Bandidos – Marc Fernandez (314 pages)

Quel plaisir de retrouver la joyeuse petite bande Diego, Isabel, Lea, Ana, David, Pablo et Nicolas !

Comme toujours, Marc Fernandez prend un prétexte historique et/ou politique pour dérouler l’histoire de son thriller : Après les bébés volés en Espagne (Mala Vida) et la tentative d’assassinat du dictateur Pinochet et l’opération Condor qui en a résulté pour traquer les opposants au régime dans le monde entier (Guerilla Social Club), c’est cette fois l’assassinat d’un journaliste photographe vingt ans auparavant et donc la liberté de la presse qui est le point de départ.

Entre Buenos Aires et Madrid, l’enquête va mettre en avant un climat social toujours tendu dans cette partie du monde, avec une police parfois corrompue (les bandidos du titre), et un phénomène existant partout : la folie de l’information immédiate, à sensation véhiculée par les réseaux sociaux et les chaînes d’info continue avec une qualité qui laisse parfois à désirer. Palpitant.

Mamie Luger – Benoît Philippon (447 pages)

Un polar, ça ? Non, ce n’est pas un polar, ça. C’est un livre qui encense les femmes dans leurs formes et leur intelligence.. C’est une ode au féminisme, un hommage à Audiard, un pamphlet contre la bêtise et l’intolérance, une anthologie de l’amour. C’est une leçon de courage, celui qu’on devrait tous avoir, face aux oppresseurs, aux agresseurs, aux cons.

Benoît Philippon concentre toutes ces qualités dans Berthe, une mamie de cent deux ans, qui accueille la police à coup de pétoire. Ah oui, elle a quand même un défaut, Berthe, elle tue un peu des gens. Elle est gentille, Berthe, pleine d’humour et d’amour, mais faut pas l’embêter, elle s’énerve assez vite. L’auteur enrobe toute l’histoire dans un style et des dialogues fleuris. Ce livre est un ovni explosif, jubilatoire, même si Berthe arrive à nous tirer aussi des larmes. A la fois truculent et touchant.

Si tous les Dieux nous abandonnent – Patrick Delperdange (292 pages)

Le livre de Patrick Delperdange porte bien son titre. J’ai envie de dire, rarement titre n’a autant illustré ce qui nous attend dans le roman. Léopold recueille Céline qu’il a trouvé dans le froid. Cela fait jaser au village. Et surtout, Maurice lui en veut terriblement à Céline, car elle s’est défendue contre son chien qui la mordait en lui donnant un coup de bâton qui l’a salement amoché.

Tous les personnages sont taiseux, la plupart sont bêtes sales et méchants. Dans ces minuscules villages où chacun a son lourd secret, où tout le monde épie tout le monde, et où les uns spéculent sur les agissements des autres, la tension monte inexorablement.

Classé en roman noir, ce livre est pour moi un roman sombre, qui m’a un peu rappelé l’été circulaire de Marion Brunet. Si vous avez aimé le premier, vous aimerez le second. Des thèmes similaires abordés différemment, un côté encore plus sombre dans celui-ci. Inquiétant.

La méthode Venturi – Christophe Dubourg (388 pages)

Je ne le répéterai jamais assez, Christophe Dubourg est l’auteur qui a boosté mon blog. Alors forcément, on pourrait penser que je suis parti pris. Que je vais totalement manquer d’objectivité sur son denier roman, sorti tout juste pour le Salon Bloody Fleury 2019 : La méthode Venturi.

En plus, il faut savoir que cette personne est incroyablement modeste et humble : « tu sais Isa, ce livre est très différent du premier et tu as le droit de ne pas l’aimer ! « Non mais Kevin, heu… Christophe, j’ai lu 90 pages et j’adore ! »  « Oui mais tu vas voir, parce qu’après… peut-être qu’après, ça ne va pas te plaire ! »

Eh bien si ! jusqu’au bout ! Alors, soyons clairs, c’est en toute objectivité que je dis : c’est un livre QUI DECHIRE !

Venturi est interrogé par des types armés qui ne rigolent pas. Qui sont-ils ? La police des polices ? des méchants ? Et lui ? Qui est ce flic bourré de TOC qui se bourre de pilules bleues ? Christophe Dubourg nous embarque dans une histoire déjantée où rien ne se passe comme prévu et où les faux-semblants (un thème qu’on trouvait déjà dans les loups et l’agneau et qui lui est cher) ont la part belle.

Entre « les loups » et « la méthode », il y a indéniablement un style qui s’est affirmé, l’écriture est à mon avis bien meilleure que dans son premier roman. Quant à l’histoire, elle nous plonge dans un roman noir des années soixante, à la sauce actuelle, ce qui en fait un livre vraiment original et à part.

Les truands ont une sorte de code de l’honneur (ou pas), les flics font sauter des bagnoles à la grenade et se baladent en tongs. Une équipe de branques et de broc, haute en couleur. Tout cela a un petit côté « à l’ancienne » presque désuet, totalement modernisé par les accessoires et le contexte. Truculent comme un dialogue d’Audiard et noir comme un film de Melville, La méthode Venturi est un mix entre les « Tontons Flingueurs » et Ocean’s Twelve. Brinquebalant !

La presqu’île empoisonnée – Guillaume Le Cornec (438 pages)

Je vous avais déjà chroniqué L’île aux panthères, suite à ma rencontre avec Guillaume lors du festival Bloody Fleury 2018. Une version 2.0 du Club des cinq de notre enfance.

La presqu’île empoisonnée est donc la suite des aventures des JAXON, entendez Judith, Amara, Xavier, Oscar et NicolaÏ, tous les cinq embarqués, avec leurs familles, dans une aventure aussi modeste que celle de sauver le monde et la planète ! Cette fois, nos détectives en herbe s’attaquent à un géant des pesticides, financé par la mafia calabraise. Rien que ça ! Personnellement, je trouve que Guillaume Le Cornec a encore affiné son style, et peaufiné son histoire. Une façon intelligente de sensibiliser nos ados à l’écologie. Sur fond de grandes entreprises et de monde de la finance pourris jusqu’à la moelle, il tresse une histoire complexe où de nouveaux personnages font leur apparition.

Ce n’est pas mièvre, ce n’est pas simpliste, même si c’est au départ adapté pour un public jeune. Foncez, et piquez-le à vos ados ensuite, ou l’inverse, car ce Mission impossible miniature vaut le détour. Soufflant !

Chimères – Laurent Loison (426 pages)

Cette fois encore, je vais un peu vous raconter ma vie, car c’est ainsi que je vais pouvoir expliquer mon ressenti sur le dernier opus de Laurent Loison.

Le premier film d’horreur que j’ai regardé était vendredi 13. J’ai cru mourir. J’ai fait des cauchemars pendant des mois et le pauvre ruisseau entouré d’arbres qui bordait la route que j’empruntais pour aller prendre mon bus m’a semblé extrêmement dangereux et hostile de nombreuses semaines après avoir vu ce film. A la fin du film, on croit que c’est fini, et non, Jason casse la fenêtre et nous fait sursauter et il tue les deux derniers qui avaient survécu. (Aujourd’hui, les jeunes rigolent en voyant ce film, mais moi il m’a totalement traumatisée)

Ensuite, il faut que je vous dise : Laurent Loison est un écrivain adorable. Il est prévenant avec ses blogueurs, et bienveillant avec ses collègues. Il se réjouit avec eux de leurs succès et les encourage quand ils ont des coups de mou. Une personne vraiment chouette.

Laurent Loison a l’art d’impliquer les lecteurs dans ses romans, il nous prend à partie d’entrée de jeu. Ça nous met mal à l’aise, il en joue, et nous met face à nos perversions. Forcément, ça dérange. Il entretient ce sentiment de nous mettre le nez dedans, et ça marche.

Il démarre aussi par un certain nombre d’éléments a priori décousus, et puis l’histoire démarre, c’est bien fait, on se prend au jeu, on se laisse aller dans la montée de la violence, on sait que ça va être de pire en pis. On continue à lire, dégoûté, voyeur, mais ça fonctionne.

Alors, Lolo, dis- moi, POURQUOI TU AS ECRIT CE P… DE DERNIER CHAPITRE ?????????

Tu vas m’objecter que c’était volontaire, que ça explique pas mal de choses et tout et tout… mais non !!! Moi, je dis NON ! au dernier chapitre ! Je dis : il n’est pas crédible ce dernier chapitre ! trop c’est trop ! Surtout que je revis mon traumatisme vendredi 13 de quand j’avais 16 ans ! Amateurs de Thrillers bien gores précipitez-vous. Traumatisés de vendredi 13, oubliez ! Traumatisant.

Jeudi noir – Michaël Mention (185 pages)

Demi-finale de la coupe du monde 1982… Tous les gens nés avant 1975 s’en souviennent. Des millions de Français devant leur poste de télé pour regarder ce match historique. J’avais 11 ans, et je ne m’intéressais pas au foot. J’avais même peut-être école le lendemain, à l’époque, les vacances démarraient le 14 juillet. Donc j’étais à l’étage, dans ma chambre, les fenêtres ouvertes à cause de la canicule, et j’entendais les clameurs venant de toutes les maisons alentours, en même temps qu’elle venait du salon, en bas. L’espoir, l’angoisse, le but marqué, la joie, et puis, le cri, et la colère, après l’agression de Battiston par Schumacher. La haine des Allemands ravivée pour un temps après ce geste détestable.

Depuis, j’aime le foot, on a gagné deux coupes du monde, qui ont réuni à chaque fois les Français dans un même élan patriotique, fraternel et fédérateur. Des moments de grâce, qui font momentanément oublier les guerres et les attentats. A minima, je suis le classement de la ligue 1, et vu comme c’est parti, peut-être la ligue 2, l’année prochaine, compte tenu des résultats de l’équipe de ma ville (Caen, et le premier qui rigole, il sort !)

Alors vous l’aurez compris, si vous n’aimez pas du tout le foot, ne lisez pas ce livre, qui retrace cette nuit fatidique du 8 juillet 1982 qui a meurtri le cœur des Français. Et pourtant…

Comme toujours, Michaël Mention n’est pas là où on l’attend, il se renouvelle à chaque histoire. On est happé par le suspense qu’il nous fait vivre tout au long de ses 90 minutes + 30 minutes de prolongation + les tirs au but. On connaît la fin, mais on espère quand même qu’on va gagner (gros spoiler, désolée), il arrive à nous faire vivre ce match comme si c’était la première fois qu’on le voyait, ce qui est une belle performance, tout de même ! Agrémenté de faits historiques, saupoudrés ici et là, on se passionne pour ce match raconté comme un thriller, où les Français sont petits et agiles, face à des monstres blonds. David contre Goliath. Tétanisant.

Anaisthêsia – Antoine Chainas (340 pages)

Ambiance noire pour ce polar d’Antoine Chainas. Un flic noir originaire de Haïti, dans une équipe raciste a un accident avec la voiture de service dont il sort défiguré et insensible. Insensible, donc ne ressentant plus la douleur, mais aussi insensible, sans émotions, sans la moindre empathie. Il ne ressent plus rien, une sorte de zombie, un cas d’école pour le docteur qui le suit. D’ailleurs, n’est-il pas un peu mort, avec sa cicatrice qui sépare son visage en deux ?

Le livre avance au rythme de la poursuite de la tueuse aux bagues, mais que s’est-il vraiment passé le soir de l’accident ? Qui sont les bons ? Qui sont les méchants ? Quelles sont les véritables motivations de chacun pour avancer, pour vivre, ou mourir ? Antoine Chainas nous entraîne dans un univers sombre où il n’y a point de salut. C’est noir noir noir et commotionnant.

L’heure des fous – Nicolas Lebel (343 pages)

Que lire après Norek ? Nicolas Lebel, bien sûr ! Voilà, je viens de découvrir Mehrlicht et son équipe, Latour, la mignonne petite bretonne, Dossantos, le colosse spécialiste du code pénal et Ménard, le stagiaire bouc émissaire qui tente de faire entrer un peu de modernité dans ce commissariat parisien.

Alors, je sais, je suis un peu à la bourre, parce qu’en ce moment, tout le monde ne parle que du dernier « Dans la brume écarlate », son cinquième, si je ne m’abuse, mais tant pis, j’espère que ce petit retour en arrière donnera envie à ceux qui ne le connaissent pas encore de le découvrir.

Par ailleurs, l’auteur est éminemment sympathique, drôle et intéressant, alors si vous avez l’occasion de le rencontrer en dédicace, n’hésitez pas une seconde !

Moi, en tout cas, ça me donne très envie de lire les suivants. Les personnages sont truculents, drôles, émouvants aussi, et les sonneries de portable qui reprennent des citations d’Audiard, c’est poilant.

Je suis sûre que vous ferez comme moi le rapprochement avec des évènements récents. Nicolas Lebel aurait-il des dons de voyance ? En effet, en 2013, bien malin celui qui aurait prédit que des gens modestes allaient se rassembler en masse pour mettre le bazar en France.

Mais L’heure des fous, ce n’est pas que cette histoire de SDF qui se fait poignarder, c’est aussi bourré de références culturelles, à Victor Hugo, notamment, qu’il cite à tout bout de champ.

Franchement, Audiard + Hugo, la classe totale, non ? L’histoire policière, dans tout ça, c’est presque un prétexte pour nous parler de plein d’autres choses, de notre société, de l’abus de pouvoir, de la culture, sous des aspects divers et variés. Un bon moment de suspense, en se cultivant et en souriant.

Rendez-vous au 10 avril – Benoît Séverac (282 pages)

Quoi lire après Jubert ? Séverac bien sûr ! Ces deux écrivains rencontrés à Bloody Fleury romancent à deux ou quatre mains selon l’inspiration. J’ai choisi de les découvrir séparément, mais leur dernière création commune Wazhazhe a l’air vraiment top, et je pense que je me le procurerai un de ces quatre.

En 1920, la guerre de 14-18 est finie mais pour certains, mais pour notre anti-héros inspecteur, quelque chose s’est brisé du côté de Verdun. Alors quand un doute s’immisce dans une histoire de suicide et une crise cardiaque suspecte, dont les deux enquêtes ont été expédiées et bâclées, il n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat.

Mais que peut un inspecteur alcoolique et drogué contre les notables de l’école vétérinaire ou la femme d’un huissier respectable ?

Benoît Severac parvient, avec son style qui chante le bel accent Toulousain (on t’entend parler, Benoît !) à nous mettre dans le bain de la ville rose des années 20, où les gens s’expriment en patois ou avec des accents prononcés. Il nous met face à la fracture entre les notables et les petites gens, la campagne et la ville, les poilus et les planqués.

Les descriptions des paysages sont précises et elles ont la part belle dans le récit. L’histoire est originale, ça change des polars classiques et modernes, ici les empreintes digitales sont vérifiées à la lumière et à la main (on utilise la vérification d’empreintes depuis 1877 en France, le saviez-vous ?) et on y parle en francs… en anciens francs. Dépaysant !