Asymptote – David Hue – auteur (206 pages)

En pleine affaire Griveaux, je trouve amusant de parler d’Asymptote, le premier roman de David Hue sur la manipulation des politiques et de la déliquescence de notre système démocratique.
Rien à voir bien sûr, Asymptote est carrément plus sombre qu’une pauvre histoire de vidéo turgescente, mais on a un fond qui pourrait y ressembler. Cette dystopie décrit le monde tel qu’il pourrait évoluer dans le pire des cas : Fond politique inexistant, mais communication des partis très au point, système d’éducation appauvri, fécondité quasi inexistante, désordres climatiques très importants sans aucune volonté réelle de les améliorer, monde noir, gris sombre, déprimant.

Parfois, au milieu de ce chaos, une conscience essaye de faire un monde plus juste, plus beau. C’est le cas de ce policier qui enquête sur le meurtre d’un juge très aimé, très consciencieux, très droit. Deux skinheads ont été vus proches du lieu du crime et une croix gammée a été entaillée sur le torse de la victime. L’extrême-droite serait-elle derrière ce crime odieux, ou bien la ficelle est trop grosse, trop visible pour être vraie ? On a tendance à ne plus croire en grand-chose dans ce monde décadent.

Donbass – Benoît Vitkine (282 pages)

Benoît Vitkine a couvert depuis 2014 le conflit Ukrainien pour le Monde. Il a obtenu le prestigieux prix Albert Londres pour ses articles. Sa plume est très belle, son analyse est fine, c’est mérité. Dans ce roman policier, il nous interpelle sur une mort particulière (un assassinat) dans un monde où la mort est quotidienne (la guerre). En Europe, on se moque de ce conflit, qui est pourtant à nos portes. Le Donbass, c’est cette région à l’est de l’Ukraine  déchirée entre une Ukraine ayant des visées sur l’Europe, et une Russie qui a soutenu les séparatistes.

Il nous en explique les grandes lignes au travers des populations qui vivent sur la ligne de front. Il explique la misère, l’alcool, les usines de coke, les gens qui restent, les aéroports, les gares et les routes coupés. Il raconte l’absurdité des conflits, des clans qui sont flous, des gens qui ont choisi un camp, mais qui ont besoin de manger, et qui s’adaptent, des trafics qui poussent sur le terreau du chaos. Il place l’histoire dans un moment du conflit où tout est à peu près statique : les deux camps se tirent l’un sur l’autre, mais évitent les victimes. Les gens s’habituent aux explosions permanentes, l’homme s’habitue à tout. Il parle des traumatismes de la guerre d’Afghanistan, toujours pas vraiment digérés.

Bref, on apprend beaucoup de choses, les personnages sont troublés et troubles, le suspense, pour couronner le tout, est parfaitement maîtrisé. Rien à jeter là-dedans, la petite histoire dans la grande Histoire, le style. Quand on a en plus la chance d’avoir rencontré l’homme, à l’écoute de tous, qui connaît son sujet sur le bout des doigts, on n’est pas étonné qu’il en ait sorti un livre aussi passionnant.

Vesper – Vincent Crouzet (421 pages)

Vesper, c’est une plongée brute dans l’histoire des vingt dernières années du vingtième siècle en Afrique, territoire instable et sanglant. Vous sortez du boulot, vous ouvrez le livre, et vous êtes dans la moiteur de l’Afrique australe. Si vous y êtes déjà allé, vous retrouverez cette chaleur qui vous assaille à la sortie de l’avion, comme si vous entriez dans un four, l’humidité qui vous fait dégouliner, et aussi cette odeur si particulière. Quand mon père ou mon grand-père m’envoyaient des cartes postales, dans les enveloppes légères striées de bleu et rouge “par avion”, elles “sentaient” encore l’Afrique quand elles arrivaient jusqu’à moi.

Vesper raconte l’Afrique quand il y avait encore des animaux sauvages, et on est avec Victor qui repasse ses années de services au sein de la DGSE au travers de ses souvenirs les plus forts, ses amitiés surprenantes avec des chefs de guerre, ses trafics, ses peurs, ses voyages épiques et presque plus dangereux que les scènes de guerre. Il y a les images, les sons, les odeurs, les sensations, les émotions. On y est vraiment.

Vesper est le pseudo de cette femme superbe qui va bientôt devenir la directrice de la DGSE. Au café du musée Beaubourg, elle a donné rendez-vous à Victor, son agent depuis vingt-cinq ans. Comme toujours, ils se retrouvent comme des amants. Mais cette fois, elle l’a convoqué pour le virer. Bizarrement, il s’y attend, et ne cherche pas vraiment à se défendre. Comme des amants qui vont se séparer, ils évoquent leur longue collaboration.

On n’aime pas trop Vesper, parce qu’on sent qu’elle a manipulé Victor pendant toutes ces années. Elle a fait de lui ce qu’elle voulait, l’a envoyé sur tous les fronts, au propre comme au figuré, et ses notes toujours parfaites ont largement contribué à son ascension. On l’admire et la jalouse, surtout, parce qu’elle est sublime, redoutablement intelligente, que tous les hommes en sont amoureux, et qu’on ne lui arrive pas à la cheville.

On n’aime pas trop Victor non plus, transi amoureux, macho, désabusé, cynique, un peu voyou, un peu trafiquant de tout, un peu louvoyant. Que cache-t-il encore? Il nous fascine quand même, car il a beaucoup bourlingué pour les yeux de Vesper. For her eyes only. Par amour. Parce qu’il a eu une chance insolente. Il a un côté touchant, car on le sent profondément humain, sincère dans ses amitiés, touché par la grâce de paysages époustouflants, démoralisé par les défaites de ses amis, trahis par leurs proches et abandonnés par la France, secoué de sanglots lorsqu’il tient un enfant mourant dans ses bras.

On est happé par ce livre au romanesque échevelé, mais quand on connaît un peu Vincent, quand on a eu la chance d’échanger un peu avec lui, de boire un verre (ou bien était-ce deux?) de Crozes-Hermitage dans un lieu empreint d’histoire, parce que tout compte, y compris la mise en scène, on sait que ce sont les images qu’il a vues, les émotions qu’il a éprouvées et que c’est bien lui qui parle dans son dernier roman. Plongez-vous à vif dans le napalm et le piment, le tout enrobé de romanesque et d’amours contrariées. Il sort aujourd’hui, foncez.

L’empathie – Antoine Renand (447 pages)

Le dernier roman de la sélection Bloody Fleury 2020 est indéniablement le plus noir. Une vraie enquête policière avec un vrai méchant et un vrai duo de flics, un homme, une femme, mais assez différents de ce qu’on peut voir en général.

C’est assez dur, mais on le lit d’une traite, pour les amateurs du genre, c’est vraiment un très bon bouquin. Pour un essai, c’est transformé! Un très bon premier roman, assez violent.

Rade amère – Ronan Gouézec (190 pages)

Tout d’abord, je suis rarement sensible à la typographie des livres, mais là, le côté très serré m’a presque gênée. Ensuite, j’ai eu du mal à adhérer à l’histoire et aux personnages. Parfois, j’ai trouvé que c’était un peu trop écrit, avec des phrases qui utilisent des métaphores et des mots recherchés mais qui ne sonnent pas forcément justes, un peu surchargées, peut-être une maladresse de premier roman.

Moi je pense surtout que l’auteur veut décourager tous les touristes de venir en Bretagne, dans le roman il y fait toujours mauvais et froid, les gens y sont presque tous désagréables et violents,  mais je ne lui en veux pas, on fait pareil en Normandie, on fait croire aux gens du sud qu’il fait toujours un temps pourri pour garder nos grands plages de sable fin belles et vides pour les laisser s’entasser comme un jeu de tetris sur des plages de galets surchauffés. Ruisselant.

Les saisons inversées – Renaud S. Lyautey (247 pages)

Décidément, je suis très enthousiaste sur les livres du prix des lecteurs du festival de Bloody Fleury qui se tiendra pour la cinquième fois du 31 janvier au 2 février 2020 à Fleury sur Orne dans le Calvados.

Ce roman d’espionnage ne met pas en scène de supers héros. Juste des êtres humains qui font leur boulot, qui ont des amitiés ou des inimitiés dans les couloirs feutrés des hautes sphères diplomatiques. Jusqu’à loin dans le livre, l’enquête piétine, pourquoi diable ce haut fonctionnaire que tout le monde aimait, ou au moins respectait s’est-il fait sauvagement assassiner chez lui? Et où était-il donc les jours qui ont précédé sa mort?

Turpin est un vieux de la vieille, il sait à peine lire ses mails. Mais il va mener une enquête consciencieuse et minutieuse. Intriguant.

Le cercle de Caïn – Sophia Raymond (348 pages)

Vous connaissez Ötzi, la momie des glaces? Sophia Raymond s’en inspire pour nous entraîner dans une histoire de malédiction, comme celle qui a entouré la découverte des tombeaux en Egypte. Clara, journaliste douée mise au placard suite à une sombre affaire se lance dans l’enquête. Cartésienne, elle a du mal à imaginer qu’il s’agit d’une malédiction. Et pourtant, tout laisse à le penser. La momie se vengerait-elle d’avoir été dérangée dans son sommeil éternel?

Je suis fascinée par la vraie histoire de cette momie retrouvée fortuitement avec des éléments totalement nouveaux sur les hommes préhistoriques; Présence de tatouages, vêtements, outils, état de santé, nourriture. On pensait avoir à faire à des sauvages, on s’aperçoit qu’ils avaient des notions de médecine, et que, comme nous, ils pouvaient vivre assez longtemps, y compris avec des problèmes de santé, comme les calculs biliaires ou l’arthrose. Car Ötzi n’est pas mort autour de quarante-cinq ans de ses problèmes de santé, mais il a été assassiné! 

Alors, Y a-t-il malédiction, ou bien un coupable se cache parmi les derniers survivants de la découverte? Frissonnant.

Requiem pour une république – Thomas Cantaloube (538 pages)

Troisième opus de la sélection Bloody Fleury, ce premier roman est pour moi une vraie réussite. Dans le contexte troublé de l’après-guerre et des guerres de décolonisation, en l’occurrence, ici, l’Algérie, Thomas Cantaloube nous emmène dans une histoire où les gentils ne sont pas vraiment gentils et les méchants pas si méchants que ça.

Un roman noir autour de trois personnages essentiel, Luc le flic, Antoine le truand, et Sirius le mercenaire. Une famille est assassinée. Les autorités orientent les enquêteurs vers un règlement de compte du FLN. Deux personnes, un flic et un truand, vont enquêter de leur côté pour découvrir la vérité.

Tout est articulé autour de la période qui a vu nos héros de la deuxième guerre mondiale s’acoquiner avec qui ils pouvaient pour avoir le pouvoir, des salauds qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu, la manipulation de l’information par les médias et le gouvernement au nom de la raison d’Etat. Brutal et sans complaisance.

Pension complète – Jacky Schwartzmann (184 pages)

Dino est issu d’une banlieue pauvre de Lyon, mais il vit depuis vingt ans au Luxembourg avec Lucienne, multimilliardaire de trente-deux ans son aînée. Il n’est pas gigolo, Dino, parce qu’il l’aime vraiment, Lucienne. Pourtant, à un moment, elle lui demande de prendre le large et d’aller un moment à Saint-Tropez. Et là, tout dérape.

Dans ce polar déjanté, deuxième de la sélection du prix des lecteurs de Bloody Fleury 2020, on rit beaucoup. A l’instar de l’excellent Mamie Luger, de Benoît Philippon, le style sert énormément le livre. Comme c’est assez court, je ne veux pas déflorer plus, mais foncez pour une vraie tranche de rigolade. ça pourrait sembler incongru de qualifier un roman noir ainsi, mais c’est vraiment désopilant.

Bandidos – Marc Fernandez (314 pages)

Quel plaisir de retrouver la joyeuse petite bande Diego, Isabel, Lea, Ana, David, Pablo et Nicolas !

Comme toujours, Marc Fernandez prend un prétexte historique et/ou politique pour dérouler l’histoire de son thriller : Après les bébés volés en Espagne (Mala Vida) et la tentative d’assassinat du dictateur Pinochet et l’opération Condor qui en a résulté pour traquer les opposants au régime dans le monde entier (Guerilla Social Club), c’est cette fois l’assassinat d’un journaliste photographe vingt ans auparavant et donc la liberté de la presse qui est le point de départ.

Entre Buenos Aires et Madrid, l’enquête va mettre en avant un climat social toujours tendu dans cette partie du monde, avec une police parfois corrompue (les bandidos du titre), et un phénomène existant partout : la folie de l’information immédiate, à sensation véhiculée par les réseaux sociaux et les chaînes d’info continue avec une qualité qui laisse parfois à désirer. Palpitant.