Motl est un petit garçon espiègle et joyeux qu’aucun malheur ne peut abattre. Des malheurs, pourtant, sa vie en est truffée, à commencer par la mort de son père et les entreprises désastreuses de son frère pour sortir de leur pauvreté crasse. Dans l’Ukraine antisémite des années 1920 où les pogroms ont fait rage, la famille décide d’émigrer aux Etats-Unis. Mais pour passer l’immigration, il faut avoir des yeux en bonne santé et la maman de Motl pleure tout le temps, abîmant inexorablement ses yeux. Motl déplore tous les évènements avec l’insouciance de l’enfance. Sholem Alekheim disait : la vie est horrible, alors il faut impérativement en rire, car on ne changera pas la folie des hommes ; sa vision des choses se reflète merveilleusement dans ce roman et m’a donné très envie de lire la suite.
Raoul va se faire casser la figure, parce qu’il est bouc émissaire des gars plus costauds que lui dans la classe. Raoul n’est premier qu’en rédaction, et il veut être écrivain. Chez lui, sa mère craint pour sa santé et son père voudrait le voir devenir commerçant. Incompris et coincé entre sa famille et son rejet à l’école, il décide de faire l’école buissonnière. La traversée de Paris par ce jeune juif dans les années soixante est drôle et touchante à la fois. Il sortira grandi et mûr de toutes les expériences et rencontres qu’il va faire. Dans une France d’après-guerre où l’antisémitisme est encore bien présent, cette journée lui ouvrira les yeux sur sa vie, sa famille, et les gens qu’il côtoie au quotidien. Un joli roman sur l’adolescence qui s’éveille.
Quand trois pieds nickelés découvrent plus de 4 millions de dollars dans un avion qui s’est écrasé en forêt, le plan est simple : garder l’argent pendant 6 mois pour être sûr que personne ne le cherche, puis se le partager et disparaître pour toujours. Sauf que les plans simples deviennent parfois bien compliqués. Un humour caustique et déjanté qui a inspiré les frères Cohen pour leur film Fargo qui utilise aussi les mêmes paysages enneigés comme décor pour un roman sur le rêve américain dévoyé.
Un pas, une pierre, un chemin qui chemine… Voilà, pour les gens de ma génération qui connaissent un peu Moustaki, je vous l’ai mise dans la tête pour la journée. Joyeuses fêtes à tous !
En 1864, sous le second empire, une bande de notables achète pour une bouchée de pain des terrains marécageux en contrebas de Trouville. L’objectif : créer une ville luxueuse de toutes pièces qui concurrencera son illustre rivale perchée.
Deauville naît de cette idée un peu folle. Elle aura le succès qu’on lui connaît, et conserve encore aujourd’hui ce côté un peu snob et surfait. L’auteur raconte des moments marquants de l’histoire au travers d’une villa abandonnée jusqu’à nos jours où le descendant du premier propriétaire de la maison réapparaît mystérieusement comme un vestige du passé ressuscité. Les personnages sont attachants, laissez-vous entraîner dans le tourbillon de cette histoire foisonnante qui mêle habilement le suranné aux sujets d’une grande actualité. Mika Mundsen prouve encore une fois qu’il n’a aucun genre de prédilection et qu’on ne peut pas l’enfermer dans l’une des malles qu’il nous incite à ouvrir dans le grenier. Fouillez-les pour trouver des histoires parallèles à l’intrigue principale.
J’aime l’écriture douce-amère de Auður Ava Ólafsdóttir. J’ai lu la plupart de ses romans qui agissent sur moi comme un plaid en plein hiver, réconfortant. Elle s’attaque à des sujets de société, avec des histoires de gens ordinaires dont les vies sont banales. Elle a l’art subtil de ne pas raconter grand-chose, tout en nous tenant en haleine. Elle possède la faculté rare de faire sourire en taillant ses congénères en pièces, tout en ayant l’air de ne pas y toucher. Bambi est une femme née dans un corps d’homme. Elle raconte son parcours triste, partagé entre le silence du camouflage, jusqu’au déni de ce que l’on est au plus profond de soi, et l’assomption de ce qu’elle est vraiment, au point d’être rejetée par tous ses proches. Elle raconte l’attente d’une opération qui tarde à venir. Elle raconte le Logn, cet état qui n’a pas de traduction pour dire l’absence totale de vent. Comme toujours, le traducteur parvient à nous transmettre ces mots intraduisibles, une connivence qui s’affirme au fil de leur collaboration. Une réussite.
Alice a 26 ans. Elle est triste et en colère contre son chum qui l’a quittée pour cette Laure aux gros seins. Alors Alice décide d’aller évacuer sa peine sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. Elle va sillonner la France du Puy à Saint-Jacques, et son parcours sera semé d’ampoules, de rencontres, plus ou moins agréables, de bonheurs et de désillusions. La marche permet de réfléchir, de s’oublier. Par petites touches, elle décortique sa relation avortée et remue le couteau dans sa plaie qui ne se referme pas. Dans un français québécois à l’accent charmant, même si, parfois, le vocabulaire est vraiment propre au Canada, l’autrice nous fait beaucoup rire avec sa jeune marcheuse. J’ai adoré me promener avec Alice, l’accompagner dans sa souffrance et l’entendre râler contre ce salaud de Fabrice Picard.
Vous ai-je déjà parlé de Iegor Gran ? Je ne suis pas sûre sûre. Pendant de nombreuses années, Iegor Gran a écrit une littérature humoristique et grinçante, loin de son histoire familiale et de sa Russie natale. Depuis quelques années, il écrit toujours une littérature bourrée d’humour grinçant, mais qui raconte son pays d’origine. La revanche de Kevin fait partie de la première catégorie. Comme toujours, l’auteur s’applique à décortiquer un milieu social pour le dégommer à coup de stylo. Cette fois, il s’attaque au milieu de la littérature et de la radio avec son ton caustique. Mais de faux semblants en faux semblants, rien n’est vraiment ce qu’il paraît être et bien malin celui qui trouvera qui se joue de qui. Au détriment de Kevin, bien sûr, puisque porter ce prénom est déjà une croix en soi. On retrouve tous les ingrédients du style de l’auteur, le cocasse noir, le tragi-comique, la légèreté qui masque la profondeur.
J.M. Erre ose tout, pourtant il est loin de confirmer l’adage d’Audiard, car il est loin d’être con. Il est cynique et s’amuse des injonctions du moment, critique ouvertement l’autofiction comme seule voie littéraire en se présentant comme une jeune fille handicapée dans un fauteuil roulant qu’elle ne peut manipuler que grâce à son majeur qui bouge un peu. Que ce serait sinistre, dit cette jeune fille, si je ne devais parler que de gens qui ne peuvent pas marcher ! Au contraire, imaginer des personnages qui marchent, ça me change de l’ordinaire ! C’est drôle, c’est grinçant, c’est caustique, c’est enlevé. Du JM Erre, bien sûr.
Ce roman original se déroule en Algérie contemporaine, une Algérie ordinaire, sans qu’on nous en parle uniquement au travers des guerres qui l’ont accablée. On y croisera un immigré français, des jeunes qui travaillent, d’autres qui sont désœuvrés, des gens amoureux ou haineux, des relations père / enfant et une femme en particulier, Rahma, qui se débat entre le poids des traditions et de sa condition de femme et sa soif de liberté. Ahmed Fouad Bouras est médecin, chirurgien, pour être précise, et il s’est lancé dans cette aventure et on décèle sa profession au travers de son vocabulaire d’une précision chirurgicale, on sent qu’il veut être juste dans les termes employés. En l’occurrence, vous le découvrirez en lisant le livre, c’est surtout l’anatomie des béliers qu’il détaille. L’histoire est donc celle d’un berger, Abderrahmane, de sa relation avec son père, le vieux Dahlouk, de ses sœurs, dont Rahma, et de leur frère Ouahab, né en France et resté avec sa mère quand son père est reparti en Algérie. Ouahab souffre du syndrome de la maladie de la Tourette. Un jour, sa sœur dont il n’a jamais entendu parler l’appelle pour lui demander de venir aider son père. La curiosité de rencontrer celui qu’il a idéalisé et fantasmé l’emporte et il part sur un coup de tête en Algérie où il n’a jamais mis les pieds. Là-bas, il devient l’immigré qui ne connaît pas les codes, pas les coutumes, pas les usages. Pendant des jours et des jours, il ne rencontre même pas son père et personne ne lui parle. Alors il traîne avec les béliers, cheptel de son père et en partie de son frère. Or, les béliers, hormis leur fonction nutritive, en particulier pour l’Aïd qui marque la fin du Ramadan sont aussi élevés pour les combats. Il m’a semblé que ces combats sont une allégorie aux combats des hommes, des combats psychologiques, larvés, spirituels, pas physiques. Les fils qui se confrontent au père, Rahma qui se confronte à la société, des inimitiés entre frères, pour déterminer qui sera le plus fort, qui aura le droit de se pavaner après l’Aïd, qui se fera bouffer.