Partir, c’est mourir un peu – Alexandre Page (770 pages)

Ce roman est une merveille pour qui aime l’histoire. Pas de scoop, les derniers Romanov sont assassinés à la fin. Mais pendant tout le long du livre, on sent la tension monter inexorablement, et la Russie se déliter par l’incompétence, la paresse et la traîtrise des proches de la famille impériale, jusqu’à l’amener dans le chaos le plus indescriptible. 

“En 1917, […] le tsar abdiquait pour sauver la Russie, et trois ans plus tard, cette grande puissance en devenir n’était plus qu’une  […] terre ravagée où l’on mourait d”épidémies jamais vues depuis le Moyen-âge, de la faim ou sous les balles d’assassins criant “révolution” pour excuser leurs crimes. Il n’y avait plus d’industrie, plus d’agriculture, plus de bon sens et plus de pitié, juste un immense champ de bataille.[…] »

Le style est parfaitement adapté au roman, et on sent le travail considérable de recherches que cet ouvrage représente. On y découvre les dix dernières années de la Russie tsariste, auprès d’une famille somme toute simple, aimable, et qui n’a eu de cesse de tout donner pour son pays la plupart du temps avec une gentillesse et un dévouement qu’on rencontre rarement et dont les membres n’ont été que les pantins de l’Histoire qui les a broyés. Cela nous montre aussi comment l’Histoire peut basculer dans l’horreur, et à quel point des individus sans scrupules peuvent s’emparer du pouvoir sous couvert d’égalité à rétablir, alors qu’en réalité ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Toute ressemblance avec des faits plus récents n’est pas si fortuite que ça. Eblouissant.

Le clou – Zhang Yueran (576 pages)

Pour ma part dans la littérature chinoise, il me faut bien un tiers du livre pour commencer à se repérer. Les chapitres alternent entre deux protagonistes, Li Jiaqi, la fille et Cheng Gong, le garçon. Chacun raconte l’histoire de sa famille.

Ces deux histoires se rejoignent et s’entremêlent de plus en plus intimement.Des années quarante aux années 2010, en passant par la révolution culturelle, avec ses séances de critiques qui étaient surtout des séances d’humiliation et de passage à tabac, on suit les histoires des grands-parents, des parents et des enfants, avec quelques personnages annexes mais indispensables.

Ce roman nous raconte aussi l’amour et l’amitié, la trahison et la fidélité, et toutes ces petites choses qui font la vie, et qui font que les hommes sont à la fois bons et mauvais. Foisonnant.

Le passé – Tessa Hadley (381 pages)

Trois sœurs et leur frère se retrouvent dans la maison de famille pour trois dernières semaines de vacances ensemble avant de la vendre. Trois semaines c’est long et court à la fois, pour retrouver ses souvenirs, là où on a vécu enfant avec toute la tendresse et l’agacement que cela peut provoquer.

A vivre les uns sur les autres, ces vacances vont exacerber les rancœurs, les frustrations, les angoisses et les amours. Une famille comme n’importe quelle famille, raconté à l’anglaise. Ce roman est très anglais, un thé doux amer avec une touche de lait dans la campagne. Verdoyant.

Tours et détours de la vilaine fille – Mario Vargas Llosa (412 pages)

C’est l’histoire d’une passion, d’une obsession même. Depuis l’adolescence Ricardo est amoureux de Lily, la petite Chilienne. Mais elle n’est pas chilienne et ne s’appelle pas Lily, pas plus qu’Arlette, ou Mme Arnoux. Qui est vraiment la vilaine fille? Pourquoi l’aime-t-il autant? De Lima à Paris, de Londres à Tokyo, il n’aura d’autre envie, d’autre attente de la vie que de la passer avec elle et de l’épouser. Et elle, telle un mirage, une arlésienne, elle lui filera à chaque fois entre les doigts. Mais à chaque fois, elle reviendra, ou il la retrouvera.

Avec le style merveilleux qui caractérise ce prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa nous attache durablement à ses personnages, qui laissent toujours une trace indélébile dans la bibliothèque de votre cerveau. Envoûtant.

La somme de nos folies – Shih-Li Kow (368 pages)

Ce premier roman malais est une petite pépite de douceur et d’humour, saupoudrée de croyances et de faits un peu étranges. C’est frais et léger comme un litchi dénoyauté, même si l’auteur arrive à aborder des sujets aussi sérieux que la religion, la politique, le racisme, et la place des LGBT en Malaisie sans que cela ait jamais l’air d’un pamphlet.

Mary-Anne arrive par accident chez Beevi, qui habite au nord de Kuala Lumpur, dans un village régulièrement inondé. Le meilleur ami de Beevi, Auyong et Mary-Anne se succèdent pour raconter l’histoire inconcevable de leur petit coin du monde. Délicieusement dépaysant.

La fille de la supérette – Sayaka Murata (143 pages)

Ma copine Nadine n’aime pas les polars. J’avoue qu’en tombant sur cette couverture qui a un faux air de ses bricolages, je me suis tout de suite dit que c’était cet ouvrage qui devait être l’objet de ma prochaine chronique.

Ce tout petit bouquin a gagné l’équivalent du Goncourt au Japon. Il raconte l’histoire de Keiko, 36 ans, pas mariée, qui travaille depuis 18 ans dans une supérette, petit boulot à temps partiel. Au Japon, ne pas entrer dans le moule est terrible, mais finalement, c’est pareil partout. Les personnes qui ne sont pas casées après 35 ans et qui ne travaillent pas ou n’ont pas d’emploi stable sont regardées un peu de travers et tout le monde cherche tacitement ou ouvertement les raisons de cette ou ces différences. Keiko essaie de donner le change, de trouver des astuces pour que personne ne s’interroge vraiment.

Ce livre, assez banal en apparence met en évidence la difficulté d’être différent, quand il n’y a pas de raison rationnelle ou évidente à cette différence. Il remet en cause le jugement qu’on y apporterait naturellement. Déroutant.

Le dernier arrivé – Marco Balzano (240 pages)

Jusqu’à 1962, une émigration massive d’enfants de moins de 13 ans d’Italie du Sud et de Sicile s’est déroulée vers l’Italie industrielle du nord, notamment Turin, Milan et Gênes. Marco Balzano a réalisé une quinzaine d’interviews, sans notes et sans enregistrement pour mieux s’imprégner des histoires qui lui étaient racontées et en a modelé un roman d’une tendresse et d’une poésie incomparables.

Ninetto, est sur le point de sortir de prison, après avoir passé dix ans derrière les barreaux. Il a débarqué à Milan à neuf ans pour gagner sa vie. Il repense à son parcours, à son ancien instituteur qui lui a fait aimer la poésie et lui a donné envie d’être poète. Le boulot, l’amour, sa fille qui ne veut plus le voir, la difficulté des repris de justice, des anciens pour trouver du travail (à 9 ans, il a trouvé du travail en une demi-journée, à 57, on lui demande un CV et il ne sait même pas ce que c’est), la condition d’immigré en général, qui est celle du dernier arrivé, qu’on soit « Napolo » ou Chinois. Un très beau livre du prix « J’ai lu, j’élis ».

Marx et la poupée – Maryam Madjidi (202 pages)

Vous avez peut être compris depuis que j’écris que je suis fascinée par l’Iran. Ce peuple qui se bat comme il peut pour survivre dans les dictatures qui se succèdent. Ce pays qui est au cœur du berceau de l’humanité qui a inventé tous les principes de nos civilisations modernes. Qui a engendré des poètes fabuleux.

Maryam Madjidi nous en livre la substantifique moelle au travers du déchirement de l’exil vécu par une petite fille dont les parents sont communistes. Qui a dû quitter ses repères et se désintégrer pour se réintégrer. Poétique et brutal, passionné et délicat on est charmé par ce souffle persan mâtiné de France, comme un poème de Hâfez expliqué à la Sorbonne. C’est le deuxième roman de « j’ai lu, j’élis » 

Balzac et la petite tailleuse chinoise- Dai Sijie (228 pages)

Pour les grands lecteurs comme moi, ce livre est forcément très important. Dans une Chine des années 70, où avoir de l’instruction est déjà subversif, posséder des livres, à fortiori de littérature étrangère, est en soi passible de prison.

Deux jeunes hommes qui ont été au collège et dont les parents sont en prison car les médecins ont également été persécutés se retrouvent en rééducation dans un village de montagne.

Une petite tailleuse, la plus belle fille de la montagne et la découverte d’une valise de livres vont les changer à jamais. Encore une fois, on est heureux de vivre dans un pays où étudier est un droit, que c’est même obligatoire jusqu’à 16 ans et où lire est un passe temps socialement et politiquement accepté. Vive la liberté !

La Concession du Téléphone – Andrea Camillieri (280 pages)

Andrea Camilleri - La concession du téléphone

A l’heure où les portables sont devenus les nouveaux doudous de nos enfants, cette fable rafraîchissante nous rappelle qu’il fut un temps, pas si lointain, où l’obtention d’une ligne téléphonique relevait du parcours du combattant!

Pippo, est très déterminé pour avoir le téléphone. Il adore la modernité, au grand dam de ces concitoyens. Par une maladresse épistolaire, il va se mettre le préfet à dos, mais aussi, la mafia, et les carabiniers. Rien, pourtant, ne le détournera de son entêtement, ni les contraintes administratives, ni les contraintes financières, ni les menaces de mort.

Dans ce roman où foisonnent beaucoup de personnages, tous plus fous les uns que les autres, seuls le préfet de police et le commissaire de police semblent garder la tête sur les épaules. Dans une Sicile déjà gangrenée par la mafia,tout ce petit monde s’agite et se démène dans une histoire féroce et jubilatoire.

Merci à ma copine Pauline de m’avoir fait connaître ce grand auteur italien. 
C’est à la fois hilarant et désespérant, la bêtise et la force triomphent parfois du bon sens et de la générosité.