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Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka traduit de l’anglais américain par Catherine Chichereau (144 pages)

Si j’ai trouvé le sujet très intéressant et peu abordé en littérature, et si j’ai trouvé la construction intéressante, je déplore encore une fois un format de répétition qui me fatigue et m’incite à perdre le fil des récits. Ce roman veut dénoncer une situation intolérable (dont les Etats-Unis ne se vantent pas), le traitement des émigrés japonais au début du vingtième siècle qui a perduré et s’est amplifié au moment de la deuxième guerre mondiale. Mais la construction du roman, basée sur la répétition et l’accumulation de ces histoires, comme pour amalgamer ces vies, les déshumanise. On reste distant face à leurs interrogations, leurs souffrances, leurs désillusions. À aucun moment, je n’ai réussi à avoir de l’empathie pour ces femmes. Certaines s’en sont mieux sorties que d’autres. Certaines sont mieux tombées que d’autres. Meilleur mari, meilleure situation professionnelle, meilleurs patrons. D’autres ont au contraire souffert plus violemment leur déracinement, leur sort s’est révélé moins clément. Pour ma part, c’est l’incompréhension qui a dominé tout au long de ma lecture. De qui parle-t-elle ? Qui veut-elle mettre en avant ? Est-ce la même qui souffre d’un mari violent et d’une situation économique désastreuse ? Cette instabilité m’a donné le mal de mer et je n’ai pas réussi à me plonger dans ce morceau d’histoire qui mérite pourtant qu’on s’y attarde.

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Tenir sa langue – Polina Panassenko (186 pages)

Polina Panassenko nous raconte son parcours d’émigrée russe. Comment elle a refusé de parler français au début, les sons bizarres qui s’échappaient de la bouche des enfants, à l’école, qu’elle voyait comme un orphelinat, puis l’inquiétude de sa mère à l’éventualité qu’elle oublie le russe, les mélanges des langues et puis ce prénom, francisé pour mieux s’intégrer, et la difficulté pour reprendre son prénom de naissance. L’absurdité administrative qui passe un temps infini à gérer ce genre de détails, quand les tribunaux son débordés. Au travers de ses souvenirs d’enfance, elle nous dépeint une Russie et une France des années 80 à nos jours avec beaucoup d’humour, de tendresse, un soupçon de nostalgie, un rien d’effronterie et un attachement profond à ses deux pays.

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Avec la permission de Gandhi – Abir Mukerjee traduit de l’anglais par Fanchita Gonzales Battle (315 pages)


En France, ma génération a pas mal étudié la décolonisation de notre pays. En revanche, on est passé assez vite sur celle de l’empire britannique. Ce roman policier est un prétexte pour évoquer la révolution pacifique menée en Inde par Gandhi, mais aussi la situation dans cette région du monde il y a un siècle, la supériorité affichée des Britanniques vis-à-vis des autochtones, leur relégation à des postes subalternes, quel que soit leur niveau d’études, les ravages de l’opium. Pas mieux de l’autre côté de la Manche, donc. Quand l’homme domine une population locale, rien à faire, on retrouve les mêmes comportements qui poussent à l’injustice et l’inégalité. Pas étonnant que ces populations aient eu besoin de se réapproprier leurs espaces. Dans les années vingt, il ne faut pas non plus oublier que les hommes reviennent d’une première guerre mondiale traumatisante physiquement et moralement. J’ai trouvé par ailleurs l’intrigue plutôt bien menée et intéressante, et la description minutieuse de l’ambiance de cette époque bien rendue. Un bon roman policier plutôt original.

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Un coup de tête – Sigrún Pálsdóttir traduit de l’islandais par Eric Boury (186 pages)

Sigurlina est une jeune fille islandaise turbulente et insolente qui n’hésite pas à outrepasser la place que son père, aimant mais vieux jeu, lui assigne. Cette témérité va la pousser à quitter son islande natale pour les Etats-unis, terre de promesse, avec un culot qui force l’admiration. Mais son parcours sera semé d’embûches.

Un petit livre sympathique Sur une région et une époque qu’on ne connaît pas bien. Le rêve américain de la fin du 19ème siècle, début du 20ème a attiré jusqu’aux confins de l’Islande.

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Eden – Auður Ava Ólafsdóttir traduit de l’islandais par Eric Boury (241 pages)

Suis-je objective lorsqu’il s’agit d’Auður Ava Ólafsdóttir ? Je ne suis pas sûre. Peut-être que l’autrice de « Rosa candida », qui fait partie de mon de panthéon absolu et qui est probablement le livre que j’ai le plus offert aura toujours mes suffrages, quoi qu’il arrive, comme certains pardonnent tout à Annie Ernaux.

J’aime sa façon en l’apparence si simple de raconter des détails de la vie quotidienne en la rendant intéressante. J’aime sa façon de raconter les nuages et la flore islandaise. J’aime ses personnages calmes et posés. Cette fois, elle nous raconte l’histoire d’une linguiste qui culpabilise à cause de son bilan carbone. C’est une préoccupation qu’elle avait évoquée lors d’une interview en 2019, lors de sa venue au festival « Les Boréales », je ne suis donc pas étonnée de trouver ce thème dans l’un de ses romans.

L’autrice nous fait effleurer les rudiments de sa langue si complexe, pleine de déclinaisons qui n’est parlée que par 130 000 personnes dans son pays (+ Eric, son traducteur, dit-elle avec humour). Comme toujours, avec les livres d’ Auður Ava Ólafsdóttir, on finit dans une bulle de légèreté, avec un léger sourire aux lèvres.

Vous pouvez prolonger l’expérience en écoutant l’épisode 5 de « Isa se livre » sur radio-toucaen.fr https://radio-toucaen.fr/emission/isa-se-livre-5/

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On adorait les cowboys – Carol Bensimon traduit du portugais par Dominique Nédellec (187 pages)

Les cowboys, je ne sais pas, mais le livre de Carol Bensimon, j’ai adoré. C’est l’histoire d’un roadtrip entre deux copines au Brésil, un petit week end sympa entre deux potes qui ne se sont pas vues depuis plusieurs années, un peu fâchées, des vacances pour entériner une réconciliation. Deux copines ? un peu plus que ça, surtout pour Cora. Julia, elle, a mis fin à leur relation amoureuse, elle a maintenant un copain.

Tout est merveilleux dans ce livre, la construction, la structure, le style, l’histoire, les personnages, la difficulté à être homosexuelle, ou même bi, la perception de la société, des deux protagonistes, le tout raconté du point de vue de Cora. Un roman d’amour sincère sur la difficulté d’exprimer ses sentiments, sur les non-dits et le poids du regard des autres. Une merveille.

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La pêche au petit brochet – Juhani Karila traduit du finnois par Claire Saint-Germain (440 pages)

Gros coup de Cœur de l’été, ce roman qui sort de l’ordinaire et de mes propres sentiers battus m’a conquise. Ce conte moderne où se côtoient différents mondes (le nord de la Finlande opposé au sud, le monde animal comparé au monde des animaux imaginaires, les habitants des villes confrontés aux habitants de campagnes isolées) regorge d’humour, de trouvailles poétiques, d’amour de la nature. Je ne verse pas trop dans le nature writing, ni dans l’imaginaire habituellement, mais l’ensemble est merveilleusement dosé, à l’instar de son auteur, très pince sans rire qui a beaucoup de recul sur son activité.

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Le lecteur de cadavres – Antonio Garrido, traduit de l’espagnol par Alex et Nelly Lhermillier (751 pages)

Inspiré du premier médecin légiste de l’histoire, Song Ci, ce roman retrace la culture chinoise au 13ème siècle au travers d’enquêtes, de leur résolution et de trahisons.

Aujourd’hui, certains préceptes de ce médecin extrêmement novateur sont toujours en pratique. Il a écrit un traité de médecine légale, visant à ordonner les observations et analyses pour apporter aux conclusions une rigueur jamais observée auparavant.

S’appuyant sur des connaissances anatomiques poussées, il a établi les premiers principes de cette discipline. Les histoires s’entremêlent habilement dans ce polar historique très fouillé, et très documenté.

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Les Petrov, la grippe etc… – Alexei Salnikov traduit du Russe par Véronique Patte (318 pages)

Quel drôle de roman ! Quel Ovni ! Je savais en intégrant cet ouvrage à ma Pile à lire, il y a deux ans et demi que j’aurais à faire à un livre très original. Aussi décrié qu’adulé dans son pays, ce roman a fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Pour ma part, j’ai été aussi enthousiaste que les plus enthousiastes (description minutieuse du quotidien d’une famille presque ordinaire, souci du détail qu’on n’a jamais vu ailleurs, sensation de fièvre, de froid et de flou, comme lorsqu’on est malade, justesse des personnages, de leur comportement et de leurs ressentis) et aussi perplexes que les détracteurs (mais où diable veut-il en venir ? Et pourquoi cette fin étrange ? et que se passe-t-il ? Ah ! rien, ok !). Bref, un roman assez ardu mais hyper original, je ne le conseillerais pas à tous, mais pour ceux qui souhaitent s’imprégner de l’ambiance d’avant-guerre (contre l’Ukraine, cela va sans dire), et de romans qui sortent des sentiers battus, un peu pointus, vous serez servis.