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Beyrouth entre parenthèses – Sabyl Ghoussoub (138 pages)

Avant la rencontre avec Sabyl Ghoussoub, je ne savais pas qu’il était interdit aux ressortissants du Liban d’aller en Israël et aux Israéliens d’aller au Liban. Je savais encore moins qu’en tant que Français d’origine libanaise, aller en Israël représentait le même niveau de risque de représailles. Je l’avais pourtant lu dans “Les échelles du Levant” de Amin Maalouf, mais je croyais naïvement que c’était “avant” et que “avant” était fini depuis la fin de la guerre du Liban. Mais dans cette région du monde, les situations ubuesques ont la vie dure, et rien n’est vraiment simple. 

L’auteur entretient depuis toujours un rapport ambigu avec sa patrie d’origine, et son oeuvre photographique nous met cette relation forte et rebelle en pleine face à chaque cliché (portraits de gens assis, le visage recouvert d’un keffieh, simulacre de gens en armes morts et pleins de (faux) sang…). Ce voyage qui démarre par un long entretien absurde à l’aéroport Ben Gourion à son arrivée est ensuite l’opportunité pour l’auteur de se réconcilier avec ses origines, sa famille aussi. Un sérénade douloureuse et nostalgique qui évoque tous les paradoxes de cette région riche et complexe avec beaucoup d’amour teinté d’espoir un peu vain, un peu fou où rien n’est finalement tout blanc ou tout noir.

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Abyssinia I – Alexandre Page (500 pages)

Partez à l’aventure avec une délégation russe à la toute fin du 19ème siècle qui voyage de Saint-Pétersbourg jusqu’en Abyssinie pour aider les Ethiopiens à conquérir leur territoire ! Avec son style qui se cale complètement sur l’époque et l’histoire, Alexandre Page nous fait prendre le train jusqu’à Odessa, puis le bateau jusqu’au Caire et pour descendre le Nil et traverse ensuite déserts, montagnes et plaines pour aller au lac Rudolph, lieu de toutes les convoitises. Vous marcherez dans les pas des tout premiers explorateurs de cette région aux paysages, à la faune et la flore superbes.

Dans une civilisation où nous passons notre temps à courir après le temps, apprenons à nouveau à déambuler sur des mules qui marchent au pas, et à découvrir des civilisations et des cultures inconnues. Le roman est comme toujours truffé de photos et de croquis du véritable voyage qui illustrent d’autant mieux le propos. Un voyage pour le moins dense, intense et dépaysant.

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Trois jours à Berlin – Christine De Mazières (179 pages)

Trois jours avant le 9 novembre 1989, Berlin était coupée en deux par un mur infranchissable et ceux qui tentaient de s’enfuir étaient pourchassés et tués. Le 9 novembre 1989, tout a basculé, dans le calme et dans la joie. Trente ans après, je revois encore les images de ces cousins, ces frères, ces inconnus en réalité, s’embrassant, riant et pleurant en buvant du champagne pour fêter cet évènement historique qui symbolisait la liberté retrouvée. J’en ai encore des frissons, c’était incroyable. 

Christine De Mazières retrace ces trois jours qui ont précédé l’inespéré. Trois jours où rien ne laissait présager le moindre changement. Trois jours où, comme les trente années précédentes, les gens crevaient de peur à l’idée d’être dénoncés, où des milliers de fiches continuaient à être rédigées sur des individus suspects, où les écoutes des dissidents étaient toujours actives, où l’ouest était un autre monde.

Elle raconte la faillite d’un système politique, et la ruine d’un État où rien ne pouvait plus durer, mais où tous les dirigeants faisaient comme si rien ne pourrait jamais changer. Un court roman sur ce moment historique qui se lit comme une histoire à suspens.

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Ecchymose – Anne Monteil-Bauer (183 pages)

Comment raconter l’indicible et la honte d’avoir été une femme battue ? Dans une mise en abîme qui ressemble à une série de matriochkas, Anne Monteil-Bauer lève pudiquement le voile en racontant de façon détournée sa propre expérience douloureuse en utilisant une écrivaine publique qui raconterait de façon romancée et en utilisant l’artifice de ce que la voisine entend au travers de la cloison, l’histoire d’une femme qui vient lui raconter sa vie.

Même si cela fait des années que Jeanne est sortie des griffes du monstre, elle peine à trouver comment poser des mots sur ce qui lui est arrivé. Comment raconter qu’on est une femme libre, féministe, même, et qu’un homme éduqué, a priori fou amoureux est en fait un monstre qui la cogne dès qu’elle pourrait briller sans lui. A force, Jeanne se transforme en une poupée de chiffons, terrifiée et incapable de raisonner.

En 2005 où ce livre a été écrit, 72 femmes mourraient en France de violences conjugales. En 2019, elles étaient 146, soit plus du double. A part lui inventer un mot : le féminicide, la France régresse d’année en année à ce sujet. Joyeux Noël, Félix.

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La cuillère – Dany Héricourt (235 pages)

Le père de Seren est mort brutalement. A côté de sa tasse, elle trouve une cuillère en argent avec des armoiries qu’elle ne se rappelle pas avoir déjà vue. D’où vient-elle ? La jeune fille va partir sur les traces de cette cuillère qu’elle dessine compulsivement pour oublier son chagrin. Dans ce road trip doux amer, où il ne se passe presque rien, Seren part avant tout à la recherche d’elle-même. A-t-elle un trésor à découvrir au bout de ce chemin ?

L’histoire d’une famille, de cultures entremêlées autant qu’entrechoquées (Pays de Galles, Angleterre, France) dont l’auteur se moque tour à tour, est racontée au travers d’un objet du quotidien. On apprend beaucoup de choses sur l’objet “cuillère” en tant que tel au passage. C’est à la fois doux et gourmand, mais aussi acide et amer comme un été dans un pays inconnu que l’on découvre seul. Une belle découverte.

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La petite conformiste – Ingrid Seyman (189 pages)

Comment vivre dans une famille de soixante-huitards de gauche quand on est une petite fille conformiste ? Quand Esther voit ses parents qui s’engueulent très fort et se réconcilient tout aussi fort sur le canapé du salon, elle a envie de vomir et part classer ses livres dans sa chambre. Elle déteste son père et voudrait bien que sa mère se libère de l’amour qu’elle éprouve pour cet homme hypocondriaque et maniaque qui pourrit la vie de toute la famille.

L’histoire est brillamment racontée avec un humour cru et décalé qui reflète la vision que cette petite fille puis ado porte sur sa famille, la religion, la politique et la vie en général. Mais l’autrice fait aussi le constat amer qu’on n’est jamais complètement libre, ni libéré, que le poids de notre histoire familiale pèse invariablement sur nos choix de vie. Ce qui est raconté avec la légèreté de l’enfance est en fait atrocement triste.

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Mes amis – Emmanuel Bove (199 pages)

Victor est rentré invalide de la guerre de 14-18. Sa maigre pension lui permet de subsister chichement sans travailler, mais il se sent terriblement seul et donnerait tout pour avoir des amis.

De rencontre ratée en attentes démesurées vis-à-vis des personnes qu’il croise, Victor est toujours déçu.

Ce livre raconte la solitude comme jamais, avec une douce mélancolie et l’amertume des frustrés. Grâce aux éditions de l’arbre vengeur, ce petit opus découvert par Colette en 1924 est un bijou ressorti de l’oubli. Merci à eux  pour leur confiance.

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Fuir le bonheur – Francine Burlaud (205 pages)

Pourquoi Elise est-elle si réticente à aller au mariage de sa sœur qu’elle admire, adore et déteste à la fois ? Des relations de famille, d’amitié, d’amour, tout est merveilleusement et justement décrit dans ce roman. La vie y est exposée dans sa vérité nue, les pensées des uns et des autres confrontées aux discours que l’on sert à la place, pour éviter de froisser, pour masquer ce qu’on n’ose pas évoquer, ce qu’on ne peut pas dire.

Chaque personnage est vrai, aucun n’est caricatural, on a tous connu des situations similaires où nos sentiments ne sont pas les plus reluisants : la jalousie, la honte, le mensonge, la peur. L’ensemble est écrit avec beaucoup de finesse, de sensibilité et d’humour. Merci encore une fois aux éditions Slatkine et compagnie pour leur confiance.

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Vigile – Hyam Zaytoun (125 pages)

L’autrice raconte l’infarctus de son mari. Pendant 30 minutes, elle va lui faire un massage cardiaque en attendant les secours, lui sauvant la vie. Mais à quel prix ? Dans le coma et soutenus par un respirateur artificiel, les médecins sont très pessimistes.

Pendant ce temps suspendu, entre la vie et la mort, elle évoque leurs meilleurs souvenirs, et aussi le soutien de la famille et des amis, très présents. Cela m’a frappé. A aucun moment, cette femme n’est seule, à aucun moment, il n’est seul dans son coma. Ces gens sont très entourés, par une famille aimante et de vrais amis. 

De ce fait, ce moment douloureux et tragique est un moment partagé avec les gens qu’on aime et ça change tout. Un écriture délicate et tendre pour ce court récit. Et beaucoup d’amour.

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Camarade Papa – Gauz (252 pages)

Depuis la rencontre avec Gauz dans “Varions les éditions en live”, où j’ai découvert sa verve poétique, je ne cesse d’en faire l’éloge. Camarade Papa ne fait pas exception à la règle. Un peu comme Giono, Gauz est un auteur difficile à chroniquer. Comment faire ressortir toute la magie de son langage sans le déflorer ? Il est impossible à catégoriser, c’est un auteur vraiment à part.

Nous suivons ici en parallèle Maxime Dabilly, jeune homme de la fin du 19ème siècle qui part à l’aventure de la conquête de l’Afrique et un petit garçon du vingtième siècle, dont le père communiste lui en inculque des théories. Gauz réinvente la langue française en utilisant des artifices poétiques et drôles pour traduire la parole de l’enfant. Il évoque la condition des blancs en Afrique, les maladies, le climat qui les tuent, le découpage des territoires signé avec des croix, bétonnés par des commerces qui sont des doubles jeux de dupes, les amitiés, les inimitiés entre les Français et les Anglais. 

Quel travail d’écriture incroyable ! Quelle richesse dans le vocabulaire !  Quel boulot d’historien ! Tout ce travail amène une fluidité absolue et l’ensemble se déguste comme un bonbon pour enfants. 

Et je ne résiste pas à vous faire partager ma phrase préférée : “Accrochée au ventre des nuages, la lune en croissant est couchée sur le dos dans un hamac d’étoiles” Si avec ça, vous ne faites pas de beaux rêves…Gnianh zigbo !