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Les impatientes – Djaili Amal Amadou (240 pages)

Les lycéens ont décidément bon goût. Avec ce Goncourt, ils le démontrent une nouvelle fois. Rencontrée lors d’un VLEEL, Djaili Amal Amadou est la joie de vivre incarnée. Pourtant, dans son roman, elle nous explique que les filles n’ont pas voix au chapitre. Ce que pense une fille n’a aucune importance. Munyal munyal… Patience ma fille, patience. Voilà ce qu’on répète inlassablement aux filles Peules. Le poids de leur culture est terriblement pesant. La religion est venue ajouter sa couche. On brandit le Coran à tout bout de champ pour imposer la volonté des pères, des oncles, des frères sous couvert de la volonté d’Allah.Pour éviter à leurs mères d’être répudiées avec leurs enfants les plus petits, les filles se laissent marier à des hommes qu’elles n’ont pas choisi. L’hypocrisie et la trahison règnent en maître dans ces concessions. Les femmes attendent que leurs rivales tombent, elles ne se gênent pas pour leur faire des croche-pieds pour se mettre en avant et être la préférée de l’époux qu’on leur a choisi.

Au travers de trois destins bien différents (Ramla, la jolie adolescente qui veut devenir pharmacienne, Hindou, sa demi-soeur mariée le même jour à un cousin violent, bon à rien et buveur et Safira, la première épouse de l’homme qui a décidé de prendre Ramla en secondes noces), on verra que la patience a parfois des failles.

Personnellement, j’ai trouvé ce livre indispensable et terrifiant, même si son autrice a une telle foi en l’avenir et dans le rôle que les femmes ont à jouer qu’on doit l’aider à mettre en œuvre cette lueur d’espoir.

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Envole-moi – Sarah Barukh (202 pages)

A l’instar de la chanson de Calogero 1987, faites un bond dans vos années adolescentes. Vous savez, cette période où vous commencez à chercher à séduire avec des boutons et / ou des culs de bouteilles et / ou des rondeurs et / ou des cheveux qui deviennent indomptables. Cette période où les amitiés sont à la vie à la  mort, exclusives. La période où il y a toujours la belle avec sa copine moche. Cette copine moche qui n’aura jamais confiance en elle, même quand elle sera devenue belle. Qui se réfugie dans les livres et les études pour montrer qu’elle vaut quelque chose, autrement.

Anaïs est devenue adulte et elle fait fausse couche sur fausse couche quand elle reçoit un appel de son ancienne amie d’enfance, Marie. Elle se sont perdues de vue, suite à une année terrible où une succession d’événements désastreux ont fini par briser leur amitié. Alors qu’irait faire Anaïs aux funérailles de Brigitte, la mère de Marie ?

Un roman sur la douleur de l’adolescence, de la découverte de soi, des déconvenues. Un roman sur les débuts de la dégradation sociale dans les quartiers populaires. Un roman où on rit et où on pleure. Des personnages attachants qui restent longtemps après, à vous accompagner. Merci Sarah.

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Black Manoo – Gauz (170 pages)

La quatrième de couverture est exceptionnellement bien rédigée, alors je demande par avance pardon aux éditions Le nouvel Attila de ne pas faire mieux en termes de résumé. Black Manoo est un jeune Abidjanais junkie qui arrive en France dans les années 90. S’ensuit un long parcours du combattant, qui est le lot de tous les sans-papiers qui débarquent en France. L’auteur décortique les mécanismes absurdes d’un monde que les mis de côté réussissent à contourner avec débrouillardise. Jouer avec les codes de ce système devient une seconde nature. 

Avec son style unique, poétique, décalé, merveilleux et pourtant toujours renouvelé, Gauz nous raconte la vie de cet homme hors norme, et en même temps si banal. Après Debout-Payé et Camarade Papa, encore un excellent cru de cet auteur incontournable.

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Beyrouth entre parenthèses – Sabyl Ghoussoub (138 pages)

Avant la rencontre avec Sabyl Ghoussoub, je ne savais pas qu’il était interdit aux ressortissants du Liban d’aller en Israël et aux Israéliens d’aller au Liban. Je savais encore moins qu’en tant que Français d’origine libanaise, aller en Israël représentait le même niveau de risque de représailles. Je l’avais pourtant lu dans “Les échelles du Levant” de Amin Maalouf, mais je croyais naïvement que c’était “avant” et que “avant” était fini depuis la fin de la guerre du Liban. Mais dans cette région du monde, les situations ubuesques ont la vie dure, et rien n’est vraiment simple. 

L’auteur entretient depuis toujours un rapport ambigu avec sa patrie d’origine, et son oeuvre photographique nous met cette relation forte et rebelle en pleine face à chaque cliché (portraits de gens assis, le visage recouvert d’un keffieh, simulacre de gens en armes morts et pleins de (faux) sang…). Ce voyage qui démarre par un long entretien absurde à l’aéroport Ben Gourion à son arrivée est ensuite l’opportunité pour l’auteur de se réconcilier avec ses origines, sa famille aussi. Un sérénade douloureuse et nostalgique qui évoque tous les paradoxes de cette région riche et complexe avec beaucoup d’amour teinté d’espoir un peu vain, un peu fou où rien n’est finalement tout blanc ou tout noir.

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La petite conformiste – Ingrid Seyman (189 pages)

Comment vivre dans une famille de soixante-huitards de gauche quand on est une petite fille conformiste ? Quand Esther voit ses parents qui s’engueulent très fort et se réconcilient tout aussi fort sur le canapé du salon, elle a envie de vomir et part classer ses livres dans sa chambre. Elle déteste son père et voudrait bien que sa mère se libère de l’amour qu’elle éprouve pour cet homme hypocondriaque et maniaque qui pourrit la vie de toute la famille.

L’histoire est brillamment racontée avec un humour cru et décalé qui reflète la vision que cette petite fille puis ado porte sur sa famille, la religion, la politique et la vie en général. Mais l’autrice fait aussi le constat amer qu’on n’est jamais complètement libre, ni libéré, que le poids de notre histoire familiale pèse invariablement sur nos choix de vie. Ce qui est raconté avec la légèreté de l’enfance est en fait atrocement triste.

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Mes amis – Emmanuel Bove (199 pages)

Victor est rentré invalide de la guerre de 14-18. Sa maigre pension lui permet de subsister chichement sans travailler, mais il se sent terriblement seul et donnerait tout pour avoir des amis.

De rencontre ratée en attentes démesurées vis-à-vis des personnes qu’il croise, Victor est toujours déçu.

Ce livre raconte la solitude comme jamais, avec une douce mélancolie et l’amertume des frustrés. Grâce aux éditions de l’arbre vengeur, ce petit opus découvert par Colette en 1924 est un bijou ressorti de l’oubli. Merci à eux  pour leur confiance.

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Fuir le bonheur – Francine Burlaud (205 pages)

Pourquoi Elise est-elle si réticente à aller au mariage de sa sœur qu’elle admire, adore et déteste à la fois ? Des relations de famille, d’amitié, d’amour, tout est merveilleusement et justement décrit dans ce roman. La vie y est exposée dans sa vérité nue, les pensées des uns et des autres confrontées aux discours que l’on sert à la place, pour éviter de froisser, pour masquer ce qu’on n’ose pas évoquer, ce qu’on ne peut pas dire.

Chaque personnage est vrai, aucun n’est caricatural, on a tous connu des situations similaires où nos sentiments ne sont pas les plus reluisants : la jalousie, la honte, le mensonge, la peur. L’ensemble est écrit avec beaucoup de finesse, de sensibilité et d’humour. Merci encore une fois aux éditions Slatkine et compagnie pour leur confiance.

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Au coeur de la fougère – Ian Borthwick et Vincent Fernandel (183 pages)

Quand on m’a proposé de découvrir ce livre sur le rugby, je sortais d’une expérience inédite avec la boxe. Et ça m’avait plu. La différence, c’est que j’avais déjà vu des matchs de rugby, que je me suis même passionnée pour ceux que j’ai vus, que j’ai eu l’occasion de rencontrer des rugbymen, des types durs au mal, costauds et bons vivants. Je connais même le nom de l’équipe de Nouvelle-Zélande, mythique, des All Blacks. A part ça et leur fameux Haka, je m’y connais à peu près autant en rugby qu’en boxe.

Ce qui est intéressant, c’est que l’un des deux auteurs, en l’occurrence Vincent Fernandel, n’est lui-même pas un spécialiste. Il guide donc les gens comme moi sur les terres de Nouvelle-Zélande pour y découvrir ce sport qui est un pilier (oh oh jeu de mots !)  du pays.

Entre des photos absolument magnifiques et un texte à la fois touchant et drôle, on ne rêve que de partir sur cette terre qui a une âme et où les habitants ont tous l’air charmants et accueillants. On parcourt les deux îles du sud au nord au travers de ces expériences humaines jalonnées de quelques-uns des hommes qui ont construit cette équipe.

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Camarade Papa – Gauz (252 pages)

Depuis la rencontre avec Gauz dans “Varions les éditions en live”, où j’ai découvert sa verve poétique, je ne cesse d’en faire l’éloge. Camarade Papa ne fait pas exception à la règle. Un peu comme Giono, Gauz est un auteur difficile à chroniquer. Comment faire ressortir toute la magie de son langage sans le déflorer ? Il est impossible à catégoriser, c’est un auteur vraiment à part.

Nous suivons ici en parallèle Maxime Dabilly, jeune homme de la fin du 19ème siècle qui part à l’aventure de la conquête de l’Afrique et un petit garçon du vingtième siècle, dont le père communiste lui en inculque des théories. Gauz réinvente la langue française en utilisant des artifices poétiques et drôles pour traduire la parole de l’enfant. Il évoque la condition des blancs en Afrique, les maladies, le climat qui les tuent, le découpage des territoires signé avec des croix, bétonnés par des commerces qui sont des doubles jeux de dupes, les amitiés, les inimitiés entre les Français et les Anglais. 

Quel travail d’écriture incroyable ! Quelle richesse dans le vocabulaire !  Quel boulot d’historien ! Tout ce travail amène une fluidité absolue et l’ensemble se déguste comme un bonbon pour enfants. 

Et je ne résiste pas à vous faire partager ma phrase préférée : “Accrochée au ventre des nuages, la lune en croissant est couchée sur le dos dans un hamac d’étoiles” Si avec ça, vous ne faites pas de beaux rêves…Gnianh zigbo !

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Lève ton gauche ! – Frédéric Roux (261 pages)

Dans une récente chronique, j’ai par hasard utilisé du vocabulaire que j’ai emprunté au domaine de la boxe. A priori, la boxe n’est pourtant pas mon univers. Mais ce livre est un vrai uppercut. C’est avant tout un roman social qui se déroule dans les années 70, et même s’il parle de ce petit club qui tourne en partie grâce aux “extras”, entendez des missions de gardiennage, de videurs, la boxe n’est que le prétexte du milieu qu’il raconte.

Nos cinq sens sont sollicités, et on ressent comme les protagonistes, la peur avant les matchs, l’adrénaline, le désarroi des combats perdus, et finalement, pas tellement le bonheur de les avoir gagnés, juste une sorte de “ouf”! j’ai survécu. C’est une bande de jeunes qui s’éclate, et puis, les années passant, ils se rendent surtout compte qu’ils vieillissent. Le style est magnifiquement imagé, le livre est à la fois drôle et pathétique, triste et nostalgique, c’est à lire absolument. Merci aux éditions de l’arbre vengeur pour leur confiance et à Antoine Faure dont je vous conseille la chronique sur 130 livres.