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L’enfant de la colère – Vanessa Chevallier (524 pages)

Ça démarre comme une série d’été à la française, un moulin, deux sœurs qui viennent de perdre leur père et qui s’installent ensemble dans la maison familiale. Pourtant, très rapidement, l’angoisse nous étreint. Nous, on sait. On a envie de les prévenir que leur voisin est néfaste.

Plus on avance, plus on se sent oppressé. Comme le dit Carole : On va de Charybde en Scylla. aucune autre expression ne reflète mieux ce que l’on ressent. On voit les sœurs se débattre dans une toile d’araignée, un piège qui se referme peu à peu sur elles. Dans ce minuscule village où tout se sait, où tout est répété, transformé, déformé, le bon docteur aimé est soutenu par la population.

On bouffe les pages en appréhendant le pire, le dénouement qu’on imagine fatal. Bref, si vous vous attendez un à un roman de terroir gentillet, passez votre chemin. Ce roman est en fait un thriller redoutable.

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Partition amoureuse – Tatiana de Rosnay (211 pages)

Margaux, à l’aune de ses quarante ans, écrit une longue lettre à son premier grand amour, mort depuis longtemps, pour lui raconter sa vie, car il a été le seul à vivre aussi de leur passion commune : la musique. Elle évoque les hommes qui ont jalonné son parcours, et se morfond de passer cette dizaine seule. Mais pourquoi n’inviterait-elle pas les hommes qui ont compté à un dîner d’anniversaire?

Tatiana de Rosnay a ce don de vous transformer en héros de son invention, aussi éloigné soit-il de vous et de votre vie. Vous devenez tour à tour petite fille juive en 1942, greffé du cœur grognon, frère angoissé par une sœur dans le coma, mère avide de vérité pour retrouver le chauffard qui a tué son fils, elle vous donne envie de (re)lire Daphné du Maurier et ici, vous devenez une cheffe d’orchestre rousse célèbre. Comme ça, d’un coup de baguette magique. Tatiana est une fée, mais elle se garde de nous le dire, et elle nous raconte des histoires avec sa maestria coutumière. Indéniablement, elle est une conteuse hors pair.

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Le meunier hurlant – Arto Paasilinna traduit du finlandais par Anne Colin Du Terrail (278 pages)

Je l’ai raconté mille fois, mais Paasilinna m’a sauvé la vie. Mon grand regret sera de ne jamais avoir pu rencontrer mon sauveur. Je me délecte donc toujours des lectures de cet auteur. On retrouve ici sa verve, ses histoires incongrues, une loufoquerie tragi-comique qui se lisent comme on mangerait un bonbon à la réglisse. 

Malgré l’intérêt que Gunnar apporte au village en rachetant le vieux moulin abandonné, son côté doux-dingue qui le fait hurler comme un loup lorsqu’il est contrarié finit par faire peur à la population au point que les villageois cherchent à le faire interner en asile psychiatrique à tout prix.

Le meunier hurlant est un des premiers romans de l’auteur finlandais, et il a peut-être voulu rompre avec le lièvre de Vatanen où tout finit toujours par tourner à l’avantage du héros. Ici, notre pauvre meunier va de déconvenue en désastre. C’est sûrement le roman le moins optimiste de Paasilinna. 

Il ressemble à la chanson de Brassens “la mauvaise réputation” (“les braves gens n’aiment pas que…”) à la sauce aux airelles finlandaise : aigre-douce

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Âme brisée – Akira Mizubayashi (256 pages)

Quand on parle du Japon pour évoquer la deuxième guerre mondiale, on parle de Pearl Harbour et ses Kamikazes ou d’Hiroshima. On ne parle jamais des souffrances de la population persécutée comme d’autres populations par des gouvernements et / ou des militaires inflexibles. Le roman de Akira Mizubayashi dévoile un pan méconnu de l’Histoire dans cette partie du monde. L’arrestation abusive du père de Rei, musicien amateur de haut niveau, et de ses compagnons de quatuor, Chinois, laisse Rei seul dans une armoire où son père a réussi à le cacher avant l’arrivée des militaires. L’amitié avec des Chinois déclenche chez un soldat obtus une suspicion de trahison et il détruit le violon du père, y compris l’âme, cette petite pièce qui éloigne les cordes de la caisse.

On apprend beaucoup de choses sur le métier de luthier également.

Ce livre est donc très instructif, mais je l’ai trouvé pour ma part un tout petit peu trop : Trop de coïncidences, trop de pathos. Cela reste une belle histoire et vous vous y laisserez entraîner avec plaisir.

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La dixième muse – Alexandra Koszelyk (280 pages)

Un des plus beaux vers de la poésie française est sorti du cerveau un peu fantasque de Guillaume Apollinaire : “et mon verre s’est brisé dans un éclat de rire.”

Alexandra Koszelyk réussit la prouesse de nous emmener sur le terrain glissant de la fiction magique sans se casser la figure et sans un seul instant friser le ridicule tout en parvenant à nous transmettre l’essentiel de la biographie du poète qui a révolutionné la poésie sans étaler son érudition et ses recherches colossales. Elle aborde aussi un aspect plus méconnu de la vie de l’artiste, son amour de la nature, en faisant t directement parler Gaïa, la terre nourricière.

Elle met en scène un obscur prof d’allemand qui, du jour au lendemain est obsédé par Apollinaire, rêve de moments qui lui semblent réels, et démarre des recherches approfondies sur l’homme, son histoire et sa littérature.

Un roman instructif et abordable pour nous replonger dans l’œuvre et la vie de ce poète au destin singulier.

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Les impatientes – Djaili Amal Amadou (240 pages)

Les lycéens ont décidément bon goût. Avec ce Goncourt, ils le démontrent une nouvelle fois. Rencontrée lors d’un VLEEL, Djaili Amal Amadou est la joie de vivre incarnée. Pourtant, dans son roman, elle nous explique que les filles n’ont pas voix au chapitre. Ce que pense une fille n’a aucune importance. Munyal munyal… Patience ma fille, patience. Voilà ce qu’on répète inlassablement aux filles Peules. Le poids de leur culture est terriblement pesant. La religion est venue ajouter sa couche. On brandit le Coran à tout bout de champ pour imposer la volonté des pères, des oncles, des frères sous couvert de la volonté d’Allah.Pour éviter à leurs mères d’être répudiées avec leurs enfants les plus petits, les filles se laissent marier à des hommes qu’elles n’ont pas choisi. L’hypocrisie et la trahison règnent en maître dans ces concessions. Les femmes attendent que leurs rivales tombent, elles ne se gênent pas pour leur faire des croche-pieds pour se mettre en avant et être la préférée de l’époux qu’on leur a choisi.

Au travers de trois destins bien différents (Ramla, la jolie adolescente qui veut devenir pharmacienne, Hindou, sa demi-soeur mariée le même jour à un cousin violent, bon à rien et buveur et Safira, la première épouse de l’homme qui a décidé de prendre Ramla en secondes noces), on verra que la patience a parfois des failles.

Personnellement, j’ai trouvé ce livre indispensable et terrifiant, même si son autrice a une telle foi en l’avenir et dans le rôle que les femmes ont à jouer qu’on doit l’aider à mettre en œuvre cette lueur d’espoir.

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Envole-moi – Sarah Barukh (202 pages)

A l’instar de la chanson de Calogero 1987, faites un bond dans vos années adolescentes. Vous savez, cette période où vous commencez à chercher à séduire avec des boutons et / ou des culs de bouteilles et / ou des rondeurs et / ou des cheveux qui deviennent indomptables. Cette période où les amitiés sont à la vie à la  mort, exclusives. La période où il y a toujours la belle avec sa copine moche. Cette copine moche qui n’aura jamais confiance en elle, même quand elle sera devenue belle. Qui se réfugie dans les livres et les études pour montrer qu’elle vaut quelque chose, autrement.

Anaïs est devenue adulte et elle fait fausse couche sur fausse couche quand elle reçoit un appel de son ancienne amie d’enfance, Marie. Elle se sont perdues de vue, suite à une année terrible où une succession d’événements désastreux ont fini par briser leur amitié. Alors qu’irait faire Anaïs aux funérailles de Brigitte, la mère de Marie ?

Un roman sur la douleur de l’adolescence, de la découverte de soi, des déconvenues. Un roman sur les débuts de la dégradation sociale dans les quartiers populaires. Un roman où on rit et où on pleure. Des personnages attachants qui restent longtemps après, à vous accompagner. Merci Sarah.

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Black Manoo – Gauz (170 pages)

La quatrième de couverture est exceptionnellement bien rédigée, alors je demande par avance pardon aux éditions Le nouvel Attila de ne pas faire mieux en termes de résumé. Black Manoo est un jeune Abidjanais junkie qui arrive en France dans les années 90. S’ensuit un long parcours du combattant, qui est le lot de tous les sans-papiers qui débarquent en France. L’auteur décortique les mécanismes absurdes d’un monde que les mis de côté réussissent à contourner avec débrouillardise. Jouer avec les codes de ce système devient une seconde nature. 

Avec son style unique, poétique, décalé, merveilleux et pourtant toujours renouvelé, Gauz nous raconte la vie de cet homme hors norme, et en même temps si banal. Après Debout-Payé et Camarade Papa, encore un excellent cru de cet auteur incontournable.

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Beyrouth entre parenthèses – Sabyl Ghoussoub (138 pages)

Avant la rencontre avec Sabyl Ghoussoub, je ne savais pas qu’il était interdit aux ressortissants du Liban d’aller en Israël et aux Israéliens d’aller au Liban. Je savais encore moins qu’en tant que Français d’origine libanaise, aller en Israël représentait le même niveau de risque de représailles. Je l’avais pourtant lu dans “Les échelles du Levant” de Amin Maalouf, mais je croyais naïvement que c’était “avant” et que “avant” était fini depuis la fin de la guerre du Liban. Mais dans cette région du monde, les situations ubuesques ont la vie dure, et rien n’est vraiment simple. 

L’auteur entretient depuis toujours un rapport ambigu avec sa patrie d’origine, et son oeuvre photographique nous met cette relation forte et rebelle en pleine face à chaque cliché (portraits de gens assis, le visage recouvert d’un keffieh, simulacre de gens en armes morts et pleins de (faux) sang…). Ce voyage qui démarre par un long entretien absurde à l’aéroport Ben Gourion à son arrivée est ensuite l’opportunité pour l’auteur de se réconcilier avec ses origines, sa famille aussi. Un sérénade douloureuse et nostalgique qui évoque tous les paradoxes de cette région riche et complexe avec beaucoup d’amour teinté d’espoir un peu vain, un peu fou où rien n’est finalement tout blanc ou tout noir.

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Abyssinia I – Alexandre Page (500 pages)

Partez à l’aventure avec une délégation russe à la toute fin du 19ème siècle qui voyage de Saint-Pétersbourg jusqu’en Abyssinie pour aider les Ethiopiens à conquérir leur territoire ! Avec son style qui se cale complètement sur l’époque et l’histoire, Alexandre Page nous fait prendre le train jusqu’à Odessa, puis le bateau jusqu’au Caire et pour descendre le Nil et traverse ensuite déserts, montagnes et plaines pour aller au lac Rudolph, lieu de toutes les convoitises. Vous marcherez dans les pas des tout premiers explorateurs de cette région aux paysages, à la faune et la flore superbes.

Dans une civilisation où nous passons notre temps à courir après le temps, apprenons à nouveau à déambuler sur des mules qui marchent au pas, et à découvrir des civilisations et des cultures inconnues. Le roman est comme toujours truffé de photos et de croquis du véritable voyage qui illustrent d’autant mieux le propos. Un voyage pour le moins dense, intense et dépaysant.