Ambre – Sylvie Grignon (222 pages)

Rencontrée lors du Salon du livre éphémère, Sylvie m’a fait l’honneur de sa confiance en me confiant son dernier né : Ambre. Après Rouge, Blanc, Bleu, Noir et Pourpre elle signe là un nouveau polar au style agréable et fluide qui nous entraîne sans qu’on puisse s’arrêter.

Qui donc a eu l’idée morbide de placer les corps de sept vieillards nus dans les catacombes? Comment et pourquoi? L’équipe aux personnages forts est sympathique et humaine, et ils déplorent tous l’absence de leur patron, dans le coma depuis qu’il a été blessé. Cette enquête aurait été pour lui. D’ailleurs, les messages ne lui sont-ils pas directement adressés?

Dans la crise sanitaire internationale actuelle, où l’on peut douter de ce que les médias nous rabâchent en continu à la télé, remettre complètement en cause la véracité des infos fournies par les Chinois, et par ricochet, de celles que notre propre gouvernement nous distille au milieu de ce chaos, cette histoire s’inscrit complètement dans le contexte délétère du moment.

Moravagine – Blaise Cendrars (236 pages)

Moi qui ne relis jamais, j’ai profité du confinement pour me replonger dans ce livre poétique et fou où l’on croise un double de Cendrars maléfique, assassin et fantasque; mais aussi Cendrars lui-même. Le rythme de l’écriture, unique, vous entraîne faire le tour du monde pour en déranger l’ordre établi.

« Les épidémies, et plus spécialement les maladies de la volonté, les névroses collectives, comme les cataclysmes telluriens dans l’histoire de notre planète, marquent les différentes époques de l’évolution humaine.[…] « Prophylaxie ! prophylaxie!… » disent-ils; et pour sauver la face, ils ruinent l’avenir de l’espèce. »

« Tu n’as donc pas encore compris que le monde de la pensée est fichu et que la philosophie c’est pis que le bertillonnage. Vous me faites rire avec votre angoisse métaphysique, c’est la frousse qui vous étreint, la peur de la vie, la peur des hommes d’action, de l’action, du désordre. Mais tout n’est que désordre, mon bon. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes. Désordre que la multitude des races humaines; désordre que la vie des hommes, la pensée, l’histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts; désordre que les théories, les passions, les systèmes. »

La cicatrice – Bruce Lowery (122 pages)

Comme je me suis lancée dans le challenge du confiné, et que dans la liste, on doit lire un titre de moins de 150 pages, je me suis dit que la cicatrice, qui est dans ma PAL depuis longtemps, méritait qu’on s’y attarde. Je ne sais pas si c’est le confinement qui me rend sensible comme ça, mais j’ai pleuré à chaudes larmes sur ce petit opus écrit en 1960 en français par cet auteur américain. Cet ouvrage est du reste son livre le plus connu. 

L’histoire est celle d’un enfant qui a une cicatrice due à un bec de lièvre que ses parents lui ont caché. Depuis toujours, ils prétextent un accident.

En 120 pages, l’auteur nous montre un pan de vie aux Etats-Unis en 1944, définit la difficulté d’être un enfant rejeté, évoque l’amitié et la fraternité, leurs travers, la honte, la peur, la trahison et aussi l’amour.

Enfin, bref, j’ai pleuré.

HS7244 – Lorraine Letournel Laloue (285 pages)

On a tous entendu parler de ce scandale en Tchétchénie où on a identifié des camps de concentration, avec un fonctionnement semblable à ceux de toutes les dictatures, des camps d’Hitler en passant par les goulags sibériens de Staline et ceux de Pol Pot et tous leurs compagnons de folie. Le président tchétchène ne déroge pas à la règle : “Il n’y a pas d’homosexuels en Tchétchénie, notre race est pure, nous n’avons donc pas besoin de les traquer”. 

En s’inspirant de cette horreur qui continue, et dont seules quelques associations se préoccupent en sauvant par l’exil quelques malheureux persécutés, en danger de mort parfois au sein même de leur famille, Lorraine Letournel Laloue nous livre l’histoire d’amour poignante, terrible et désespérée de Marius, parti avec sa moitié en voyage en Russie et qui se retrouve blessé un matin après une soirée dans un bar tchétchène dans une cellule froide et puante. Mais que fait-il là? Et pourquoi l’accuse-t-on d’être un terroriste? Et où est Camille, sa moitié?

J’ai eu la gorge serrée pendant toute la lecture du livre, en pensant à tous les couples d’amis homos que je connais, et qui ne demandent rien d’autre à la vie que de partager la leur avec celui qu’ils aiment. Jamais en France le mariage pour tous n’a autant soulevé des foules indignées qui ne seront jamais concernées par le sujet. Mais qu’est-ce que ça leur enlève à tous ces gens que des personnes qu’ils ne connaissent pas s’aiment et se marient si ça leur chante? Un thriller poignant.

Le cartographe des Indes Boréales – Olivier Truc (627 pages)

Vous aimez les sagas historiques? Vous aimez les grands voyages? Ce livre est fait pour vous. De Saint-Jean de Luz à la Laponie en passant par Stockholm et Amsterdam, vous suivrez les pérégrinations d’Izko. A l’époque, les cartes sont un grand pouvoir, elles permettent aux Etats d’asseoir leur hégémonie sur des territoires encore peu connus.

Alors qu’il était destiné à devenir baleinier, comme son père, Izko est confié à un juge de Bordeaux, pour une raison qu’il ignore et qui changera son destin. Pensant qu’une sorcière lui a peut-être jeté un sort alors qu’il sauvait son bébé qui venait de naître, il n’aura de cesse de retrouver cette femme pour connaître la vérité.

On côtoie dans ce roman très dense la reine Kristina de Suède, l’inquisition et l’intolérance religieuse en général. Olivier Truc nous montre la façon dont on traitait les Lapons, comment les hommes aveuglés par le pouvoir et l’argent ont détruit leur équilibre et les trésors de leur culture sous couvert d’un obscurantisme religieux sans bornes. Âmes sensibles s’abstenir.

Joueuse – Benoît Philippon (356 pages)

Après son Mamie Luger qui a raflé tous les prix, dont celui, dernier en date, de Bloody Fleury 2020, Benoît Philippon repart en croisade pour défendre les cabossés de la vie. Comme il est dans un roman, il peut se permettre de contourner, détourner, se dédouaner de la loi. Les gentils sauvent d’autres gentils en cassant la gueule des méchants, et basta. Et on est bien content, parce que la morale est pour eux. Pour nous aussi. Avec son ton léger, il nous entraîne dans l’enfer de la maltraitance infantile en général et du viol en particulier. Heureusement qu’il prend un ton de bande dessinée pour nous asséner toute cette violence avec autant de crudité, sinon, ce serait insoutenable. 

Baloo et  Zack se vengent de leur enfance brisée en jouant au poker; ce sont les meilleurs. Leur amitié les soutient comme elle peut dans cette chienne de vie. Finalement, ils ne sont pas heureux, et ils ont chacun leur expédient pour évacuer leur passif. Jusqu’au jour où Maxine entre dans le jeu. Elle aussi, a besoin de se venger de son enfance brisée. Et cette rencontre va tout bouleverser. Bluffant!

Le coffre – Jacky Schwartzmann / Lucian-Dragos Bogdan (153 pages)

A l’instar de Pension Complète que Jacky Schwartzmann a écrit tout seul, ce roman noir est un roman noir et drôle. Un cadavre retrouvé dans un coffre de toit de voiture, une enquête que se partagent deux flics : un Roumain, un Français, un choc culturel. Deux auteurs, un Roumain, un Français, qui ont eu les mêmes difficultés de communication que leurs flics respectifs. Une enquête urgente, un livre urgent, une commande pour quais du polar, 4 mois pour sortir un bouquin entre deux auteurs qui ne se connaissent pas, trois mois avant la retraite du gendarme français. 

Exercice littéraire réussi, deux auteurs bien choisis pour le réaliser. La conversation téléphonique entre les deux représentants de l’ordre est à mourir de rire. On apprend plein de choses sur l’histoire de la Roumanie, sur ses chocs culturels internes (La Moldavie / La Transylvanie). Les clichés sont abordés de part et d’autre et font la saveur de ce petit roman bien marrant.

Miss Islande – Audur Ava Olafsdottir (262 pages)

J’aime Audur Ava Olafsdottir. J’aime son style, léger comme une plume, cette dentelle ciselée et poétique qui me parle. 

J’ai donc aimé Miss Islande, cette jeune fille dans les années soixante, très belle, qui veut devenir écrivain. Le meilleur ami d’Hekla est homosexuel. L’un et l’autre cachent leur secret au reste du monde, car on n’écrit pas quand on est une femme islandaise dans les années soixante et il est difficile de vivre sa vie d’homosexuel à cette époque-là, et d’aimer la couture, plus que les bateaux de pêche.

Audur Ava raconte leurs subterfuges, leur capacité de résilience, leurs échecs, leurs difficultés. Leurs moments de grâce aussi. Elle raconte les ciels d’Islande, et tout ce qu’elle a encore à dire sur les paysages de son pays, sur les gens qui y vivent, sur l’exaltation tranquille que cela lui procure. Délicatement.

Asymptote – David Hue – auteur (206 pages)

En pleine affaire Griveaux, je trouve amusant de parler d’Asymptote, le premier roman de David Hue sur la manipulation des politiques et de la déliquescence de notre système démocratique.
Rien à voir bien sûr, Asymptote est carrément plus sombre qu’une pauvre histoire de vidéo turgescente, mais on a un fond qui pourrait y ressembler. Cette dystopie décrit le monde tel qu’il pourrait évoluer dans le pire des cas : Fond politique inexistant, mais communication des partis très au point, système d’éducation appauvri, fécondité quasi inexistante, désordres climatiques très importants sans aucune volonté réelle de les améliorer, monde noir, gris sombre, déprimant.

Parfois, au milieu de ce chaos, une conscience essaye de faire un monde plus juste, plus beau. C’est le cas de ce policier qui enquête sur le meurtre d’un juge très aimé, très consciencieux, très droit. Deux skinheads ont été vus proches du lieu du crime et une croix gammée a été entaillée sur le torse de la victime. L’extrême-droite serait-elle derrière ce crime odieux, ou bien la ficelle est trop grosse, trop visible pour être vraie ? On a tendance à ne plus croire en grand-chose dans ce monde décadent.

La terre invisible – Hubert Mingarelli (182 pages)

Après le ghetto intérieur, de Amigorena, voici l’histoire d’un autre ghetto intérieur, celui des gens qui ont découvert la réalité des camps à la libération. Ces presque cadavres qui finissaient de s’éteindre et pour lesquels on ne pouvait déjà plus rien faire, ceux qui étaient déjà morts, l’odeur de la mort rôdant partout. Et les derniers gardiens des camps, massacrés, souvent, de rage, d’incompréhension.

Là, c’est un photographe anglo-saxon qui a du mal à émerger de l’horreur, et pour exorciser ces visions cauchemardesques qui le tourmentent chaque nuit, il décide d’aller photographier la vie. Ce road trip est partagé avec un très jeune soldat qui lui sert de chauffeur et de garde du corps. Il s’était engagé pour faire la guerre, s’est entraîné dur, et est arrivé une fois que c’était fini. Entre les frustrations, les chagrins, les drames, ce bout de chemin fait ensemble est suspendu dans le temps. 

Un roman plein de pudeur qui se lit d’une traite pour un point de vue sur la deuxième guerre mondiale et ses horreurs plutôt original. Lancinant.