Miss Islande – Audur Ava Olafsdottir (262 pages)

J’aime Audur Ava Olafsdottir. J’aime son style, léger comme une plume, cette dentelle ciselée et poétique qui me parle. 

J’ai donc aimé Miss Islande, cette jeune fille dans les années soixante, très belle, qui veut devenir écrivain. Le meilleur ami d’Hekla est homosexuel. L’un et l’autre cachent leur secret au reste du monde, car on n’écrit pas quand on est une femme islandaise dans les années soixante et il est difficile de vivre sa vie d’homosexuel à cette époque-là, et d’aimer la couture, plus que les bateaux de pêche.

Audur Ava raconte leurs subterfuges, leur capacité de résilience, leurs échecs, leurs difficultés. Leurs moments de grâce aussi. Elle raconte les ciels d’Islande, et tout ce qu’elle a encore à dire sur les paysages de son pays, sur les gens qui y vivent, sur l’exaltation tranquille que cela lui procure. Délicatement.

La terre invisible – Hubert Mingarelli (182 pages)

Après le ghetto intérieur, de Amigorena, voici l’histoire d’un autre ghetto intérieur, celui des gens qui ont découvert la réalité des camps à la libération. Ces presque cadavres qui finissaient de s’éteindre et pour lesquels on ne pouvait déjà plus rien faire, ceux qui étaient déjà morts, l’odeur de la mort rôdant partout. Et les derniers gardiens des camps, massacrés, souvent, de rage, d’incompréhension.

Là, c’est un photographe anglo-saxon qui a du mal à émerger de l’horreur, et pour exorciser ces visions cauchemardesques qui le tourmentent chaque nuit, il décide d’aller photographier la vie. Ce road trip est partagé avec un très jeune soldat qui lui sert de chauffeur et de garde du corps. Il s’était engagé pour faire la guerre, s’est entraîné dur, et est arrivé une fois que c’était fini. Entre les frustrations, les chagrins, les drames, ce bout de chemin fait ensemble est suspendu dans le temps. 

Un roman plein de pudeur qui se lit d’une traite pour un point de vue sur la deuxième guerre mondiale et ses horreurs plutôt original. Lancinant.

No home – Yaa Gyasi (468 pages)

Je continue mon petit tour d’Afrique avec No Home, saga sur neuf générations.

Deux demi soeurs qui ne se rencontreront jamais auront chacune un destin qui impactera sa descendance. Yaa Gyasi explore de fond en comble la condition du peuple ghanéen, sans complaisance, sans larmoiement, sans condescendance. Elle évoque par exemple les tribus qui ont alimenté les bateaux négriers dans des guerres fratricides.

Elle revendique l’amour et la folie qui ont animé certains, la terreur et la soif de liberté qui ont mû les autres, c’est magnifique, magique, et comme une pierre noire faisant office de gri-gri, envoûtant.

Frère d’âme – David Diop (142 pages)

J’avoue que cet ouvrage me laisse dubitative. D’une part, malgré sa brièveté, il est bourré de répétitions, si bien que si on enlève tous les « par la vérité de dieu », on retire un tiers du livre. Sans compter toutes les autres répétitions. Je suppose que l’auteur a souhaité par ce biais donner un rythme à son roman. Ou bien il a voulu qu’on sente que son personnage est un peu simple, ou il souligne ainsi sa folie ? L’histoire est pourtant forte, sur les tirailleurs sénégalais. Le héros, donc, devient fou à la mort de son ami. Quant à la fin, c’est pour moi obscur et j’avoue que je suis un peu passée à côté du message. Pour ma part, décevant.

Mon désir le plus ardent – Pete Fromm (283 pages)

Après les quelques pages un peu pénibles du début où on prend un cours de rafting en accéléré, on entre dans la vie de Dalt et Mad, ce couple parfait, où ils sont tous les deux beaux, sportifs, pleins d’humour et absolument fous amoureux. Contre vents et marées. Car la vie, rapidement, ne va pas les épargner. Malgré ça, ils resteront soudés dans l’adversité, changeront de vie et s’adapteront aux difficultés. Le tout avec un humour féroce, pour ne jamais tomber dans le larmoyant.

Les choses humaines – Karine Tuil (342 pages)

Je vais vous faire un aveu : J’aime les romans de Karine Tuil. J’aime son style et ses histoires, jamais manichéennes. J’aime ses personnages, jamais blancs ou noirs. J’aime la façon dont elle nous présente leur façade, et aussi la manière dont elle nous fait découvrir leurs failles. Les beaux deviennent parfois moches, les laids ne deviennent pas des cygnes. Mais parfois le pouvoir, ou l’argent, ou la renommée les rend attrayants. Je trouve ce roman particulièrement abouti. Elle fait battre notre coeur, et nous fait réfléchir. 

Karine Tuil nous manipule. Très subtilement, la scène qui fait basculer le livre est racontée à l’origine par l’accusé. Et franchement, à aucun moment on ne le remet en cause. Alors, on le défend. J’ai tremblé et basculé avec la mère devant les accusations contre son fils. Je me suis demandé comment j’avais pu être aussi naïve. J’ai senti l’horreur naître en moi. On se sent inhumaine dans ces choses humaines. Terrifiant.

Home – Toni Morrison (142 pages)

En 142 pages, Toni Morrison nous fait tout ressentir : La peur, la souffrance, la joie, la confiance, le dégoût, l’enfer de la guerre, la pitié, le racisme, la compassion, l’entraide, l’amour, le dédain, l’ennui, le dépit. Son style incroyable nous cisèle ce condensé d’émotions pour nous ramener à la maison. At home. Le livre pourrait aussi bien s’appeler Hope. L’espoir. Car l’espoir de retrouver la sécurité de son chez-soi, c’est ce qui anime l’histoire et Franck Money, ce héros parti sauver sa sœur. Sublime.

Le poids de la neige – Christian Gay-Poliquin (251 pages)

A l’instar de “Dans la forêt”, on ne sait pas vraiment ce qu’il s’est passé, juste qu’il n’y a plus d’électricité, que l’essence et la nourriture se font rares, que les villages s’organisent pour se protéger. Il est gravement accidenté, mais les villageois acceptent de le sauver parce que c’est le fils du garagiste, décédé, et qu’il a peut-être des compétences en mécanique, lui aussi. Matthias, lui, n’a qu’une idée en tête, retrouver sa femme hospitalisée, alors qu’il est bloqué par la neige. On lui demande pourtant d’héberger et de soigner le blessé, en échange de bois, de vivres et d’une place dans le convoi qui partira pour la ville dès que la neige aura fondu. La hauteur de la neige ponctue les chapitres comme autant d’obstacles  qui éloignent Matthias de son but.

L’ambiance est lourde, comme le poids de la neige, les relations humaines sont modifiées par ce nouvel ordre des choses. Un bon cru de la sélection du prix Cezam 2019, même si la fin semble un peu bâclée. Pesant.

La vraie vie – Adeline Dieudonné (266 pages)

Un père violent, une mère amibe, pas facile de protéger son petit frère dans une telle famille. Pourtant, cette petite fille sans nom s’y emploie chaque jour, notamment en jouant dans un cimetière de voitures, en allant voir Monica, la fée, et en achetant une glace au gentil monsieur qui passe avec sa camionnette, chaque soir.

Et puis, il y a ce drame, qui vient tout chambouler, et ce combat qu’elle doit mener, seule contre tous. Poignant.

Aux larmes, et caetera – Alain Delpeut (562 pages)

Ce livre est un ovni, un truc que vous ne verrez nulle part ailleurs. C’est un style où les allitérations et les assonances se renvoient la balle, où les jeux de mots inventent des mots, aussi. C’est une histoire folle, où un Arabe musulman aide un sylviculteur militant, anarchiste et athée, à sauver des vies en évacuant les gens un fameux 13 novembre. Je ne pouvais pas faire mieux que terminer le livre le jour anniversaire de cette terrible soirée qui a bouleversé la France entière.

Chardon porte bien son nom, il est bourru et vindicatif, un peu larron, un peu franchouillard, un peu soupe au lait, un peu péremptoire. Momo est chauffeur de taxi, et ensemble, ils font le pari complètement fou d’aller sillonner la France pour chanter la Marseillaise aux terrasses des cafés.

Cela donne lieu à des débats farouches et échevelés, où ils sont parfois pris pour des militants FN (un anarchiste et un Arabe, quelle ironie!), pour des racistes (idem!) pour des redresseurs de tort. Ils sont parfois suivis, parfois hués, parfois conspués. On y aborde des sujets d’actualité comme la politique, l’écologie, la religion. On les croit parfois d’un bord, et la fois d’après, ils ont viré de bord.

En parallèle, il y a l’histoire de Ludy et d’Abdel, elle gothique, prof de dessin, et lui chef de rayon d’une grande marque de prêt à porter masculin et DJ le soir. Leur histoire passionnelle et passionnée va dégénérer. Où les emmènera-t-elle?

C’est déroutant, remuant, drôle et émouvant, mais le livre est épuisé, alors vous devrez attendre sa réédition avant de pouvoir vous en délecter.

Alain Delpeut et son livre Aux larmes et caetera