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Le petit roi – Mathieu Belezi (114 pages)

Il y a quelques années, je me suis demandé ce qui faisait que j’aimais un roman ou pas. J’ai mis du temps à comprendre que mon critère personnel est lié au personnage principal. Je l’aime ou pas. Oui mais qu’est ce qui m’amène à m’attacher à des personnages ou pas ? Pourquoi j’aime Anna Karenine et pas Emma Bovary ? Pourquoi je plains Duke du démon de la colline aux loups et pas Mathieu, le petit roi ? Pourquoi j’aime Joseph Joffo et son sac de billes et pas le grand-père d’Amigorena dans le ghetto intérieur ? J’ai mis encore plus de temps à comprendre mon fonctionnement. J’aime les lueurs d’espoir, l’amour et la vie qui habitent les personnages. C’est comme ça pour moi, ça n’engage que moi. Et là, j’avoue que Mathieu, avec ses pulsions destructrices et malsaines comme seule réponse à son enfance ballottée m’a gênée. Je n’ai pas trouvé sa réponse adaptée à son mal-être.

Je juge (le mot est fort mais il montre à quel point j’assume ma subjectivité) que ce qu’il a vécu ne le disculpe pas d’un tel basculement dans la violence. Et j’ai eu la désagréable impression que l’auteur utilisait ce passé pour justifier ses actes odieux. J’ai trouvé la plume très belle, épurée, poétique. Mais je n’éprouve aucune compassion pour cet enfant pervers. Juste une vague nausée. Et une tristesse infinie pour ses victimes.

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Lëd – Caryl Ferey (524 pages)

Quand on lit Caryl Ferey, on n’est pas loin de perdre foi en l’humanité. Il faut dire qu’il s’attaque à des sujets apocalyptiques. Sur fond de conglomérat sibérien détenu par un oligarque, deux cadavres que rien ne semble relier sont retrouvés, gelés. C’est sans compter sur la ténacité de Boris Ivanov qui va enquêter avec patience et minutie, convaincu que les deux affaires sont liées. L’auteur décrit une Russie catastrophique.

On sait la mégalomanie débridée de son chef d’État et ses méthodes tout droit sorties de sa propre expérience au KGB, la police secrète pire que sous Staline, le passé glorifié, la volonté de suprématie slave, le nationalisme basé sur la force, la virilité exacerbée au détriment des minorités. Le roman nous montre des facettes que j’ignorais , la dolia, le destin, des éléments terrifiants sur la guerre d’Afghanistan (une guerre, c’est toujours effroyable, mais on ne s’attend pas à être maltraité par ses propres compatriotes). Un roman noir, très noir, avec des personnages attachants, très attachants car le romancier sait aussi toujours faire pousser quelques fleurs dans la pollution et le froid, même si ce sont des fleurs de glace. Une intrigue redoutablement efficace assortie d’une recherche très documentée et implacable.

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Anatomie de l’amant de ma femme – Raphaël Rupert (199 pages)

J’aime beaucoup l’impertinence de la maison d’édition qui a publié ce roman. J’imaginais que le ton de ce roman au titre évocateur (dont le titre originel était : la bite à Léon) serait à la hauteur de l’exigence de l’arbre vengeur. Primé par le prix de Flore, je lorgnais dessus depuis longtemps. C’est complètement barré, dépressif, absurde, chaud et absolument génial.

On explose de rire à tout bout de champ, et lorsque ça vrille de plus en plus, au fur et à mesure des pages, on se demande sur quel terrain glissant l’auteur va finalement nous emmener. Un architecte marié à une écrivaine qui a une petite renommée décide d’arrêter son activité pour écrire un roman à son tour. En tombant par hasard sur le journal intime de sa femme, il découvre quatre lignes qui vont changer sa vie et sa perception des choses.
Un livre original et drôle pour les amoureux de l’humour déjanté, cru, très cru.

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Le vol du boomerang – Laurent Whale (529 pages)

Un jeune homme aborigène veut s’inscrire à la course mythique World Solar Challenge qui part de Darwin au nord de l’Australie et la parcourt du nord au sud jusqu’à Adélaïde, soit 3000 kilomètres avec des véhicules exclusivement électriques.

Sur fond des incendies qui ont ravagé le pays continent en 2019, enchaînant sur la terrible épidémie de Covid, le roman est écrit comme un thriller plein de suspense, avec le style fluide de Laurent Whale qui nous fait tourner les pages sans pouvoir s’arrêter. Deux histoires parallèles viennent enrichir le récit, celle d’une famille qui a dû tout quitter pour fuir les incendies et celle d’un jeune routier qui parcourt le pays de bout en bout dans des camions immenses.

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Felis Silvestris – Anouk Lejczyk (181 pages)

« Et ta sœur ? elle en est où, elle fait quoi ? » La réponse diffère à chaque fois, éludant la réalité. La réalité, c’est que Felis a pris un nom de forêt après s’être retrouvée par hasard avec un groupe qui protège ce bout de terrain d’une Firme qui l’exploite et le détruit.

Entre la vie dans le froid, qui ne fait pas franchement rêver et les réactions du reste de la famille, la sœur de Felis s’interroge et imagine cette vie dans la nature ; le père s’inquiète, la mère se demande ce qu’elle a loupé.

Dans un style pur et délicat, l’autrice nous raconte avec poésie et humour la solitude de chaque membre de cette famille explosée, dont la sœur est aussi décalée, perdue dans cet appartement qui ne lui appartient pas. Un très joli premier roman, sorti il y a un an qui devrait être plus visible.

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Sang chaud – Kim Un-Su (469 pages)

Vous avez aimé le film « Parasite », palme d’or à Cannes ? Si sang chaud n’a rien à voir avec l’histoire de Parasite, je trouve que dans le cinéma coréen, comme dans sa littérature, on retrouve une touche qui l’identifie immédiatement. Matin Calme, la maison d’édition qui s’est spécialisée dans la littérature noire coréenne, nous livre ici un roman à mi-chemin entre le roman social et le roman noir. On suit des guerres de successions dans la mafia coréenne, et on découvre la société coréenne au travers de ses bas-fonds. Corruption, pouvoirs d’influences, protections. Même dans un milieu pourri, le caractère des protagonistes peut faire basculer l’histoire dans le chaos ou dans la paix. Huisu, le héros, anti-héros, est un voyou amoureux, gentil au fond, fidèle en amitié comme en amour, un bon gars s’il avait eu un père. Il se le répète comme un mantra tout au long de l’histoire, comme pour se persuader que s’il a mal tourné, c’est à cause de cette figure paternelle manquante. Mais Huisu n’est pas un tendre et quand son boss et père spirituel lui demande d’exécuter de basses besognes, il s’y colle sans hésitation. Bref, on se plonge avec délices dans le stupre et la luxure dans ce roman à part. Lisez du coréen, regardez du coréen, ça ne ressemble à rien d’autre.

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L’autre moitié du monde – Laurine Roux (252 pages)

Laurine Roux nous enchante avec son style pur et poétique. Lorsqu’elle écrit nous sommes un peu en apesanteur. Pourtant, cette fois, elle ancre son récit dans une tranche de l’histoire tragique et violente de l’Espagne, qui démarre dans les années trente, celles qui ont précédé la guerre civile espagnole. Rien de léger a priori.

Elle raconte la vie misérable des fermiers du delta de l’Ebre, avec des nobles et riches propriétaires particulièrement infâmes, le soulèvement de ces pauvres bougres et, ce n’est pas un scoop, leur anéantissement.

Elle mêle la poésie de son écriture à la noirceur des évènements avec la douceur qu’on lui connaît. Ce mélange a priori un peu étrange fonctionne plutôt bien malgré tout et on s’attache à ses personnages. Chez Laurine Roux, les gens sont forts et faibles à la fois, comme dans la vie, et c’est ce qui donne de la force à son récit.

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Le château dans les étoiles (T1 à 6) – Alex Alice (66 pages)

C’est une superbe BD pour grands et petits, une histoire qui fait rêver avec des personnages historiques existants et de très beaux dessins. On retrouve un peu la magie des dessins animés de Miyazaki et les aquarelles donnent cette touche délicate et poétique qui accompagnent parfaitement le sujet de cette idée folle en 1869 : Conquérir l’espace.

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André-la-poisse – André Siniavski traduit du russe par Louis Martinez (150 pages)

Que dire de ce court roman écrit en France à la fin des années 70 par un homme qui aura déclenché la dissidence en URSS, été chassé de sa terre natale après avoir passé six ans au goulag et été fustigé en France par les « russes blancs », la diaspora russe et toute une population intellectuelle française bien-pensante ? André s’imagine lui-même maudit dans son roman où l’anti-héros porte son nom. La langue caustique et désinvolte à la fois, tel qu’on peut imaginer le vrai André Siniavski, vous transportera dans un monde absurde où le destin et le hasard vous sont imputés et, de ce fait, reprochés dans un même élan.

Réédité par les éditions du Typhon et re-traduit, ce court roman est préfacé par son fils, Iegor Gran, lui-même écrivain. Il nous apporte son éclairage sur cette histoire d’homme persécuté : le père et le personnage.

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Les jardiniers du bitume – Roger Riffard (127 pages)

Alexis a un rêve. Et rien ne peut détruire son plan.

Quelle merveille de style ! Quelle merveille de poésie ! Quelle merveille d’humour ! Roger Riffard, second rôle dans les films de Blier et Zidi, ami de Brassens et Anne Sylvestre, chansonnier, cheminot, aura fait beaucoup de métiers différents et commis ce petit roman truffé de pépites.

Permettez-moi juste de vous en partager quelques-unes qui m’ont particulièrement marquées :

“Cette tête rappelle ce que le commun des citoyens abrite d’ordinaire dans un pantalon. Cependant, les bajoues croulantes n’évoquent point de ces riantes fesses de jeune fille dévoilées certain matin dans l’abandon du sommeil, mais bel et bien un cul fripé d’ octogénaire…”

“Elle les accueille d’un étrange sourire de geôlier travaillé par les coliques.”

“Avec son timbre aigu et sa panse sautillante, il ressemble à une cornemuse.”

Lisez Riffard.