L’écriture de Stefan Zweig est une pure merveille. Dans Amok, il raconte ce qu’il présente comme l’une de ses propres anecdotes de voyage. Un passager mystérieux rencontré sur un bateau au retour d’un périple en Asie du Sud-Est lui raconte la raison terrible de sa présence sur ce bateau. Tout est parfaitement orchestré par Zweig qui nous dévoile cette histoire tragique avec une économie de mots qui suffisent à nous donner la vision d’ensemble de l’ambiance, l’atmosphère, la lumière dans la nuit, la moiteur, les odeurs, le suspens.
Fan de la trilogie « Mala vida », « Guérilla Social Club » et « Bandidos », je me suis bien sûr procuré le préquel de cette série. Un préquel, c’est une histoire qui se passe avant, mais qui est écrite après. L’auteur a profité de cette histoire pour glisser quelques anecdotes de son expérience de journaliste international sur le trafic de drogue au Mexique, qui en font un roman réussi pour quitter les personnages de la série et en démarrer une autre sur ce même thème. S’inspirant toujours de faits historiques, les romans de Marc Fernandez, estampillés polar, sont des enquêtes qui se lisent en page turner avec des personnages attachants.
Et pour prolonger l’expérience, vous pouvez écouter ma chronique avec des extraits et l’interview de l’auteur sur radio-toucaen.fr mercredi 07/02/2024 à 19h30 en direct, ou en replay dès le lendemain
Ah la la, ces répétitions, ces répétitions… Hormis ces fameuses répétitions qui émaillent le début de ce récit, j’ai trouvé plutôt intéressant d’aborder les souvenirs familiaux au travers de la cuisine de sa culture. Il se trouve tout à fait par hasard que j’ai en partie les mêmes souvenirs culinaires. Je trouve donc Elise Goldberg tout à fait injuste à ce sujet, considérant la cuisine ashkénaze comme terne, grise et marron. Bon, ok, les pieds de veau en gelée, c’est infâme, et ma mère n’en a plus fait depuis des dizaines d’années. Et bon, ok, de tout ça, il ne restera probablement que le foie haché, et encore, juste pour mon fils et moi, car le reste de la famille ne mange pas d’abats, même de poulet. N’oublions jamais que les cuisines locales sont généralement des cuisines qui ont utilisé les produits locaux disponibles pendant les périodes de disette. Il en va de même pour les escargots, les cuisses de grenouille, la panse de mouton farcie ou le poisson fumé. Et c’est vrai que j’ai appelé ma mère l’autre jour pour lui dire : « Je suis passée dans la rue des rosiers. Il n’y a plus Goldenberg ! » j’ai refait la rue 10 fois, incrédule. Ma madeleine à moi, c’est le cornichon qu’ils me donnaient à chaque fois, l’extrayant de l’énorme tonneau. Et ça a disparu. Alors voilà, ce livre m’a laissé une impression étrange, un peu nostalgique. Et je me suis demandé si quelqu’un d’autre que moi pouvait s’intéresser à ce genre de souvenirs.
Si j’ai trouvé le sujet très intéressant et peu abordé en littérature, et si j’ai trouvé la construction intéressante, je déplore encore une fois un format de répétition qui me fatigue et m’incite à perdre le fil des récits. Ce roman veut dénoncer une situation intolérable (dont les Etats-Unis ne se vantent pas), le traitement des émigrés japonais au début du vingtième siècle qui a perduré et s’est amplifié au moment de la deuxième guerre mondiale. Mais la construction du roman, basée sur la répétition et l’accumulation de ces histoires, comme pour amalgamer ces vies, les déshumanise. On reste distant face à leurs interrogations, leurs souffrances, leurs désillusions. À aucun moment, je n’ai réussi à avoir de l’empathie pour ces femmes. Certaines s’en sont mieux sorties que d’autres. Certaines sont mieux tombées que d’autres. Meilleur mari, meilleure situation professionnelle, meilleurs patrons. D’autres ont au contraire souffert plus violemment leur déracinement, leur sort s’est révélé moins clément. Pour ma part, c’est l’incompréhension qui a dominé tout au long de ma lecture. De qui parle-t-elle ? Qui veut-elle mettre en avant ? Est-ce la même qui souffre d’un mari violent et d’une situation économique désastreuse ? Cette instabilité m’a donné le mal de mer et je n’ai pas réussi à me plonger dans ce morceau d’histoire qui mérite pourtant qu’on s’y attarde.
La nouvelle, je ne le martèlerai jamais assez, est un genre exigeant qui ne permet pas d’approximation. Dans ce petit recueil facétieux, qui oscille entre Raymond Queneau et Bobby Lapointe, vous trouverez de petites histoires rigolotes. Elles n’ont rien à voir entre elles, mais l’auteur a su glisser ici et là de petits rappels qui fonctionnent en comique de répétition. J’ai beaucoup aimé « Mais où est donc Ornicar », un hommage à l’orthographe qui devrait être utilisé par tous les profs de français pour expliquer certaines règles de notre belle langue avec laquelle François Kufs jongle et joue.
Au travers de quelques anecdotes, Eduardo Halfon nous raconte sa vie, l’histoire du Guatemala telle qu’il l’a vécue, son fils, son père. Une histoire de transmission et de souvenirs, la peur d’être père, et aussi les joies qui en découlent.
Niklaus Harnoncourt, violoncelliste et chef d’orchestre a beaucoup coopéré avec les journalistes pour se raconter et raconter sa vision du métier de chef d’orchestre lors d’entretiens mythiques. Bertrand Dermoncourt nous fait part dans ce cours ouvrage de thèmes chers au musicien pour nous faire effleurer son art, l’évolution du métier de musicien et des orchestres à cause de la mondialisation du métier. Un texte très intéressant.
Polina Panassenko nous raconte son parcours d’émigrée russe. Comment elle a refusé de parler français au début, les sons bizarres qui s’échappaient de la bouche des enfants, à l’école, qu’elle voyait comme un orphelinat, puis l’inquiétude de sa mère à l’éventualité qu’elle oublie le russe, les mélanges des langues et puis ce prénom, francisé pour mieux s’intégrer, et la difficulté pour reprendre son prénom de naissance. L’absurdité administrative qui passe un temps infini à gérer ce genre de détails, quand les tribunaux son débordés. Au travers de ses souvenirs d’enfance, elle nous dépeint une Russie et une France des années 80 à nos jours avec beaucoup d’humour, de tendresse, un soupçon de nostalgie, un rien d’effronterie et un attachement profond à ses deux pays.
Qu’il est doux ce petit Lulu, près de la mer où il collectionne les objets qu’elle rejette sur la plage ! Lulu vit seul avec sa mère sur protectrice. Son seul moment d’évasion, c’est jouer à la plage. Il commence alors une collection hétéroclite, maniaque, minutieuse. Un premier roman joli et poétique, original, un livre doudou à l’écriture délicate, raconté du point de vue de cet enfant un peu étrange, marginalisé à cause de cette mère tellement angoissée qu’elle en est toxique. Mais les ressources de l’enfance sont inépuisables et il trouvera le moyen de s’ouvrir sur le monde, à sa manière.
Lorsqu’un vieux veuf, passionné de peinture rencontre sa petite voisine qui adore dessiner, une amitié sincère les lie, d’autant que l’adolescente s’entend mal avec sa mère, férue de musique. Patient, Georges va initier Johanne à transcender les émotions qu’elle ressent à la vue d’un tableau pour décortiquer et mettre des mots sur la technique, le contexte historique, politique et religieux de l’œuvre de Léonard de Vinci : La Joconde. Cécile Béné est aussi passionnée et érudite que ce monsieur. On apprend plein de choses dans ce joli roman. Si, comme moi, vous aimez la musique et la peinture, vous serez comblés.