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Vernon Subutex – Tomes 1,2 et 3 Virginie Despentes (Respectivement 429, 405 et 406 pages soit 1240 pages en tout)

Je ne sais pas si Virginie Despentes trouverait à son goût la fascination absolue qu’elle a exercée sur moi au travers de cette trilogie fouillée et dense. Pour moi, elle est un génie de l’écriture. Je ne regarde pas de série, alors je ne sais pas ce que vaut l’adaptation avec dans le rôle titre Romain Duris (qui n’a pas les yeux bleus ni un regard magnétique, donc déjà, ça ne colle pas bien), mais je me demande ce qu’ils ont fait de ces mille pages de réflexion philosophique et ce regard acéré sur notre société. Elle part d’un événement dont on pense qu’il va prendre toute la place dans la trilogie, alors que ça devient un détail de l’histoire qui s’efface totalement au profit d’autres intrigues plus marquantes. Elle navigue de personnage en personnage, tous vrais, tous imparfaits, tous dingues, extrémistes, parfois machos, gauchos, fachos, drogués, alcoolos, actrices de porno. Elle a elle-même connu mille vies, et elle peut prétendre être une bonne part de chacun ; Pourtant, ils sont nombreux ! Difficile de les quitter, et on les quitte comme on regarderait la Terre d’un point de l’Univers très éloigné, encore une fois, comme si l’ensemble de l’histoire n’avait pas beaucoup d’importance au regard de la grande Histoire. Mes personnages préférés sont Pamela Kant et Kiko. Mais j’aime bien Marcia aussi. Qui n’aime pas Marcia de toute façon ? Ce roman incroyable, féministe, altruiste, éclairé, visionnaire, m’a collé un gros uppercut au coin de la mâchoire.
« Oublie l’idée de te plaindre de la violence des libéralismes si à la première occasion tu exerces ta force sur autrui. Des mecs incapables de se dire si quand je bois j’empêche la moitié des gens de se sentir bien alors je dois arrêter de boire et trouver quelque chose qui me réussisse mieux ne sont pas des mecs qui veulent repenser l’exercice du pouvoir. C’est juste des mecs qui sont frustrés de ne pas être du côté du maton. »
« Il avait demandé : « t’as déjà été violée ? » Il s’attendait à une anecdote terrible. Elle l’a regardé, horrifiée, « J’ai jamais touché à une bite. Jamais de ma putain de vie. Je ne veux même pas y penser. » et il a eu envie de la serrer dans ses bras. Voilà. Il en avait trouvé une qui n’avait rien à raconter de terrible, ça changeait de l’ordinaire. »
On ne sort pas indemne de Vernon Subutex.

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J’écris ton nom – Sylvestre Sbille (318 pages)

Beaucoup de gens ont aimé ce livre parce qu’il évoque un fait d’armes de la résistance peu connu : la libération de plus de 200 personnes d’un train en partance pour les camps de la mort en 1943 en Belgique. C’est vrai, en France, on parle peu des résistants belges. Et c’est bien de leur rendre hommage. Cependant, quand on écrit un roman historique, on se doit d’être irréprochable sur les détails historiques. Qu’on prenne des libertés avec la pensée des protagonistes ou des détails de leur vie intime, pourquoi pas. Qu’on s’arrange même avec l’histoire, pourquoi pas, tant qu’on y fait référence dans des notes de fin par exemple. Mais qu’on commette des fautes historiques visibles par de simples lecteurs comme moi qui ne sont pas historiens, ce n’est pas acceptable. Des détails, comme des fautes d’orthographe, m’ont heurtée comme des gifles. Aucun citoyen lambda, aussi informé soit-il n’avait de notions concernant la bombe atomique en 1943. Le riz n’était pas la denrée principale dans les foyers. Et si quelques personnes commençaient à évoquer que les camps de travail n’étaient que des fours crématoires où on supprimait massivement tous les indésirables, c’était très limité. Je pense que Youra et ses comparses ont voulu libérer les gens qui partaient travailler, pas mourir.

Je n’ai de ce fait pas non plus trouvé la plume douce. Ni juste ni douce. Les juifs n’étaient pas tous idiots et les nazis au fait que leur graisse servirait de savon. La naïveté que décrit l’auteur des personnes riches qui payaient des pots de vin dans l’espoir d’être libérés prouve bien à quel point ils étaient à mille lieues de ce qui les attendait. J’ai eu l’impression que les phrases sonnaient comme des reproches à leur égard. Il y a beaucoup de littérature sur la deuxième guerre mondiale. Cet ouvrage n’est pas celui que je conseillerai.

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Tous les petits animaux – Walker Hamilton traduit de l’anglais par Jean-François Merle (186 pages)

Bobby est un petit garçon de trente et un an. Renversé enfant par une voiture, il n’a jamais vraiment grandi, ni physiquement, ni dans sa tête. Après avoir fui le Gros, il rencontre par hasard Monsieur Summers, et il va le supplier de le garder près de lui pour faire un travail important : enterrer tous les petits animaux écrasés par les voitures.

Un livre hors normes qui est aussi violent que doux. Les illustrations sublimes rendent tout à fait hommage à cette dichotomie. On a à faire à une sorte de roman à la Charles Dickens moderne. En tout cas, vous n’avez jamais rien lu de semblable. Et ça vaut le détour.

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Tout ce qui manque – Florent Oiseau (218 pages)

Je suis fan de l’écriture douce amère et désabusée de Florent Oiseau, cet humour
désespéré et cette poésie qui se niche dans les détails sublime ses textes. Il raconte un
auteur qui a perdu son amour et qui va tenter d’écrire un roman qui lui permettra de reconquérir Anna. Il raconte la vérité crue sur le métier d’auteur, idéalisé à tort et à outrance.

Au travers des vérités qu’il nous expose, il nous raconte ce petit village de Dordogne où les gens s’épient, faute de mieux. Un tueur de chiens sévit. La gendarmerie enquête, mais chacun a sa petite idée sur la question. Comme toujours avec cet auteur, on a envie de lire de longues pages à voix hautes et à la terre entière. Je peux le dire : j’ai beaucoup aimé le dernier roman de Florent Oiseau.

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Froid comme l’enfer – Lilja Sigurdardottir, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün (287 pages)

Vous aimez les polars islandais ? Vous aimerez celui-là. Lilja Sigurdardottir dit qu’il y a deux sortes d’écrivains du polar, ceux qui privilégient l’intrigue et ceux qui privilégient les personnages. Elle, son truc, ce sont indéniablement les personnages. Elle profite de l’occasion pour dénoncer les violences faites aux femmes, 80 % des affaires traitées par la police en Islande où il y a peu de meurtres en réalité. Dans cet immeuble plutôt populaire les habitants ont tous l’air de cacher quelque chose d’inquiétant, lequel d’entre eux est responsable de la disparition d’Isafold ?

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La fille qu’on appelle – Tanguy Viel (173 pages)

Une fille qu’on appelle, une call girl, quoi. Dans ce court roman, Tanguy Viel aurait pu piocher son histoire dans des faits réels. Il s’en est sûrement inspiré. Il décrit comment Laura, jeune fille sans bagage d’études, très jolie, ayant posé en tant que mannequin, mais aussi pour des revues érotiques se retrouve prise au piège du maire de sa ville natale dans laquelle elle est revenue. Comment son père, chauffeur de ce même maire et ancienne gloire locale de boxe demande un tout petit service à cet élu. Pourrait-il aider sa fille à trouver un logement ?

L’engrenage est enclenché, Laura et son père seront broyés. Glaçante, son histoire nous rappelle que lorsqu’on est au pouvoir, contraindre quelqu’un à des rapports sexuels peut prendre le visage du consentement.

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Avec la permission de Gandhi – Abir Mukerjee traduit de l’anglais par Fanchita Gonzales Battle (315 pages)


En France, ma génération a pas mal étudié la décolonisation de notre pays. En revanche, on est passé assez vite sur celle de l’empire britannique. Ce roman policier est un prétexte pour évoquer la révolution pacifique menée en Inde par Gandhi, mais aussi la situation dans cette région du monde il y a un siècle, la supériorité affichée des Britanniques vis-à-vis des autochtones, leur relégation à des postes subalternes, quel que soit leur niveau d’études, les ravages de l’opium. Pas mieux de l’autre côté de la Manche, donc. Quand l’homme domine une population locale, rien à faire, on retrouve les mêmes comportements qui poussent à l’injustice et l’inégalité. Pas étonnant que ces populations aient eu besoin de se réapproprier leurs espaces. Dans les années vingt, il ne faut pas non plus oublier que les hommes reviennent d’une première guerre mondiale traumatisante physiquement et moralement. J’ai trouvé par ailleurs l’intrigue plutôt bien menée et intéressante, et la description minutieuse de l’ambiance de cette époque bien rendue. Un bon roman policier plutôt original.

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Un coup de tête – Sigrún Pálsdóttir traduit de l’islandais par Eric Boury (186 pages)

Sigurlina est une jeune fille islandaise turbulente et insolente qui n’hésite pas à outrepasser la place que son père, aimant mais vieux jeu, lui assigne. Cette témérité va la pousser à quitter son islande natale pour les Etats-unis, terre de promesse, avec un culot qui force l’admiration. Mais son parcours sera semé d’embûches.

Un petit livre sympathique Sur une région et une époque qu’on ne connaît pas bien. Le rêve américain de la fin du 19ème siècle, début du 20ème a attiré jusqu’aux confins de l’Islande.

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Eden – Auður Ava Ólafsdóttir traduit de l’islandais par Eric Boury (241 pages)

Suis-je objective lorsqu’il s’agit d’Auður Ava Ólafsdóttir ? Je ne suis pas sûre. Peut-être que l’autrice de « Rosa candida », qui fait partie de mon de panthéon absolu et qui est probablement le livre que j’ai le plus offert aura toujours mes suffrages, quoi qu’il arrive, comme certains pardonnent tout à Annie Ernaux.

J’aime sa façon en l’apparence si simple de raconter des détails de la vie quotidienne en la rendant intéressante. J’aime sa façon de raconter les nuages et la flore islandaise. J’aime ses personnages calmes et posés. Cette fois, elle nous raconte l’histoire d’une linguiste qui culpabilise à cause de son bilan carbone. C’est une préoccupation qu’elle avait évoquée lors d’une interview en 2019, lors de sa venue au festival « Les Boréales », je ne suis donc pas étonnée de trouver ce thème dans l’un de ses romans.

L’autrice nous fait effleurer les rudiments de sa langue si complexe, pleine de déclinaisons qui n’est parlée que par 130 000 personnes dans son pays (+ Eric, son traducteur, dit-elle avec humour). Comme toujours, avec les livres d’ Auður Ava Ólafsdóttir, on finit dans une bulle de légèreté, avec un léger sourire aux lèvres.

Vous pouvez prolonger l’expérience en écoutant l’épisode 5 de « Isa se livre » sur radio-toucaen.fr https://radio-toucaen.fr/emission/isa-se-livre-5/