Galerie

Mon nom est Rouge – Orhan Pamuk, traduit du turc par Gilles Autier (736 pages)

Prix Nobel de littérature, l’auteur se lance ici dans un roman dense et original où chaque chapitre donne la voix à un personnage. Souvent, les narrateurs sont humains, mais on trouve aussi parmi eux des esquisses et la couleur rouge qui donne son titre à l’ouvrage. Le thème principal du livre est l’histoire de l’enluminure en Turquie à la fin du 16ème siècle en miroir avec l’art occidental. À cette époque, l’Europe développe de nouvelles techniques picturales, notamment avec l’introduction de l’ombre et de la perspective. Chaque marchand aisé souhaite avoir son portrait, celui de sa femme et de sa famille. Ces aspects de la peinture occidentale s’opposent violemment à l’Islam qui considère comme blasphématoire de se faire peindre ainsi que la perspective permettant des représentations de Dieu plus petites qu’une mouche au premier plan. Ce dilemme enflamme l’esprit des peintres et celui des sultans qui cherchent à acquérir les plus beaux trésors au travers de livres richement décorés d’or. Les pages contenant des images sont parfois enlevées de leurs livres d’origine pour être réutilisées dans d’autres ouvrages à la gloire d’autres dirigeants.
Ce roman est aussi une enquête policière. L’assassin parle d’une voix différente de son double non maléfique et l’auteur vous invite à découvrir qui il est. Il est difficile de faire sentir toute la subtilité de ce roman tant il est foisonnant, mais on apprend beaucoup sur cette période et cette région qu’on connaît mal.

Galerie

La vagabonde – Colette (209 pages)

Mon premier Colette, celui qui semble être son roman le plus profond. Certainement très provocateur à l’époque où il est sorti, vaguement inspiré de sa vie, le roman de cette femme libre qui quitte son mari volage pour voler de ses propres ailes devait remuer dans les salons bourgeois. Aujourd’hui, ça sonne compassé, suranné, et mièvre, même si je dois reconnaître quelques fulgurances littéraires que j’ai trouvées très belles, notamment ses descriptions des paysages, d’une incroyable beauté. Enfin, j’ai lu un Colette.

Galerie

Vol de nuit – Antoine de Saint-Exupéry (178 pages)

Je me suis plongée dans ce classique de l’auteur du Petit Prince que je n’avais jamais lu. Un chef odieux mène ses équipes à la baguette, en pensant que c’est grâce à ça que le courrier arrive à l’heure et à bon port au point de centralisation avant d’être acheminé vers l’Europe. Il est vrai que ça manque de « bienveillance », de « mieux travailler ensemble », de « qualité de vie au travail ». Ici, pas de Happiness Manager, tout le monde est humilié de la même façon. Sauf que ce soir-là, on a beau tenter d’avoir des nouvelles de l’avion en provenance du Chili qui est dans l’œil d’une tempête sans précédent, le radio et le pilote finissent par ne plus donner signe de vie. Un roman sur les relations humaines, sur les forces et les faiblesses des uns et des autres. Parce que Rivière, le chef abominable, ne maîtrise pas tout, même pas les sentiments des pilotes qu’il croit manipuler.

Galerie

Opium – Géza Csáth, traduit du hongrois par Eva Brabant Gero et Emmanuel Danjoy (234 pages)


Ce psychiatre et écrivain a été longtemps proscrit. Dépendant à la morphine, avec des tendances paranoïaques, il a tué sa femme et s’est suicidé peu après. C’est un bon résumé de ce que vous trouverez dans ses nouvelles morbides. C’est pas très livre de plage, les tortures sur les animaux et les gens.

Un tantinet too much pour moi.

Galerie

Seul l’océan pour me sauver – Samantha Hunt, traduit de l’anglais par Alex Ratcharge (178 pages)

 

Paf, une baffe. Une écriture poétique dont la couleur dominante est le bleu. Une écriture également élégiaque, où le temps s’étire jusqu’à l’horizon. Une histoire d’amour magnifique, à la fois crue et platonique. Jude est plus âgé, Jude rentre d’Irak où il a été traumatisé par la guerre. Et la mère de l’héroïne attend le retour de son mari en scrutant l’océan. Une pure merveille d’écriture.

Galerie


Théoda – S. Corinna Bille (252 pages)
Suisse, début du 20ème siècle, dans la montagne où la vie est rythmée par l’élevage et les saisons. Le poids de la religion se pose sur les épaules de tout le monde. Théoda, elle, se moque du qu’en dira-t-on. Elle est jeune, elle est belle, elle aime les belles choses, les foulards, qu’elle change régulièrement, sous le regard désapprobateur des villageois. Elle a épousé Barnabé, l’aîné d’une nombreuse fratrie et l’histoire est raconté par l’une de ses sœurs, une petite fille fascinée par cette femme. On pressent le drame, dès le début. L’écriture est à la fois exaltée et toute en retenue. La petite fille est partagée entre son admiration et sa répulsion. Ce livre est aussi une histoire d’amour, un amour destructeur et fatal. Le roman nous plonge dans une époque puritaine et surannée, avec une jolie écriture.

Galerie

Peau Rouge – Gyslain Ngueno (207 pages)

La mère de Benny élève ses deux enfants comme elle peut, en cumulant les jobs de femme de ménage et de nounou et en vivant dans des lieux précaires. Sans papiers, elle jongle en tirant le diable par la queue. Son but : Donner à ses enfants une éducation qui leur permettra d’être comme ceux qui sont nés ici. Sa devise : Rester discrets. L’adolescent mal dans sa peau va se construire grâce à l’amour de sa mère sévère et de sa sœur douée pour les études, à l’amitié d’un garçon qui va lui ouvrir les yeux sur les clichés sur les Indiens d’Amérique (d’où le titre) et à la danse, sa passion. Tout le roman marche sur un fil de funambule, entre petites victoires et grandes désillusions jusqu’au final, magistral. Un beau roman d’une petite maison d’édition de qualité.

Galerie

Le jardin sur la mer- Mercè Rodoreda, traduit du catalan par Edmond Raillard (250 pages)

Zulma s’attache depuis quelques années à créer la bibliothèque européenne idéale. Dans cette collection, on trouve notamment « du givre sur les épaules », que j’ai adoré. On y trouve aussi ce roman écrit entre 1959 et 1966, publié en 1967. Un jardinier raconte quelques années de vie d’une villa au bord de la mer, du côté de Barcelone, avec ses histoires d’amour, de trahisons et d’un jardin. L’écriture est magnifique, les descriptions du jardin, sublime, l’histoire en filigrane des propriétaires et de leur voisin, tous immensément riches, qui rivalisent et se jalousent en dépensant sans compter nous transportent. La construction du roman s’enroule autour des indiscrétions des différents employés de maison qui font tourner ce petit monde et on sort de cette histoire avec une odeur de rose et d’humus dans le nez et un léger pincement au cœur.

Galerie

Déserter- Mathias Enard (254 pages)

Lire Mathias Enard est toujours une expérience. Cet écrivain d’une érudition qui dépasse celle du commun des mortels de loin, imagine toujours des histoires où les scientifiques sont spécialistes de sujets pointus. J’adore son écriture qui se lit aussi bien qu’elle est aiguisée, elle aussi. Pour autant, ce roman m’a laissée perplexe dans sa construction. Deux histoires parallèles se déroulent d’un chapitre à l’autre sans jamais se rencontrer. Tout du long, on imagine qu’on va comprendre ce qui les rassemble, personnellement, je n’ai pas trouvé la clé de ce rapprochement. Mon avis est qu’il n’y en a pas. On croise donc d’une part cette historienne des mathématiques, fille d’un éminent mathématicien disparu tragiquement, fidèle au régime communiste de l’Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du mur et même au-delà, qui raconte une croisière conférence organisée en hommage à son père qui doit démarrer le 11 septembre 2001 et qui s’arrête donc, à peine amorcée, sa mère, sublime, qui a vécu à Berlin ouest, femme politique de renom, et d’autre part, ce déserteur dans une région méditerranéenne qui rencontre une femme fuyant la guerre avec son âne. Une expérience à part entière, dans un style impeccable, c’est le plus fidèle résumé que je puisse faire.