J.M. Erre ose tout, pourtant il est loin de confirmer l’adage d’Audiard, car il est loin d’être con. Il est cynique et s’amuse des injonctions du moment, critique ouvertement l’autofiction comme seule voie littéraire en se présentant comme une jeune fille handicapée dans un fauteuil roulant qu’elle ne peut manipuler que grâce à son majeur qui bouge un peu. Que ce serait sinistre, dit cette jeune fille, si je ne devais parler que de gens qui ne peuvent pas marcher ! Au contraire, imaginer des personnages qui marchent, ça me change de l’ordinaire ! C’est drôle, c’est grinçant, c’est caustique, c’est enlevé. Du JM Erre, bien sûr.
Simon fait des crises d’épilepsie tellement graves qu’elles l’empêchent de vivre et il est prévu de l’opérer. Les crises ont commencé peu de temps après un choc émotionnel terrible, où Simon, jeune adolescent, a été témoin et victime sans dommage physique apparent d’un attentat perpétré par l’IRA. Les crises cessent un moment et reprennent de façon impromptue alors qu’il croyait ce passé digéré. La construction du texte nous éclaire peu à peu, au rythme du refoulement du héros qui voit son passé ressurgir peu à peu.
A la moitié du roman, on change complètement de point de vue, et d’histoire en quelque sorte, pour revenir dans un final majestueux sur la culpabilité de Simon. Le ton et le style élégiaque apportent aux personnages leur profondeur et une tristesse infinie, comme une lame de fond, se diffuse au fur et à mesure de l’histoire. Un très beau roman qui retrace une période terrible de l’histoire irlandaise et de cet attentat en particulier, celui d’Enniskillen en 1987, avec son cortège de vies et de familles brisées.
Un homme taiseux au passé trouble s’est installé dans une vallée retirée. Dans une construction narrative inversée, on va remonter l’histoire pour comprendre ses failles. On ne peut pas tellement en dévoiler plus sous peine de divulgâcher. Un livre que j’ai bien aimé, bien écrit, mais qui a transporté certains lecteurs plus que moi. C’était le dernier de mes lectures du prix Cezam 2024 repris par notre bibliothèque de village avec un an de décalage.
S’il y a quelqu’un que j’aurais rêvé de rencontrer, c’est Anne Sylvestre. Elle a bien sûr enchanté mon enfance et celle de mes enfants avec ses fabulettes. Si elle a su s’adapter au monde des tout petits, elle a surtout écrit des textes très forts pour les adultes. Féministe à une époque où ça n’existait pas, elle a su faire un pied de nez avec l’élégance qui la caractérisait à tous les machos de la terre. Dans ce livre, elle recense ses souvenirs, ses petits travers, ses amours et ses inimitiés au travers de mots qu’elle manie avec son intelligence et son humour. Que c’est beau ! C’est drôle, c’est poétique, c’est sublime. Et son parfum continue d’embaumer, même quand on ne vous aime plus. Pour ma part, aucun risque de ne plus aimer Anne Sylvestre.
Iegor Gran et j’ai des paillettes dans les yeux. Dans cet ouvrage, il raconte comment son père, Andreï Siniavski a déjoué la traque du KGB pendant six ans avant d’être attrapé et envoyé au goulag pour six longues années. Même Pasternak, ils ne l’avaient pas envoyé au goulag ! Le crime de Siniavski ? Avoir fait passer des nouvelles fantastiques, donc antisoviétiques en Occident pour les faire publier sous pseudonyme. Des nouvelles qui critiquent le régime. Même pas tout à fait. Mais les services compétents ne sont pas dupes, ils sentent l’ironie des écrits, la moquerie sous-jacente. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous raconter l’URSS des années soixante, les pénuries et les petits trafics (réprimés sévèrement) que la population subit. Ce livre est toujours présenté comme un ouvrage hilarant. En fait, moi, je n’ai pas trouvé ça très drôle. Les relents du passé ont trop mauvaise odeur. Heureusement, en effet, l’auteur s’emploie à utiliser un ton léger pour parler de ces choses si graves. Il manie la dérision avec un talent unique (hérité de ses deux parents, deux sacrés personnages, selon toute vraisemblance). Et sous sa douceur apparente, c’est vraiment ce que j’aime chez cet auteur.
Passion William, en ai-je déjà parlé ? Cette pièce, montée à Londres pour la première fois en 1604, est d’une modernité absolue. William connaissait la nature humaine mieux que personne et savait la transmettre sur scène où tout était possible, alors que dans la vie, tout était contraint. L’histoire est donc celle d’une vengeance. Le cœur noir de Iago va instiller le poison de la jalousie dans celui d’Othello à coups de manigances et de rumeurs. Il sera démasqué trop tard, le mal sera fait, Othello aura assassiné Desdémone et se suicidera de douleur, deux cadavres qui s’ajouteront aux autres victimes collatérales de Iago. Cette tragédie Shakespearienne par excellence démontre la capacité de l’auteur à exprimer l’amour, la trahison, la manipulation.
Depuis le temps que ma libraire me disait que c’était vraiment bien ! Et puis le film est sorti et mon mari me tannait pour le voir, et je lui disais : «Non, pas avant de l’avoir lu». J’ai donc fini par l’acquérir, le prêter à ma mère d’abord et puis voilà ça y est je l’ai lu.
Comme tout ce qu’on attend avec trop d’impatience, on est toujours un peu déçu. Un peu, mais pas trop. Parce que cette histoire de père qui n’a pas mis la graine, c’est quand même une très belle histoire. Parce que la vie broie certains, et que de mauvais choix en engrenages, Aymeric se retrouve au bout de dix, quinze ans avec des regrets, des remords, une tristesse comme un moellon dans le cœur et l’impression de s’être vraiment fait avoir.
Parce que ça se passe en partie à Lyon et à Grenoble, qu’on y parle de lieux que je connais bien. Parce que l’amour des pères qui élèvent à la place des pères biologiques est un amour pudique qu’on n’a jamais raconté de cette façon. Alors après réflexion, oui, c’est un beau livre. J’aurais dû le lire plus tôt. Au passage, l’adaptation cinématographique est assez fidèle au roman.
Ce roman original se déroule en Algérie contemporaine, une Algérie ordinaire, sans qu’on nous en parle uniquement au travers des guerres qui l’ont accablée. On y croisera un immigré français, des jeunes qui travaillent, d’autres qui sont désœuvrés, des gens amoureux ou haineux, des relations père / enfant et une femme en particulier, Rahma, qui se débat entre le poids des traditions et de sa condition de femme et sa soif de liberté. Ahmed Fouad Bouras est médecin, chirurgien, pour être précise, et il s’est lancé dans cette aventure et on décèle sa profession au travers de son vocabulaire d’une précision chirurgicale, on sent qu’il veut être juste dans les termes employés. En l’occurrence, vous le découvrirez en lisant le livre, c’est surtout l’anatomie des béliers qu’il détaille. L’histoire est donc celle d’un berger, Abderrahmane, de sa relation avec son père, le vieux Dahlouk, de ses sœurs, dont Rahma, et de leur frère Ouahab, né en France et resté avec sa mère quand son père est reparti en Algérie. Ouahab souffre du syndrome de la maladie de la Tourette. Un jour, sa sœur dont il n’a jamais entendu parler l’appelle pour lui demander de venir aider son père. La curiosité de rencontrer celui qu’il a idéalisé et fantasmé l’emporte et il part sur un coup de tête en Algérie où il n’a jamais mis les pieds. Là-bas, il devient l’immigré qui ne connaît pas les codes, pas les coutumes, pas les usages. Pendant des jours et des jours, il ne rencontre même pas son père et personne ne lui parle. Alors il traîne avec les béliers, cheptel de son père et en partie de son frère. Or, les béliers, hormis leur fonction nutritive, en particulier pour l’Aïd qui marque la fin du Ramadan sont aussi élevés pour les combats. Il m’a semblé que ces combats sont une allégorie aux combats des hommes, des combats psychologiques, larvés, spirituels, pas physiques. Les fils qui se confrontent au père, Rahma qui se confronte à la société, des inimitiés entre frères, pour déterminer qui sera le plus fort, qui aura le droit de se pavaner après l’Aïd, qui se fera bouffer.
Pauline est une ancienne Femen qui a décidé avec deux camarades de manifester seins nus en Tunisie, pour montrer ce qu’est une femme libre, pour démontrer la sororité, la solidarité. On est en 2013, le printemps arabe a libéré certains pays du Maghreb. Mais elle est jetée dans la prison pour femmes de Tunis, La Manouba, dans laquelle elle va devoir apprendre un ordre nouveau, des codes qui lui sont étrangers, dans une langue qu’elle ne connaît pas. La saleté, l’insalubrité, le dénuement, les mauvais traitements la marqueront à jamais.
Mais elle va aussi découvrir ce qu’elle croyait connaître et ignorait en réalité : la sororité et la solidarité. J’ai bien aimé ces portraits de femmes, parfois opprimées, parfois criminelles, et le regard de l’autrice qui change, passant de la petite bourgeoise qui croit savoir et apprendre aux autres ce qu’elle sait, à une femme plus mûre qui comprend qu’elle ne savait rien et qu’elle a tout à apprendre des autres. Une expérience très dure mais riche d’humanité.