Une jolie histoire entre deux agoraphobes qui habitent dans deux immeubles qui se font face à face. Un roman tout en douceur malgré la violence sourde, la naissance d’une histoire d’amour entre deux cabossés de la vie. Laure Gombault a une écriture tout en finesse et ciselée qui nous laisse un sentiment de délicatesse.
Ervé est un écorché de la vie, un pauvre gamin aux yeux terriblement bleus qui a malheureusement été vêlé par une mère inconséquente. Mais comme le dit Robert Mc Liam Wilson en incipit de Eureka Street « Toutes les histoires sont des histoires d’amour ». Morsures de nuit ne fait pas exception à la règle. Ervé nous crie son amour et s’il mendie des euros pour se bourrer la gueule, il mendie beaucoup de tendresse aussi. Il écrit sur ses amis d’infortune, tombés avant lui, du sida, d’un cancer, ou étranglée, sa façon à lui de leur rendre hommage, afin de ne pas les oublier. Il hurle son amour à ses deux poumons, ses deux filles, et à Elle aussi, même si elle est partie. Il ne se justifie pas, il n’explique rien, mais chacune de ses phrases est un coup de poing, dans un style âpre et pourtant poétique.
« J’ai besoin de ce trop-plein de silence sur mes années de perdition » « l’humidité […] se tatoue même jusque dans les os » « ma colonne n’a plus rien de vertébral » « dans le plus noir de la nuit, tu te retrouves assiégé jusqu’aux entrailles »
L’ancêtre de Clarisse est l’un des rares survivants du radeau de la Méduse. Nous connaissons tous le tableau magistral de Géricault, mais j’ignorais que c’était une vraie histoire. Sur fond politique instable, visant à destituer le ministre de la marine, cet évènement déjà terrible en soi va devenir le centre d’un enjeu qui dépasse les protagonistes. L’ancêtre de Clarisse va acquérir le livre officiel et donnera sa propre version de ces jours tragiques en l’annotant pour corriger les faits décrits. Clarisse est la descendante d’un homme qui a survécu grâce à des actes de cannibalisme. Inconsciemment, son art va en devenir la revendication. Elle va expurger la culpabilité de son ancêtre, gardée secrète, pour la refléter dans sa sculpture. Bien écrit et terriblement romanesque, on peut néanmoins regretter qu’elle ne s’attarde pas plus profondément sur l’histoire de son aïeul, en insistant davantage sur le contexte historique. Une histoire qui se dévore…
Et si la poétesse Sylvia Plath ne s’était pas suicidée en 1963, écartelée entre son rôle de mère, de bonne épouse bafouée, trahie et quittée, et son envie incommensurable d’être libre et d’écrire ? C’est le postulat de Coline Pierré, qui a choisi la vie, plutôt que la mort, et fait vivre Sylvia au-delà de cette date fatidique. Mariée à l’un des plus grands poètes contemporains, Ted Hughes, elle aura été novatrice dans l’écriture, à la fois féministe et très ancrée dans le réel de la femme au foyer. Aujourd’hui, elle serait probablement détectée bipolaire. A l’époque, trahie par l’homme de sa vie, et malgré son succès déjà éclatant, elle ne trouvera pas d’autre issue et scellera son sort. Coline Pierré signe là une ode à la vie, aux femmes, au féminisme, à l’optimisme, tout en décrivant une époque, où le joug des femmes était bien difficile à enlever.
Tomas a perdu sa femme et ses deux enfants dans un accident de voiture (il y a beaucoup de veufs dans mes lectures en ce moment) et pour endormir son désespoir, il s’exile dans une ville-pays où le climat est maussade et l’ambiance figée. Il va bientôt découvrir le secret des habitants, « immunisés » contre la mortalité naturelle. Que faire du temps lorsqu’on a l’éternité devant soi, si aucun accident ne vient y mettre fin ? Combien de temps dure le deuil, l’amour ? L’auteur nous raconte cette histoire extraordinaire comme si elle était banale, et s’interroge sur le sens de la vie, sur les envies qui nous animent. Un roman original et bien écrit qui apporte une touche de philosophie et de réflexion salutaire sur l’impermanence, comme l’indique la quatrième de couverture.
Un journaliste sportif part en retraite après une carrière qui s’est écroulée au décès de sa femme et de sa fille. Cependant, en rangeant ses dossiers, un vieux reportage jamais fini tombe à terre : un jeune joueur de baseball prodige qu’il était sur le point d’interviewer s’était tué dans un accident de voiture, mettant fin à l’article en devenir. En apprenant qu’un autre jeune prodige utilise la même technique de lancer de balle et fait le « buzz » sur les réseaux sociaux comme inventeur de ce lancer, Nathan décide de terminer son reportage sur Richard pour lui redonner la place qui aurait dû lui revenir. Mais son enquête va révéler des points bien sombres dans la vie apparemment tranquille de cette petite ville des Etats-Unis. Dixième manche est un roman français biberonné à la culture américaine, et ça fonctionne du tonnerre ! Personnages bien campés, intrigue bien ficelée, on dévore ce roman haletant d’une traite, qu’on soit fan de baseball ou novice en la matière.
Blanche est une femme trompée et délaissée qui manque de confiance en elle. Avec trois enfants, elle doit jongler entre son travail de comptable et l’organisation de sa maisonnée, dans un brouillard affectif qui enlève une partie de sa capacité de raisonnement. Sans compter qu’elle est provisoirement mutée pour enquêter sur un détournement de fond dans une petite agence perdue au fin fond des Alpes. Comment va-t-elle pouvoir gérer cette situation ?
Avec un humour décapant et de jolies trouvailles stylistiques, Claire Ballon nous emmène dans le sillage de Blanche (dont le personnage m’a fait penser à La Blandine du film les Cyclades) et on croque ce roman comme un chamallow à la menthe poivrée.
Chouette ! un grand producteur a trouvé le scénario du narrateur génial ! Ils vont faire un beau film, une belle histoire d’amour en noir et blanc, lente et intellectuelle. Mais les contraintes économiques des financements amènent à faire quelques concessions. Fab Caro nous emmène à nouveau dans un roman très drôle qui décrit un univers malheureusement probablement proche de la réalité. Il n’a vraisemblablement que peu forcé le trait. Je vous ai déjà dit que j’étais acquise à la cause de l’humour de Fabrice Caro ?
Fredrick Exley, essentiellement connu pour son roman « Le dernier stade de la soif » a peu écrit et a écrit sur le tard. Son ami, prix Pulitzer Jonathan Hardley, disait de lui qu’il était l’homme d’un seul roman. Ce premier roman a obtenu le prix de la fondation William Faulkner et il a été sélectionné pour le national book award. Monsieur Toussaint Louverture, éditeur à part s’il en est a traduit toute l’œuvre d’Exley qui se résume à trois romans. « A la merci du désir » est le troisième volet de ce qu’Exley appelait des mémoires fictionnelles. Il mêle dans un délire paranoïaque et alcoolique des personnages réels et d’autres inventés, et il en va de même pour les anecdotes racontées. Une œuvre fictionnelle, donc, où l’auteur se met en scène comme un personnage. Il y met toute sa paranoïa (il fera plusieurs séjours en hôpital psychiatrique) et son alcoolisme (qui finira par le tuer). Il réfutait ses origines irlandaises, pourtant on y trouve cet humour caustique et tragique que l’on lit aussi chez Robert mc Liam Wilson. Il y a aussi un peu de Tom Robbins dans ce roman foisonnant et délirant. Bref, un roman qui ne laisse pas indemne.
Franck a perdu sa fille dans un braquage qui a mal tourné. Il a sombré et sa femme l’a quitté. Un an après, les policiers n’ont toujours pas de piste, malgré des témoins oculaires qui décrivent un jeune homme brun avec un tatouage sur l’épaule. Alors Franck va mener sa propre enquête. Dans ce road trip haletant comme Michael Mention sait si bien les écrire, on traverse la fin des années soixante-dix autant que la France de Paris à Marseille sur fond de campagne électorale française pour finir au Guyana à Jonestown sur fond de People’s Temple. Un roman qui évoque le désarroi d’un père face à la perte incommensurable d’un enfant en noyant sa détresse dans l’action, à la limite de la folie.