Home – Toni Morrison (142 pages)

En 142 pages, Toni Morrison nous fait tout ressentir : La peur, la souffrance, la joie, la confiance, le dégoût, l’enfer de la guerre, la pitié, le racisme, la compassion, l’entraide, l’amour, le dédain, l’ennui, le dépit. Son style incroyable nous cisèle ce condensé d’émotions pour nous ramener à la maison. At home. Le livre pourrait aussi bien s’appeler Hope. L’espoir. Car l’espoir de retrouver la sécurité de son chez-soi, c’est ce qui anime l’histoire et Franck Money, ce héros parti sauver sa sœur. Sublime.

Le poids de la neige – Christian Gay-Poliquin (251 pages)

A l’instar de “Dans la forêt”, on ne sait pas vraiment ce qu’il s’est passé, juste qu’il n’y a plus d’électricité, que l’essence et la nourriture se font rares, que les villages s’organisent pour se protéger. Il est gravement accidenté, mais les villageois acceptent de le sauver parce que c’est le fils du garagiste, décédé, et qu’il a peut-être des compétences en mécanique, lui aussi. Matthias, lui, n’a qu’une idée en tête, retrouver sa femme hospitalisée, alors qu’il est bloqué par la neige. On lui demande pourtant d’héberger et de soigner le blessé, en échange de bois, de vivres et d’une place dans le convoi qui partira pour la ville dès que la neige aura fondu. La hauteur de la neige ponctue les chapitres comme autant d’obstacles  qui éloignent Matthias de son but.

L’ambiance est lourde, comme le poids de la neige, les relations humaines sont modifiées par ce nouvel ordre des choses. Un bon cru de la sélection du prix Cezam 2019, même si la fin semble un peu bâclée. Pesant.

La vraie vie – Adeline Dieudonné (266 pages)

Un père violent, une mère amibe, pas facile de protéger son petit frère dans une telle famille. Pourtant, cette petite fille sans nom s’y emploie chaque jour, notamment en jouant dans un cimetière de voitures, en allant voir Monica, la fée, et en achetant une glace au gentil monsieur qui passe avec sa camionnette, chaque soir.

Et puis, il y a ce drame, qui vient tout chambouler, et ce combat qu’elle doit mener, seule contre tous. Poignant.

Aux larmes, et caetera – Alain Delpeut (562 pages)

Ce livre est un ovni, un truc que vous ne verrez nulle part ailleurs. C’est un style où les allitérations et les assonances se renvoient la balle, où les jeux de mots inventent des mots, aussi. C’est une histoire folle, où un Arabe musulman aide un sylviculteur militant, anarchiste et athée, à sauver des vies en évacuant les gens un fameux 13 novembre. Je ne pouvais pas faire mieux que terminer le livre le jour anniversaire de cette terrible soirée qui a bouleversé la France entière.

Chardon porte bien son nom, il est bourru et vindicatif, un peu larron, un peu franchouillard, un peu soupe au lait, un peu péremptoire. Momo est chauffeur de taxi, et ensemble, ils font le pari complètement fou d’aller sillonner la France pour chanter la Marseillaise aux terrasses des cafés.

Cela donne lieu à des débats farouches et échevelés, où ils sont parfois pris pour des militants FN (un anarchiste et un Arabe, quelle ironie!), pour des racistes (idem!) pour des redresseurs de tort. Ils sont parfois suivis, parfois hués, parfois conspués. On y aborde des sujets d’actualité comme la politique, l’écologie, la religion. On les croit parfois d’un bord, et la fois d’après, ils ont viré de bord.

En parallèle, il y a l’histoire de Ludy et d’Abdel, elle gothique, prof de dessin, et lui chef de rayon d’une grande marque de prêt à porter masculin et DJ le soir. Leur histoire passionnelle et passionnée va dégénérer. Où les emmènera-t-elle?

C’est déroutant, remuant, drôle et émouvant, mais le livre est épuisé, alors vous devrez attendre sa réédition avant de pouvoir vous en délecter.

Alain Delpeut et son livre Aux larmes et caetera

Rhapsodie des oubliés – Sofia Aouine (190 pages)

Sofia Aouine a voulu faire parler la poésie de son quartier, la Goutte d’Or, au travers d’Abad, adolescent, émigré du Liban avec sa famille. Ça a un côté touchant et attendrissant (il est presque encore enfant) et un côté violent et dur (la vie n’est pas tendre).

C’est volontairement écrit dans un style à la limite du français (la fameuse prose poétique du coin). Je ne suis pas sûre que l’on doive s’en réjouir. L’autrice nous parle d’un quartier à la marge, dans Paris, mais où on n’est pas vraiment à Paris, bariolé, vivant et violent, où les ados, comme partout ailleurs, se pignolent en matant les nichons des voisines. Pathétiquement drôle.

Le ghetto intérieur – Santiago H. Amigorena (190 pages)

Le ghetto intérieur n’est pas dans les finalistes du Goncourt, et je pense qu’il y aurait eu sa place. Cependant, contrairement à beaucoup d’avis dithyrambiques sur ce roman, inspiré de l’histoire de la vie du grand-père de l’auteur, je suis plus modérée.

L’histoire, donc, est celle de ce grand-père juif qui a fui l’Europe à la fin des années vingt. Il a fui la vieille Europe, gangrénée par la misère, par l’antisémitisme grandissant, écoeuré par la non reconnaissance de ses faits d’armes pour libérer son pays, la Pologne. Il a vogué vers ce nouveau continent, plein de promesses, avec son ami d’enfance. Il a aussi fui sa mère, un peu encombrante, un peu envahissante, comme toutes les mères juives. Et puis, quand l’indicible s’est produit, il a culpabilisé d’avoir fui, d’avoir laissé sa mère, son frère et sa soeur, de ne pas avoir mis plus de moyens en place pour les convaincre de le rejoindre, ou carrément, d’être allé les chercher.

Ce livre, donc, est celui d’une culpabilité atroce, écrasante, qui a bouffé sa vie et celle des siens, jusqu’à l’anéantissement, le silence, et l’oubli dans le jeu. Moi ce que je trouve intéressant, c’est que la famille de l’auteur a dû faire le chemin retour vers la vieille Europe, au moment de la dictature en Argentine. J’aurais aimé plus de parallèles, plus de symétrie entre les deux fuites. J’aime que l’auteur, lui, n’ait jamais ressenti cette culpabilité de la fuite.

Chez moi, les survivants ont toujours été considérés comme des héros, comme des chanceux, et les descendants de ces survivants, ont forcément la baraka vissée dans les gènes. Ceux qui sont morts, sont morts en vain, comme pour toutes les familles qui ont été décimées, mais ceux qui ont survécu ont eu de la chance. Et ce manque de reconnaissance sur ce que lui a donné la vie, ça m’a dérangé. C’est complètement subjectif et personnel, et je reste quand même persuadée que ce livre avait sa place parmi les finalistes, avec l’histoire de ce destin accablant.

Le clou – Zhang Yueran (576 pages)

Pour ma part dans la littérature chinoise, il me faut bien un tiers du livre pour commencer à se repérer. Les chapitres alternent entre deux protagonistes, Li Jiaqi, la fille et Cheng Gong, le garçon. Chacun raconte l’histoire de sa famille.

Ces deux histoires se rejoignent et s’entremêlent de plus en plus intimement.Des années quarante aux années 2010, en passant par la révolution culturelle, avec ses séances de critiques qui étaient surtout des séances d’humiliation et de passage à tabac, on suit les histoires des grands-parents, des parents et des enfants, avec quelques personnages annexes mais indispensables.

Ce roman nous raconte aussi l’amour et l’amitié, la trahison et la fidélité, et toutes ces petites choses qui font la vie, et qui font que les hommes sont à la fois bons et mauvais. Foisonnant.

Eureka Street – Robert Mc Liam Wilson (544 pages)

Attention ! Chef d’œuvre !

Le roman est écrit tour à tour selon le point de vue de deux copains. L’un est gros, chauve, moche, veule, trouillard, a fait peu d’études et il est protestant. L’autre est plutôt beau gosse, bagarreur, grande gueule, romantique, instruit et catholique. Etonnamment, tout semble mieux réussir à Chuckie le protestant qu’à Jake le catholique.

Ce roman foisonnant et brillantissime décortique l’absurdité de la guerre d’Irlande, les aberrations politiques en tout genre, l’imposture et les postures de ceux qui veulent se placer sur le devant de la scène, le tout avec un humour décapant et cru. Le style est sublime, à la fois brutal et poétique. La description de Belfast, la nuit, le détail des personnages, même secondaires, tout est magnifiquement écrit. Géant.

Avant que j’oublie – Anne Pauly (138 pages)

Tout le monde ne parle que de la rentrée littéraire dans le microcosme des lecteurs, des librairies, de la blogosphère des livres, des maisons d’édition. Je ne voulais pas déroger à la règle, mais en vous épargnant les blockbusters de la rentrée, des livres dont tout le monde parle et dont certains seront visiblement vite oubliés. Donc j’ai choisi un livre qui fait partie des 524 ouvrages de la rentrée littéraire mais dont on n’a pas (trop) parlé.

Et puis, je me suis retrouvée, à quelques jours de l’anniversaire de la mort de mon père dans un livre miroir pour moi. Alors, que mes lecteurs me pardonnent, mais cette chronique sera intime, et pleine de références privées que seuls les intéressés pourront comprendre, je vous en présente mes excuses à l’avance. La photo, notamment est un clin d’œil à Anne Sarreboubé, et à Maud Voglimacci. Je remercie par ailleurs le cimetière de mon village, et je présente mes excuses à la famille dont j’ai emprunté la tombe, mais elle avait la configuration parfaite pour la photo que je voulais faire.

Anne Pauly nous raconte donc son père, son décès, son inhumation. Pour ceux qui l’auront vécu, ils se retrouveront dans cet espace ténu entre le rire et les larmes, les absurdités du moment qui donnent envie de rire, ces moments incongrus où, au contraire, on se met à pleurer parce qu’une chose infime est venue nous rappeler un instant fugace de complicité. C’est fou, lorsqu’on perd un père dont on croit ne s’être pas senti si proche que ça, tous les moments intimes qui nous sautent au visage, dans les situations les plus improbables. Elle décrit aussi la colère qui peut nous animer, ensuite, face à la bêtise de certains, leur futilité, leur inefficacité au travail, ces injustices qui se manifestent par la violence verbale. Et puis découvrir son père, au travers d’une lettre, tel qu’on n’a jamais osé l’imaginer. Des pères qui vivaient à une époque où être sensible était interdit, et qui ont masqué leurs sentiments sous une carapace de pudeur et d’agressivité (et l’addiction en plus pour elle).

Alors ce bout de journal intime n’est pas le livre du siècle, mais Anne Pauly sait rendre à la perfection les riens du quotidiens, les bruits de la voiture qu’on ouvre (mouip mouip), les souvenirs et ce qu’on ressent.

Le berceau – Fanny Chesnel (265 pages)

Joseph est en train de fignoler le berceau de sa première petite-fille, lorsqu’il reçoit un appel : l’avion qui transportait son fils a disparu des radars.

Fanny Chesnel nous entraîne dans un road movie peu commun, où le paysan normand va prendre l’avion pour la première fois, malgré son appréhension, pour retrouver la trace de sa petite-fille pas encore née.

Bien que j’aie un doute sur l’ouverture d’esprit de mes amis Manchots (Nachus, fils de nachu !) ce berceau est moelleux comme une turbulette, tendre comme un chamallow et comme dans le liquide amniotique d’un ventre de femme enceinte, rassurant.