Vous ai-je déjà parlé de Iegor Gran ? Je ne suis pas sûre sûre. Pendant de nombreuses années, Iegor Gran a écrit une littérature humoristique et grinçante, loin de son histoire familiale et de sa Russie natale. Depuis quelques années, il écrit toujours une littérature bourrée d’humour grinçant, mais qui raconte son pays d’origine. La revanche de Kevin fait partie de la première catégorie. Comme toujours, l’auteur s’applique à décortiquer un milieu social pour le dégommer à coup de stylo. Cette fois, il s’attaque au milieu de la littérature et de la radio avec son ton caustique. Mais de faux semblants en faux semblants, rien n’est vraiment ce qu’il paraît être et bien malin celui qui trouvera qui se joue de qui. Au détriment de Kevin, bien sûr, puisque porter ce prénom est déjà une croix en soi. On retrouve tous les ingrédients du style de l’auteur, le cocasse noir, le tragi-comique, la légèreté qui masque la profondeur.
Michael Mc Dowell disait que ce livre était son plus sanglant et qu’il s’était beaucoup amusé à l’écrire. Utilisant le même genre de ressort que dans le reste de son œuvre, il s’emploie cette fois à décrire une famille décousue et recomposée de bêtes et méchants, très méchants. Et très bêtes. Ils ont surtout un avantage indéniable sur leurs adversaires : Katie voit l’avenir avec une précision terrifiante, ce qui leur donne un coup d’avance à chaque fois.
Un page turner remis au goût du jour par Monsieur Toussaint l’Ouverture, avec les très belles couvertures gaufrées de Pedro Oyarbide. On se régale et se délecte de l’affrontement du bien contre le mal.
Les Éditions Bleu et jaune nous donnent l’occasion de voyager dans la littérature européenne au travers de traductions de langues peu communes, ici le letton. La sœur de Ruta a disparu il y a dix ans, mais cette dernière ne se remet pas de sa volatilisation et continue de lui écrire régulièrement. Elle s’enfuit de sa vie confortable pour aller passer un été dans la maison de son père décédé qu’elle n’a pas connu.
Dans cet endroit pourtant perdu, elle va rencontrer sa voisine enceinte et son petit garçon, ainsi que le frère de cette voisine. Elle va peu à peu reprendre pied dans cette isolation. Dans une langue simple, l’autrice nous livre par touches, l’enfance difficile de cette femme et le traumatisme lié à la perte de sa sœur. Une belle découverte.
Un homme taiseux au passé trouble s’est installé dans une vallée retirée. Dans une construction narrative inversée, on va remonter l’histoire pour comprendre ses failles. On ne peut pas tellement en dévoiler plus sous peine de divulgâcher. Un livre que j’ai bien aimé, bien écrit, mais qui a transporté certains lecteurs plus que moi. C’était le dernier de mes lectures du prix Cezam 2024 repris par notre bibliothèque de village avec un an de décalage.
Iegor Gran et j’ai des paillettes dans les yeux. Dans cet ouvrage, il raconte comment son père, Andreï Siniavski a déjoué la traque du KGB pendant six ans avant d’être attrapé et envoyé au goulag pour six longues années. Même Pasternak, ils ne l’avaient pas envoyé au goulag ! Le crime de Siniavski ? Avoir fait passer des nouvelles fantastiques, donc antisoviétiques en Occident pour les faire publier sous pseudonyme. Des nouvelles qui critiquent le régime. Même pas tout à fait. Mais les services compétents ne sont pas dupes, ils sentent l’ironie des écrits, la moquerie sous-jacente. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous raconter l’URSS des années soixante, les pénuries et les petits trafics (réprimés sévèrement) que la population subit. Ce livre est toujours présenté comme un ouvrage hilarant. En fait, moi, je n’ai pas trouvé ça très drôle. Les relents du passé ont trop mauvaise odeur. Heureusement, en effet, l’auteur s’emploie à utiliser un ton léger pour parler de ces choses si graves. Il manie la dérision avec un talent unique (hérité de ses deux parents, deux sacrés personnages, selon toute vraisemblance). Et sous sa douceur apparente, c’est vraiment ce que j’aime chez cet auteur.
Depuis le temps que ma libraire me disait que c’était vraiment bien ! Et puis le film est sorti et mon mari me tannait pour le voir, et je lui disais : «Non, pas avant de l’avoir lu». J’ai donc fini par l’acquérir, le prêter à ma mère d’abord et puis voilà ça y est je l’ai lu.
Comme tout ce qu’on attend avec trop d’impatience, on est toujours un peu déçu. Un peu, mais pas trop. Parce que cette histoire de père qui n’a pas mis la graine, c’est quand même une très belle histoire. Parce que la vie broie certains, et que de mauvais choix en engrenages, Aymeric se retrouve au bout de dix, quinze ans avec des regrets, des remords, une tristesse comme un moellon dans le cœur et l’impression de s’être vraiment fait avoir.
Parce que ça se passe en partie à Lyon et à Grenoble, qu’on y parle de lieux que je connais bien. Parce que l’amour des pères qui élèvent à la place des pères biologiques est un amour pudique qu’on n’a jamais raconté de cette façon. Alors après réflexion, oui, c’est un beau livre. J’aurais dû le lire plus tôt. Au passage, l’adaptation cinématographique est assez fidèle au roman.
Ce roman original se déroule en Algérie contemporaine, une Algérie ordinaire, sans qu’on nous en parle uniquement au travers des guerres qui l’ont accablée. On y croisera un immigré français, des jeunes qui travaillent, d’autres qui sont désœuvrés, des gens amoureux ou haineux, des relations père / enfant et une femme en particulier, Rahma, qui se débat entre le poids des traditions et de sa condition de femme et sa soif de liberté. Ahmed Fouad Bouras est médecin, chirurgien, pour être précise, et il s’est lancé dans cette aventure et on décèle sa profession au travers de son vocabulaire d’une précision chirurgicale, on sent qu’il veut être juste dans les termes employés. En l’occurrence, vous le découvrirez en lisant le livre, c’est surtout l’anatomie des béliers qu’il détaille. L’histoire est donc celle d’un berger, Abderrahmane, de sa relation avec son père, le vieux Dahlouk, de ses sœurs, dont Rahma, et de leur frère Ouahab, né en France et resté avec sa mère quand son père est reparti en Algérie. Ouahab souffre du syndrome de la maladie de la Tourette. Un jour, sa sœur dont il n’a jamais entendu parler l’appelle pour lui demander de venir aider son père. La curiosité de rencontrer celui qu’il a idéalisé et fantasmé l’emporte et il part sur un coup de tête en Algérie où il n’a jamais mis les pieds. Là-bas, il devient l’immigré qui ne connaît pas les codes, pas les coutumes, pas les usages. Pendant des jours et des jours, il ne rencontre même pas son père et personne ne lui parle. Alors il traîne avec les béliers, cheptel de son père et en partie de son frère. Or, les béliers, hormis leur fonction nutritive, en particulier pour l’Aïd qui marque la fin du Ramadan sont aussi élevés pour les combats. Il m’a semblé que ces combats sont une allégorie aux combats des hommes, des combats psychologiques, larvés, spirituels, pas physiques. Les fils qui se confrontent au père, Rahma qui se confronte à la société, des inimitiés entre frères, pour déterminer qui sera le plus fort, qui aura le droit de se pavaner après l’Aïd, qui se fera bouffer.
Shakespeare a disparu pendant 7 ans. Quoi de plus romanesque pour une écrivaine comme Stéphanie Hochet, qui a étudié les œuvres de ce génie monumental pendant ses années d’études ? Mêlant biographie, fiction et autobiographie, l’autrice nous propose une version crédible de ces années perdues, tout en essayant de décrypter les mécanismes de sa famille dysfonctionnelle. Un roman très original dont les aspects très variés m’ont beaucoup plu et intéressé. Pour prolonger l’expérience, vous pouvez écouter l’émission de radio où j’ai invité l’autrice https://radio-toucaen.fr/emission/isa-se-livre-19-speciale-shakespeare/
Après William Shakespeare, Stéphanie Hochet s’attaque sur le même principe au mythe de Jeanne d’Arc, en mélangeant les faits historiques, la fiction et l’autobiographie. L’autrice a trouvé une voie (une voix ?) bien à elle et l’exploite encore une fois avec brio. Et si Jeanne d’Arc avait douté ? A-t-elle vraiment cru elle-même à ses visions ? Et si elle avait un peu enjolivé pour échapper à un destin tout tracé ? Pourquoi a-t-elle tant insisté pour être « La Pucelle » sinon pour éviter un mariage et la vie associée, broderie et élevage de marmots ? Et quelle femme ! à l’époque où il est interdit de se travestir, elle s’habille résolument en homme et elle est suffisamment convaincante pour entraîner dans son sillage des guerriers qui la suivent sans broncher. Puis l’autrice nous parle de son frère d’armes, Gilles de Rais, dont on a oublié la bravoure et les faits d’armes pour ne se rappeler que du tueur en série d’enfants. (Cherchez sur Google, ils vous le présentent ainsi). Cet ogre féru d’alchimie ressemble étrangement à l’oncle de Stéphanie. Laissez-vous embarquer dans la grande histoire. Peut-être y découvrirez-vous des secrets bien enfouis.
Laurent Guillaume nous embarque en pleine guerre d’Indochine. La légende dénonce les Américains comme la première armée à avoir utilisé le trafic de drogue pour financer la guerre, mais ce sont bien les Français qui s’y sont essayés pendant la guerre d’Indochine. Au travers de l’appareil photo d’une New-Yorkaise sophistiquée que rien ne préparait à être reporter sur des lieux de conflits, dans les pas de Kovacs, un photographe décédé qui ressemble à Robert Capa, cette Lee Miller bis va mener une enquête avec la naïveté des débutants. Un très bon polar qui sème des œufs de Pâques et rend hommage entre autres à Graham Green.