Les choses humaines – Karine Tuil (342 pages)

Je vais vous faire un aveu : J’aime les romans de Karine Tuil. J’aime son style et ses histoires, jamais manichéennes. J’aime ses personnages, jamais blancs ou noirs. J’aime la façon dont elle nous présente leur façade, et aussi la manière dont elle nous fait découvrir leurs failles. Les beaux deviennent parfois moches, les laids ne deviennent pas des cygnes. Mais parfois le pouvoir, ou l’argent, ou la renommée les rend attrayants. Je trouve ce roman particulièrement abouti. Elle fait battre notre coeur, et nous fait réfléchir. 

Karine Tuil nous manipule. Très subtilement, la scène qui fait basculer le livre est racontée à l’origine par l’accusé. Et franchement, à aucun moment on ne le remet en cause. Alors, on le défend. J’ai tremblé et basculé avec la mère devant les accusations contre son fils. Je me suis demandé comment j’avais pu être aussi naïve. J’ai senti l’horreur naître en moi. On se sent inhumaine dans ces choses humaines. Terrifiant.

Home – Toni Morrison (142 pages)

En 142 pages, Toni Morrison nous fait tout ressentir : La peur, la souffrance, la joie, la confiance, le dégoût, l’enfer de la guerre, la pitié, le racisme, la compassion, l’entraide, l’amour, le dédain, l’ennui, le dépit. Son style incroyable nous cisèle ce condensé d’émotions pour nous ramener à la maison. At home. Le livre pourrait aussi bien s’appeler Hope. L’espoir. Car l’espoir de retrouver la sécurité de son chez-soi, c’est ce qui anime l’histoire et Franck Money, ce héros parti sauver sa sœur. Sublime.

L’empathie – Antoine Renand (447 pages)

Le dernier roman de la sélection Bloody Fleury 2020 est indéniablement le plus noir. Une vraie enquête policière avec un vrai méchant et un vrai duo de flics, un homme, une femme, mais assez différents de ce qu’on peut voir en général.

C’est assez dur, mais on le lit d’une traite, pour les amateurs du genre, c’est vraiment un très bon bouquin. Pour un essai, c’est transformé! Un très bon premier roman, assez violent.

Partir, c’est mourir un peu – Alexandre Page (770 pages)

Ce roman est une merveille pour qui aime l’histoire. Pas de scoop, les derniers Romanov sont assassinés à la fin. Mais pendant tout le long du livre, on sent la tension monter inexorablement, et la Russie se déliter par l’incompétence, la paresse et la traîtrise des proches de la famille impériale, jusqu’à l’amener dans le chaos le plus indescriptible. 

“En 1917, […] le tsar abdiquait pour sauver la Russie, et trois ans plus tard, cette grande puissance en devenir n’était plus qu’une  […] terre ravagée où l’on mourait d”épidémies jamais vues depuis le Moyen-âge, de la faim ou sous les balles d’assassins criant “révolution” pour excuser leurs crimes. Il n’y avait plus d’industrie, plus d’agriculture, plus de bon sens et plus de pitié, juste un immense champ de bataille.[…] »

Le style est parfaitement adapté au roman, et on sent le travail considérable de recherches que cet ouvrage représente. On y découvre les dix dernières années de la Russie tsariste, auprès d’une famille somme toute simple, aimable, et qui n’a eu de cesse de tout donner pour son pays la plupart du temps avec une gentillesse et un dévouement qu’on rencontre rarement et dont les membres n’ont été que les pantins de l’Histoire qui les a broyés. Cela nous montre aussi comment l’Histoire peut basculer dans l’horreur, et à quel point des individus sans scrupules peuvent s’emparer du pouvoir sous couvert d’égalité à rétablir, alors qu’en réalité ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Toute ressemblance avec des faits plus récents n’est pas si fortuite que ça. Eblouissant.

Le poids de la neige – Christian Gay-Poliquin (251 pages)

A l’instar de “Dans la forêt”, on ne sait pas vraiment ce qu’il s’est passé, juste qu’il n’y a plus d’électricité, que l’essence et la nourriture se font rares, que les villages s’organisent pour se protéger. Il est gravement accidenté, mais les villageois acceptent de le sauver parce que c’est le fils du garagiste, décédé, et qu’il a peut-être des compétences en mécanique, lui aussi. Matthias, lui, n’a qu’une idée en tête, retrouver sa femme hospitalisée, alors qu’il est bloqué par la neige. On lui demande pourtant d’héberger et de soigner le blessé, en échange de bois, de vivres et d’une place dans le convoi qui partira pour la ville dès que la neige aura fondu. La hauteur de la neige ponctue les chapitres comme autant d’obstacles  qui éloignent Matthias de son but.

L’ambiance est lourde, comme le poids de la neige, les relations humaines sont modifiées par ce nouvel ordre des choses. Un bon cru de la sélection du prix Cezam 2019, même si la fin semble un peu bâclée. Pesant.

Rade amère – Ronan Gouézec (190 pages)

Tout d’abord, je suis rarement sensible à la typographie des livres, mais là, le côté très serré m’a presque gênée. Ensuite, j’ai eu du mal à adhérer à l’histoire et aux personnages. Parfois, j’ai trouvé que c’était un peu trop écrit, avec des phrases qui utilisent des métaphores et des mots recherchés mais qui ne sonnent pas forcément justes, un peu surchargées, peut-être une maladresse de premier roman.

Moi je pense surtout que l’auteur veut décourager tous les touristes de venir en Bretagne, dans le roman il y fait toujours mauvais et froid, les gens y sont presque tous désagréables et violents,  mais je ne lui en veux pas, on fait pareil en Normandie, on fait croire aux gens du sud qu’il fait toujours un temps pourri pour garder nos grands plages de sable fin belles et vides pour les laisser s’entasser comme un jeu de tetris sur des plages de galets surchauffés. Ruisselant.

Les saisons inversées – Renaud S. Lyautey (247 pages)

Décidément, je suis très enthousiaste sur les livres du prix des lecteurs du festival de Bloody Fleury qui se tiendra pour la cinquième fois du 31 janvier au 2 février 2020 à Fleury sur Orne dans le Calvados.

Ce roman d’espionnage ne met pas en scène de supers héros. Juste des êtres humains qui font leur boulot, qui ont des amitiés ou des inimitiés dans les couloirs feutrés des hautes sphères diplomatiques. Jusqu’à loin dans le livre, l’enquête piétine, pourquoi diable ce haut fonctionnaire que tout le monde aimait, ou au moins respectait s’est-il fait sauvagement assassiner chez lui? Et où était-il donc les jours qui ont précédé sa mort?

Turpin est un vieux de la vieille, il sait à peine lire ses mails. Mais il va mener une enquête consciencieuse et minutieuse. Intriguant.

La vraie vie – Adeline Dieudonné (266 pages)

Un père violent, une mère amibe, pas facile de protéger son petit frère dans une telle famille. Pourtant, cette petite fille sans nom s’y emploie chaque jour, notamment en jouant dans un cimetière de voitures, en allant voir Monica, la fée, et en achetant une glace au gentil monsieur qui passe avec sa camionnette, chaque soir.

Et puis, il y a ce drame, qui vient tout chambouler, et ce combat qu’elle doit mener, seule contre tous. Poignant.

Aux larmes, et caetera – Alain Delpeut (562 pages)

Ce livre est un ovni, un truc que vous ne verrez nulle part ailleurs. C’est un style où les allitérations et les assonances se renvoient la balle, où les jeux de mots inventent des mots, aussi. C’est une histoire folle, où un Arabe musulman aide un sylviculteur militant, anarchiste et athée, à sauver des vies en évacuant les gens un fameux 13 novembre. Je ne pouvais pas faire mieux que terminer le livre le jour anniversaire de cette terrible soirée qui a bouleversé la France entière.

Chardon porte bien son nom, il est bourru et vindicatif, un peu larron, un peu franchouillard, un peu soupe au lait, un peu péremptoire. Momo est chauffeur de taxi, et ensemble, ils font le pari complètement fou d’aller sillonner la France pour chanter la Marseillaise aux terrasses des cafés.

Cela donne lieu à des débats farouches et échevelés, où ils sont parfois pris pour des militants FN (un anarchiste et un Arabe, quelle ironie!), pour des racistes (idem!) pour des redresseurs de tort. Ils sont parfois suivis, parfois hués, parfois conspués. On y aborde des sujets d’actualité comme la politique, l’écologie, la religion. On les croit parfois d’un bord, et la fois d’après, ils ont viré de bord.

En parallèle, il y a l’histoire de Ludy et d’Abdel, elle gothique, prof de dessin, et lui chef de rayon d’une grande marque de prêt à porter masculin et DJ le soir. Leur histoire passionnelle et passionnée va dégénérer. Où les emmènera-t-elle?

C’est déroutant, remuant, drôle et émouvant, mais le livre est épuisé, alors vous devrez attendre sa réédition avant de pouvoir vous en délecter.

Alain Delpeut et son livre Aux larmes et caetera

Rhapsodie des oubliés – Sofia Aouine (190 pages)

Sofia Aouine a voulu faire parler la poésie de son quartier, la Goutte d’Or, au travers d’Abad, adolescent, émigré du Liban avec sa famille. Ça a un côté touchant et attendrissant (il est presque encore enfant) et un côté violent et dur (la vie n’est pas tendre).

C’est volontairement écrit dans un style à la limite du français (la fameuse prose poétique du coin). Je ne suis pas sûre que l’on doive s’en réjouir. L’autrice nous parle d’un quartier à la marge, dans Paris, mais où on n’est pas vraiment à Paris, bariolé, vivant et violent, où les ados, comme partout ailleurs, se pignolent en matant les nichons des voisines. Pathétiquement drôle.