En réalité, si on est cinéphile, on connait forcément ce duo inséparable, car ils ont composé de nombreuses musiques de films, certaines primées. Warren est violoniste, il a absorbé tout un tas de substances illicites, a beaucoup bourlingué, est tout à fait barré à souhait comme un vrai artiste digne de ce nom, et ça a l’air d’être un super bonhomme. Fidèle en amitié, profondément généreux avec ceux qu’il aime. Et fan de Nina Simone. Nina Simone, grande artiste bourrée de tout un tas de substances plus ou moins illicites, pianiste classique contrariée, empêchée par les lois ségrégationnistes américaines a joué pour la dernière fois à Londres en 1999. Elle pose son chewing-gum sur le piano et s’éponge avec une serviette pendant un concert aussi mythique qu’étrange. A la fin du concert, Warren Ellis se précipite sur l’instrument et récupère le chewing-gum dans la serviette éponge. Vingt ans plus tard, Nick Cave l’appelle pour une exposition, en lui demandant s’il a des objets à prêter pour le musée. Il propose le chewing-gum. Illustré par des photos, Warren Ellis raconte cette histoire et la sienne au passage. Un moment de grâce, complètement décalé. Fan ou pas, vous entrerez dans un monde artistique à part qui vaut le détour.

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Morsures de nuit – Ervé (155 pages)

Ervé est un écorché de la vie, un pauvre gamin aux yeux terriblement bleus qui a malheureusement été vêlé par une mère inconséquente. Mais comme le dit Robert Mc Liam Wilson en incipit de Eureka Street « Toutes les histoires sont des histoires d’amour ». Morsures de nuit ne fait pas exception à la règle. Ervé nous crie son amour et s’il mendie des euros pour se bourrer la gueule, il mendie beaucoup de tendresse aussi. Il écrit sur ses amis d’infortune, tombés avant lui, du sida, d’un cancer, ou étranglée, sa façon à lui de leur rendre hommage, afin de ne pas les oublier. Il hurle son amour à ses deux poumons, ses deux filles, et à Elle aussi, même si elle est partie. Il ne se justifie pas, il n’explique rien, mais chacune de ses phrases est un coup de poing, dans un style âpre et pourtant poétique.

« J’ai besoin de ce trop-plein de silence sur mes années de perdition » « l’humidité […] se tatoue même jusque dans les os » « ma colonne n’a plus rien de vertébral » « dans le plus noir de la nuit, tu te retrouves assiégé jusqu’aux entrailles »

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Ressacs – Clarisse Griffon du Bellay (111 pages)

L’ancêtre de Clarisse est l’un des rares survivants du radeau de la Méduse. Nous connaissons tous le tableau magistral de Géricault, mais j’ignorais que c’était une vraie histoire. Sur fond politique instable, visant à destituer le ministre de la marine, cet évènement déjà terrible en soi va devenir le centre d’un enjeu qui dépasse les protagonistes. L’ancêtre de Clarisse va acquérir le livre officiel et donnera sa propre version de ces jours tragiques en l’annotant pour corriger les faits décrits. Clarisse est la descendante d’un homme qui a survécu grâce à des actes de cannibalisme. Inconsciemment, son art va en devenir la revendication. Elle va expurger la culpabilité de son ancêtre, gardée secrète, pour la refléter dans sa sculpture. Bien écrit et terriblement romanesque, on peut néanmoins regretter qu’elle ne s’attarde pas plus profondément sur l’histoire de son aïeul, en insistant davantage sur le contexte historique. Une histoire qui se dévore…

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Les enfants endormis – Anthony Passeron (273 pages)

Wow wow wow. Gros gros coup de cœur pour ce récit qui n’avait rien de séduisant a priori. Une histoire personnelle d’un oncle héroïnomane décédé du Sida au début des années 80, mêlée à l’histoire de la recherche sur cette maladie qui a décimé des dizaines de millions de personnes. Au départ, cette maladie est une punition divine : drogués, homosexuels, prostitués. Dans les familles on la tait, on la cache, on y pose un voile de déni. Dans le monde scientifique, peu de médecins s’y intéressent. Très documenté, un chapitre sur deux raconte cette épopée qui aboutira sur un prix Nobel pour deux membres d’une équipe qui comptait en réalité une dizaine de personnes et dont les pionniers ont été oubliés.

En parallèle, l’auteur nous décrit l’histoire de cette famille de l’arrière-pays niçois, dont la grand-mère d’origine italienne tenait à sa réputation chèrement acquise. Une pure merveille.

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Tenir sa langue – Polina Panassenko (186 pages)

Polina Panassenko nous raconte son parcours d’émigrée russe. Comment elle a refusé de parler français au début, les sons bizarres qui s’échappaient de la bouche des enfants, à l’école, qu’elle voyait comme un orphelinat, puis l’inquiétude de sa mère à l’éventualité qu’elle oublie le russe, les mélanges des langues et puis ce prénom, francisé pour mieux s’intégrer, et la difficulté pour reprendre son prénom de naissance. L’absurdité administrative qui passe un temps infini à gérer ce genre de détails, quand les tribunaux son débordés. Au travers de ses souvenirs d’enfance, elle nous dépeint une Russie et une France des années 80 à nos jours avec beaucoup d’humour, de tendresse, un soupçon de nostalgie, un rien d’effronterie et un attachement profond à ses deux pays.

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Fårö, une nuit avec Ingmar Bergman – Joelle Varennes (130 pages)

Une jeune femme de 22 ans, née de père inconnu se prend de passion pour le cinéma du grand maître suédois et en fait sa figure paternelle de substitution. Elle décide un jour d’économiser pour aller dénicher la maison du cinéaste sur l’île où il s’est retiré. Lorsqu’elle la trouve et sonne pour rencontrer son idole, ça ne se passe pas exactement comme prévu. Un récit autobiographique incroyable, une expérience folle et magique, un monstre sacré et son admiratrice ou comment aller au bout de ses rêves. Plus inspirant que tous les feel good du monde.

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Les gens de Bilbao naissent où ils veulent – Maria Larrea (218 pages)

Franchement, les autofictions me gonflent de plus en plus. « Et j’ai été malheureux parce que je suis né( e ) dans un milieu riche / pauvre, mes parents m’ont trop / pas assez aimée… Alors je me suis drogué/e, c’est normal… » Bref, ça me saoule. J’ai donc démarré ce livre sous les plus mauvais auspices, alors que l’autrice avec ses yeux verts et son titre très beaux m’avaient inspirée. Et puis, tout bascule, avec le verdict asséné pendant un tirage de tarots. Improbable, cette révélation va donner tout son sel à la suite du récit. Maria, comme des milliers d’autres personnes entre 1936 et 1982 sont nées sous des identités falsifiées. Instauré par l’administration de Franco pendant la guerre civile où des bébés ont été volés à des républicaines pour les placer dans des familles favorables au régime, dénoncé dans deux ouvrages que je vous recommande, « Mala Vida » de Marc Fernandez et « L’autre moitié du monde » de Laurine Roux, ce trafic s’est prolongé au-delà de la mort du dictateur. Pour des familles en mal d’enfant, des médecins peu scrupuleux ont rédigé de faux vrais actes de naissance, modifiant officiellement leur identité. Seulement voilà, un enfant, qui devient adulte a ce poids au fond de lui qui l’empêche de vivre normalement. Maria raconte son parcours du combattant pour découvrir la vérité et ses origines biologiques. Finalement, son parcours a un caractère romanesque qui nous tient en haleine jusqu’à la fin.