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L’étrange journée de Raoul Sévilla – Jean-Pierre Gattégno (232 pages)

Raoul va se faire casser la figure, parce qu’il est bouc émissaire des gars plus costauds que lui dans la classe. Raoul n’est premier qu’en rédaction, et il veut être écrivain. Chez lui, sa mère craint pour sa santé et son père voudrait le voir devenir commerçant. Incompris et coincé entre sa famille et son rejet à l’école, il décide de faire l’école buissonnière. La traversée de Paris par ce jeune juif dans les années soixante est drôle et touchante à la fois. Il sortira grandi et mûr de toutes les expériences et rencontres qu’il va faire. Dans une France d’après-guerre où l’antisémitisme est encore bien présent, cette journée lui ouvrira les yeux sur sa vie, sa famille, et les gens qu’il côtoie au quotidien. Un joli roman sur l’adolescence qui s’éveille.

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Ibycus ou les aventures de Nevzvorov – Alexeï Tolstoï, traduit du russe par Paul Lequesne (251 pages)

Sur le moment j’ai pensé : Tiens ! Un inédit de Tolstoï ! Sauf que, si vous faites attention, vous verrez qu’il s’agit d’un homonyme, puisque le Tolstoï qu’on connaît le mieux, c’est Léon. D’ailleurs, Alexeï est mort en 1945, c’est ce qui m’a alertée, les dates ne collaient pas.
Ce Tolstoï nous décrit une Russie pendant la révolution, au travers du road trip de ce personnage qui va endosser différentes identités et fonctions au fur et à mesure des évènements qu’il va vivre avec comme toile de fond, la prédiction d’une Tsigane sur un avenir bien plus radieux que la destinée qu’il peut a priori imaginer. L’opportunisme se teint d’absurde dans une Russie folle où tout se délite et se disperse dans la plus grande confusion. Humour noir et cynisme pour ce petit roman déniché par l’Arbre vengeur.

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Un plan simple – Scott Smith, traduit de l’anglais par Éric Chédaille (465 pages)

Quand trois pieds nickelés découvrent plus de 4 millions de dollars dans un avion qui s’est écrasé en forêt, le plan est simple : garder l’argent pendant 6 mois pour être sûr que personne ne le cherche, puis se le partager et disparaître pour toujours. Sauf que les plans simples deviennent parfois bien compliqués. Un humour caustique et déjanté qui a inspiré les frères Cohen pour leur film Fargo qui utilise aussi les mêmes paysages enneigés comme décor pour un roman sur le rêve américain dévoyé.

Et pour prolonger l’expérience, vous pouvez écouter l’émission Isa se livre https://share.google/ujvSRJJg6bNptNyX4

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Danser encore – Charles Aubert (173 pages)

Pour continuer dans le thème de l’aberration nazie, j’ai enchaîné avec cette biographie romancée du champion de boxe Tsigane allemand dans les années 30. Je ne vous fais pas de dessin, son destin est tragique, à l’instar des 300 000 autres Tsiganes et des 6 millions de juifs assassinés dans des camps d’extermination. Considérés comme inférieurs, associaux, dégénérés, le gouvernement du troisième Reich les a aussi stérilisés et contraints au travail forcé. Mais Rukeli était un grand champion de boxe et il a gagné le championnat d’Allemagne. Impensable qu’un singe dégénéré, qui semblait danser autour de ses adversaires obtienne le titre. Il en sera déchu pour avoir boxé de façon non conforme.

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Tosca – Murielle Szac (124 pages)

Ce roman s’appuie sur l’histoire vraie d’une tuerie gratuite. Sept juifs raflés par la milice française en juillet 1944 et assassinés en représailles de la mort de Philippe Henriot. Sept personnes avec un bristol mentionnant leur patronyme sur le corps, sauf un homme, anonyme. Un homme qui, la nuit précédant sa mort, a chanté Tosca dans le placard où il était enfermé avec les autres, pour se donner du courage, pour donner du courage à ses codétenus, pour mettre de la beauté là où il n’y en a pas. Deux résistants sont enfermés avec eux. Au procès de Touvier, Louis Guiraud, dit P’tit Louis se rappelle cet homme inconnu à la voix magnétique. Un roman bouleversant d’humanité dans la cruauté. On ne dit jamais assez à quel point la milice française a fait de dégâts humains en France. Des. Français. Alors, prétendre que Pétain a protégé les Juifs pendant la deuxième guerre mondiale est une hérésie historique qu’il ne faut jamais laisser passer.

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On dira que c’était un accident – Véronique Presle (185 pages)

Freddie est bipolaire, alcoolique et mère célibataire. Un jour, on lui a enlevé Lior, son enfant pour le mettre dans un foyer. Elle en veut terriblement à la femme qui l’a dénoncée, à l’époque, qu’elle croyait être son amie. Alors, elle compte bien être irréprochable pour ne pas le perdre à nouveau. Pour l’anniversaire de son fils, elle a tout bien fait, ou presque. Une semaine du point de vue de Freddie, puis une du point de vue de Lior qui fait tout pour soutenir sa mère à bout de bras et ne pas sombrer à son tour, Véronique Presle nous livre un roman terrible sans pathos. Elle jongle avec ses personnages bien campés et attachants et on retient sa respiration jusqu’à la fin, car on sent que tout peut basculer à tout moment.

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Photo sur demande – Simon Chevrier (178 pages)

Un jeune homme étudiant navigue entre deux applications, Grindr et Giton, la première pour rencontrer l’homme de sa vie, la deuxième pour se prostituer, car il n’arrive pas à joindre les deux bouts. Déprimé, il arrête ses études et se consacre beaucoup à ses rencontres, de plus en plus tristes ou sordides. En parallèle, il entame des recherches sur le modèle d’une photo étrange qui le fascine. Dans un style moderne et épuré, l’auteur nous parle de cette moderne solitude où tant de jeunes sombrent, entre mélancolie et désespoir. L’histoire de cette photo iconique de Peter Hutjar apporte un thème de fond très intéressant qui sert habilement de fil conducteur obsessionnel. Un début prometteur pour cette entrée en littérature sur un sujet difficile.

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Magma – Thora Hjörleifsdóttir, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salün (144 pages)

Si vous suivez mes chroniques, un détail entre celle-ci et la précédente devrait vous interpeller. Deux ouvrages traduits de la même langue par le même traducteur. C’est ça, d’être bénévole dans des festivals, on rencontre des gens, ils parlent de lecture, et moi, pauvre papillon de nuit attiré par la lumière, je rajoute des titres à ma pile à lire, ou à ma liste d’envies. J’ai bien tenté de me boucher les oreilles, mais le destin m’a conduite dans une bibliothèque où ce livre était en évidence. J’étais en avance sur l’horaire de la rencontre à venir, d’autant plus que l’horaire indiqué sur le programme était erroné. Trois quarts d’heure parfaits pour avaler ce très court roman coup de poing. Il raconte une histoire d’emprise et de violence, comment cette jeune fille jolie et aimable se trouve sous le joug d’un homme manipulateur. Mais les coups portés ne sont jamais physiques, rien que des baffes à l’âme qui mènent notre héroïne au bord du gouffre. Un livre qui explique à merveille les mécanismes de la violence larvée.

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Echos – Kristin Eiriksdottir, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salün (418 pages)

Villa présente un film documentaire sur Dimitri, dit Dimmi, un garçon qu’elle a connu a à l’adolescence, perdu de vue et qui est devenu pêcheur sur un baleinier. Mais Villa ne va pas très bien, on la sent sur un fil fragile, elle tangue, et semble prête à chavirer à chaque question. L’autrice nous présente ce drame de façon très déstructurée, ce qui est approprié par rapport au sujet de fond traité : l’addiction. Naviguant dans le temps, la romancière vous énonce des vérités (Villa a un enfant, Villa est sobre, Dimmi est mort) et lorsque vous commencez à vous interroger (Mais comment a-t-elle pu avoir un enfant ? Elle a donc été alcoolique ? Quand Dimmi est-il mort ?), elle vous distille au compte-goutte des informations qui, à l’instar de pièces de puzzle, vont finir par former un ensemble cohérent. Un roman sombre et lumineux à la fois, sur les motivations qui poussent les alcooliques et les drogués à vouloir s’en sortir.

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DJ Bambi – Auður Ava Ólafsdóttir, traduit de l’Islandais par Éric Boury (198 pages)

J’aime l’écriture douce-amère de Auður Ava Ólafsdóttir. J’ai lu la plupart de ses romans qui agissent sur moi comme un plaid en plein hiver, réconfortant. Elle s’attaque à des sujets de société, avec des histoires de gens ordinaires dont les vies sont banales. Elle a l’art subtil de ne pas raconter grand-chose, tout en nous tenant en haleine. Elle possède la faculté rare de faire sourire en taillant ses congénères en pièces, tout en ayant l’air de ne pas y toucher.
Bambi est une femme née dans un corps d’homme. Elle raconte son parcours triste, partagé entre le silence du camouflage, jusqu’au déni de ce que l’on est au plus profond de soi, et l’assomption de ce qu’elle est vraiment, au point d’être rejetée par tous ses proches. Elle raconte l’attente d’une opération qui tarde à venir. Elle raconte le Logn, cet état qui n’a pas de traduction pour dire l’absence totale de vent. Comme toujours, le traducteur parvient à nous transmettre ces mots intraduisibles, une connivence qui s’affirme au fil de leur collaboration. Une réussite.