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Mon nom est Rouge – Orhan Pamuk, traduit du turc par Gilles Autier (736 pages)

Prix Nobel de littérature, l’auteur se lance ici dans un roman dense et original où chaque chapitre donne la voix à un personnage. Souvent, les narrateurs sont humains, mais on trouve aussi parmi eux des esquisses et la couleur rouge qui donne son titre à l’ouvrage. Le thème principal du livre est l’histoire de l’enluminure en Turquie à la fin du 16ème siècle en miroir avec l’art occidental. À cette époque, l’Europe développe de nouvelles techniques picturales, notamment avec l’introduction de l’ombre et de la perspective. Chaque marchand aisé souhaite avoir son portrait, celui de sa femme et de sa famille. Ces aspects de la peinture occidentale s’opposent violemment à l’Islam qui considère comme blasphématoire de se faire peindre ainsi que la perspective permettant des représentations de Dieu plus petites qu’une mouche au premier plan. Ce dilemme enflamme l’esprit des peintres et celui des sultans qui cherchent à acquérir les plus beaux trésors au travers de livres richement décorés d’or. Les pages contenant des images sont parfois enlevées de leurs livres d’origine pour être réutilisées dans d’autres ouvrages à la gloire d’autres dirigeants.
Ce roman est aussi une enquête policière. L’assassin parle d’une voix différente de son double non maléfique et l’auteur vous invite à découvrir qui il est. Il est difficile de faire sentir toute la subtilité de ce roman tant il est foisonnant, mais on apprend beaucoup sur cette période et cette région qu’on connaît mal.

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T – Ma vie en T-shirts – Haruki Murakami, traduit du japonais par Hélène Morita (200 pages)

Murakami est un écrivain connu pour ses romans tel Kafka sur le rivage. Je suis entrée dans l’univers Murakami par la petite porte et son amour des teeshirts dont il a une collection impressionnante. Dans cet ouvrage, il en sort quelques-uns de sa collection, pour la plupart acquis dans des friperies de Hawaï et nous en raconte l’histoire. Divertissant, en particulier pour ses fans.

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Les services compétents – Iegor Gran (271 pages)

Iegor Gran et j’ai des paillettes dans les yeux. Dans cet ouvrage, il raconte comment son père, Andreï Siniavski a déjoué la traque du KGB pendant six ans avant d’être attrapé et envoyé au goulag pour six longues années. Même Pasternak, ils ne l’avaient pas envoyé au goulag ! Le crime de Siniavski ? Avoir fait passer des nouvelles fantastiques, donc antisoviétiques en Occident pour les faire publier sous pseudonyme. Des nouvelles qui critiquent le régime. Même pas tout à fait. Mais les services compétents ne sont pas dupes, ils sentent l’ironie des écrits, la moquerie sous-jacente. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous raconter l’URSS des années soixante, les pénuries et les petits trafics (réprimés sévèrement) que la population subit. Ce livre est toujours présenté comme un ouvrage hilarant. En fait, moi, je n’ai pas trouvé ça très drôle. Les relents du passé ont trop mauvaise odeur. Heureusement, en effet, l’auteur s’emploie à utiliser un ton léger pour parler de ces choses si graves. Il manie la dérision avec un talent unique (hérité de ses deux parents, deux sacrés personnages, selon toute vraisemblance). Et sous sa douceur apparente, c’est vraiment ce que j’aime chez cet auteur.

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Les béliers – Ahmed Fouad Bouras (308 pages)

Ce roman original se déroule en Algérie contemporaine, une Algérie ordinaire, sans qu’on nous en parle uniquement au travers des guerres qui l’ont accablée. On y croisera un immigré français, des jeunes qui travaillent, d’autres qui sont désœuvrés, des gens amoureux ou haineux, des relations père / enfant et une femme en particulier, Rahma, qui se débat entre le poids des traditions et de sa condition de femme et sa soif de liberté. Ahmed Fouad Bouras est médecin, chirurgien, pour être précise, et il s’est lancé dans cette aventure et on décèle sa profession au travers de son vocabulaire d’une précision chirurgicale, on sent qu’il veut être juste dans les termes employés. En l’occurrence, vous le découvrirez en lisant le livre, c’est surtout l’anatomie des béliers qu’il détaille. L’histoire est donc celle d’un berger, Abderrahmane, de sa relation avec son père, le vieux Dahlouk, de ses sœurs, dont Rahma, et de leur frère Ouahab, né en France et resté avec sa mère quand son père est reparti en Algérie. Ouahab souffre du syndrome de la maladie de la Tourette. Un jour, sa sœur dont il n’a jamais entendu parler l’appelle pour lui demander de venir aider son père. La curiosité de rencontrer celui qu’il a idéalisé et fantasmé l’emporte et il part sur un coup de tête en Algérie où il n’a jamais mis les pieds. Là-bas, il devient l’immigré qui ne connaît pas les codes, pas les coutumes, pas les usages. Pendant des jours et des jours, il ne rencontre même pas son père et personne ne lui parle. Alors il traîne avec les béliers, cheptel de son père et en partie de son frère.
Or, les béliers, hormis leur fonction nutritive, en particulier pour l’Aïd qui marque la fin du Ramadan sont aussi élevés pour les combats. Il m’a semblé que ces combats sont une allégorie aux combats des hommes, des combats psychologiques, larvés, spirituels, pas physiques. Les fils qui se confrontent au père, Rahma qui se confronte à la société, des inimitiés entre frères, pour déterminer qui sera le plus fort, qui aura le droit de se pavaner après l’Aïd, qui se fera bouffer.

Et pour prolonger l’expérience vous pouvez écouter l’émission de radio dédiée
https://radio-toucaen.fr/emission/isa-se-livre-20/

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Ton/Nom – Esther Yi traduit de l’anglais par Floriane Herrero (175 pages)

Une jeune femme américaine d’origine coréenne basée à Berlin tombe par hasard sous le charme d’un membre d’un groupe de K pop. Sa vie va en être fondamentalement transformée.
Un roman purement coréen, pour ceux qui apprécient cette littérature tout à fait à part dans l’univers des livres, barrée et singulière. Il y a ce je-ne-sais-quoi d’identifiable dans la structure narrative, dans les intrigues et les intrigues secondaires. Un moment hors du temps d’où l’on sort toujours un peu groggy et étonné.

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Geronimo et moi – Lilian Bathelot (382 pages)

Comme le dit l’auteur en préambule avec la définition du mot « roman » : Œuvre
d’imagination en prose qui présente des personnages donnés comme réels. Si la vie de l’héroïne, Francine, est fort peu vraisemblable, servante prostituée passionnée de feuilletons romanesques qui deviendra tour à tour communarde, chamane apache et écrivaine, l’ensemble forme un roman passionnant où l’auteur compare avec audace les combats de
Louise Michel avec ceux de Geronimo. On se laisse porter par cette histoire où le vent des boulets se mêle adroitement avec le vent des plaines américaines. C’est aussi une histoire de vengeance. On aimerait se dire que de pauvres filles prostituées de force au 19ème siècle ont pu se rebeller, dénoncer leurs bourreaux, ou bien se venger. Ça fait du bien de le croire et on soutient toutes les Francine du monde encore aujourd’hui de tout notre cœur. Ce livre nous donne aussi envie de se replonger dans l’histoire de Louise Michel et de Geronimo, deux personnages réels aux vies incroyables.

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Les silences – Luca Brunoni, traduit de l’italien par Joseph Incardona (249 pages)

Comme partout dans le monde, les enfants Suisses nés de filles mères ou orphelins ont été placés, au mieux dans des fermes pour servir de main d’œuvre corvéable à merci, au pire dans des instituts où ils étaient maltraités. Les silences raconte l’histoire de l’une d’entre elles, Ida, qui arrive de la ville dans une ferme où elle trime pour gagner sa pitance. Au milieu de mille secrets, elle va rencontrer les habitants du village. J’ai bien aimé la structure originale de ce roman qui raconte une histoire linéaire, puis qui raconte par bribes tous les éléments manquants à cette lecture linéaire, tous ces silences qui forment un brouillard opaque autour de protagonistes qui peinent à être heureux.

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Du givre sur les épaules – Lorenzo Mediano, traduit de l’espagnol par Hélène Michoux (186 pages)

Ce roman est une sorte de Gatsby le magnifique espagnol. Un jeune berger qui a été assidu à l’école de l’instituteur qui raconte l’histoire tombe amoureux d’une fille de bonne famille. Dans ces montagnes rugueuses, les hiérarchies sont bien ancrées et immuables. On appartient plus à une « maison » qu’à une famille. Mais empli de sa jeunesse et de son amour, il défie le père de la jeune fille en lui affirmant qu’il aura amassé assez d’argent en deux ans pour prétendre demander sa main. L’histoire est incroyablement romanesque et magnifiquement écrite. Tout est juste et beau. On tremble pour ce Roméo intrépide, on sourit aux petites mesquineries des habitants. Gros coup de cœur.

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Dans le fossé – Sladjana Nina Perković traduit du serbo-croate par Chloé Billon (264 pages)

Le premier roman de cette autrice bosniaque est une satire sociale déjantée autour d’une famille dysfonctionnelle le temps d’un enterrement. L’autrice en profite pour nous brosser un portrait acide de la culture bosniaque. L’héroïne est envoyée par sa mère pour la représenter à l’enterrement d’une tante qui s’est étouffée avec un os de poulet. Le village débarque chez l’oncle apathique d’avoir perdu sa femme pour se restaurer aux frais de la princesse. Cupides, avares, profiteurs, égocentriques, tout le monde espère récupérer un bout d’héritage. Mené à toute vitesse, ce roman nous entraîne dans le fossé d’une montagne brumeuse et humide,  jusqu’au dénouement inattendu.

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L’archiviste – Alexandra Koszelyk (265 pages)

Lorsque la guerre entre la Russie et l’Ukraine a éclaté en février 2022, Alexandra Koszelyk, qui a des origines ukrainiennes, s’est précipitée pour faire ce qu’elle sait le mieux faire : écrire un roman pour dénoncer une situation intolérable. Elle a un style bien à elle, qui teinte ses histoires d’un soupçon de surnaturel. Cette fois, elle raconte l’Ukraine au travers de ses artistes et de trois moments phares dans son histoire. Elle décrit aussi comment les agresseurs cherchent toujours à éradiquer les traces de l’art du pays envahi. Un moment de lecture à la fois angoissant et doux, où l’héroïne est déchirée entre sa mère malade, sa sœur emprisonnée, et la sauvegarde de l’art et de l’histoire de son pays. Ce roman a obtenu le Prix Vleel 2022, et ce n’est pas usurpé.