Corps et âme – Franck Conroy (707 pages)

Ce livre, extrêmement dense et riche, plaira avant tout aux musiciens. Ce roman magnifique et flamboyant est aussi assez technique. Pour ma part, je me suis revue, au conservatoire, chez mes profs particuliers, avec mes compagnons de musique de chambre, pendant des summer sessions, en train de bosser, et d’annoter des partitions jusqu’à ne plus voir les notes.

Le ressenti, l’amour de toutes les musiques, les rivalités des parents, l’apprentissage de la respiration profonde, qui permet de surmonter le trac, l’avancée vers le piano sur scène, le prix, improbable, à un concours international.

Sinon, corps et âme, c’est aussi l’histoire d’un gamin très pauvre de New York qui découvre la musique et qui tombe sur la personne qui devient son père spirituel, son professeur, son mentor. Une belle histoire, une belle écriture, New York bouillonnant, les wasp de la 5ème avenue, les juifs new yorkais d’après guerre, les noirs et les blancs. Merveilleux. Merci à mon ami Yves Le Gal de me l’avoir suggéré.

Vous n’aurez pas ma haine- Antoine Leiris (137 pages)

Antoine a perdu sa femme le 13 novembre 2015 dans l’attentat du bataclan. Si vous voulez du sang, une enquête policière ou même seulement l’histoire de cette terrible soirée vue de l’intérieur, vous serez déçus. Ce livre tout en pudeur nous livre un mari amoureux éperdu et perdu qui se retrouve seul avec un bébé qui n’aura pas de souvenirs de sa maman hormis ceux qu’il lui racontera.

Il s’en fiche, Antoine que sa femme soit morte comme ça. Elle n’est plus là et c’est ça qui est terrible. Le reste, on s’en moque. Comment continuer dans un quotidien dans lequel on ne se retrouve pas ? Comment continuer à être banal, quand tout le monde nous prend pour un héros ? Comment réagir face aux « Ça va ? » et aux « Bon courage »? C’est ça qu’il explique, Antoine, rien de plus, et pourtant, c’est ça l’essentiel.

Au revoir là haut – Pierre Lemaitre (612 pages)

8 mois après la sortie du film (que je n’ai pas vu, j’aime toujours mieux lire les livres avant), me voici plongée dans la fin de la première guerre mondiale, ses gueules cassées, ses retours difficiles à la vie civile. Je trouve que c’est ça le thème principal du livre : revenir à la vie civile. Dans « la guerre n’a pas un visage de femme » ,c’est le retour des femmes à la vie civile qui est traité. Dans « à l’ouest rien de nouveau », les protagonistes s’interrogent, eux aussi.Je me rappelle, il y a fort longtemps, j’avais discuté avec le grand-père d’une copine qui était revenu des tranchées : 70 ans après, il pleurait encore, en racontant ses copains morts à ses côtés, dans les tranchées. Là, Albert, qui a failli mourir enseveli, garde des terreurs d’enterrement, et aussi de son capitaine qui l’a fait tomber dans le trou volontairement. Il est sauvé in extremis par Edouard qui se prend un éclat d’obus dans la tête. Nous sommes à quelques jours de l’armistice. Puis la guerre est finie. La France, dont les caisses sont vides, ne sait comment réinsérer ses poilus. Ils survivent comme ils peuvent, toute la vie d’avant est balayée, tout est à recommencer. Chacun va utiliser cette guerre pour devenir immensément riche en un temps record. C’est flamboyant comme Edouard, c’est honteux comme Albert, c’est beau comme Pauline, c’est monstrueux comme D’Aulnay Pradelle, c’est riche comme Péricourt, c’est intelligent comme Madeleine. Si vous ne l’avez pas encore lu, précipitez-vous. C’est unique

Dora Bruder – Patrick Modiano (142 pages)

Dans la série des prix nobelisés, je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté du dernier français qui a été primé. j’ai choisi Dora Bruder, car il a fait partie d’une liste des ouvrages étudiés en classe par l’un de mes enfants. Bon, en plus, ça se lit hyper vite, c’est un tout petit ouvrage, 142 pages à peine.

Comme toutes ces histoires dramatiques qui émaillent l’histoire des guerres en général, Patrick Modiano a choisi d’exhumer de l’oubli l’histoire de cette famille. Dora, jeune fille fougueuse et rebelle, était aussi fugueuse. C’est peut-être ce qui l’a perdue. Non déclarée par son père comme juive, qui sait si elle aurait pu échapper à son destin en d’autres circonstances? Mais voilà, ayant disparu, ses parents ont passé une annonce dans le journal, et son père est allé déclarer sa disparition à la gendarmerie.

Ensuite, tout s’enchaîne tragiquement et elle a été déportée en même temps que son père après un passage à Drancy. Rien de bien neuf donc, mais l’acharnement de l’auteur à la refaire vivre sous sa plume, cet tentative désespérée fait monter la tension jusqu’à la fin fatale. C’est triste et touchant, mais en même temps, comme c’est la vie qu’il exprime, et non la mort, ça laisse un sentiment nostalgique plus léger qu’il pourrait y laisser paraître.

La fille aux cheveux roses – Amélie B. (257 pages)

Ça commence comme un livre mièvre pour ados. Et puis on s’aperçoit qu’on est à la moitié et qu’on n’a pas vu le temps passer. On ferme le livre pour se nourrir un peu mais les personnages nous manquent alors on y revient au plus vite pour ne plus s’arrêter jusqu’à la dernière ligne. Et après avoir refermé la kindle, on reste imprégné longtemps par les jeunes étudiants auxquels on s’est attachés.

Franchement, c’est vraiment bien, les rebondissements donnent le rythme et ça se lit comme on boirait un chocolat liégeois. Adèle, timorée, coincée, sage arrive en école de commerce après deux années de prépa, où elle a bossé comme une folle, bien décidée à poursuivre sur le même rythme. Bien sûr, ce n’est pas exactement comme ça que ça se passe, et elle a du mal à s’adapter à l’ambiance et le rythme des fêtes. Dans cette école, il y a aussi Chloé, mèche rose framboise, qui fait la bringue tout le temps et semble ne pas travailler et se moquer de tout. On sait qu’elles vont finir par être amies et que les apparences cachent bien des choses. Mais vous ne devinerez pas comment ni pourquoi aussi facilement. Alors foncez, ça se lit vite et ça vaut le temps passé.

L’invention de nos vies – Karine Tuil (495 pages)

LSamuel et Nina voient Samir à la télévision, riche, opulent, à l’aise et sûr de lui. Il est sur CNN, ils ne l’ont pas revu depuis 20 ans, depuis que Samuel a fait une tentative de suicide pour retenir Nina. Après avoir fait des recherches sur internet, ils constatent que Samir a utilisé des éléments de la vie de Samuel pour constituer la sienne. Dans un acte fou et désespéré, il insiste pour que Nina le rappelle et qu’ils se revoient. On sent le drame, les bouleversements, l’explosion. J’aime bien le style qui consiste à proposer plusieurs mots, cela accélère le rythme, cela traduit l’urgence, cela reflète les cerveaux qui carburent. On n’imagine pas le destin de chacun qui va découler de cet événement. C’est très bien écrit et l’histoire est très bien aussi. Un de mes collègues, d’origine iranienne m’a dit, lorsque je lui ai parlé de l’histoire du livre, que je n’avais pas besoin d’aller chercher des histoires dans les livres. Lui aussi, lorsqu’il a cherché du travail en France, il a fini par mettre José sur son CV plutôt que Reza. Et bizarrement, les propositions d’emploi sont arrivées dans la semaine qui a suivi. Beaucoup de thèmes sont abordés ici, de façon très concrète et très simple : l’envie d’intégration des premières générations d’immigrés, la discrimination, la radicalisation, la fierté d’être juif, l’antisémitisme allié à la montée du radicalisme islamiste, les cultures française et américaine vues par ces différents prismes, la notoriété, le pouvoir de l’argent. Certains trouveront que cela finit en queue de poisson. Pour ma part, cette fin en points de suspension, cette accalmie soudaine après toute l’agitation du livre ne m’a pas gênée. Au contraire, comme Sam, j’avais envie de m’asseoir quelque part dans la ville et d’allumer une cigarette, me poser, rêver et prendre le temps de réfléchir à la vie. Merci Cécile Mercier Adeline pour ce prêt 😘

86, année blanche – Lucie Bordes (133 pages)

Lucile Bordes - 86, année blanche

Voilà un livre qui se lit d’une traite. 86, l’année de Tchernobyl. 3 femmes se relaient pour raconter leur Tchernobyl. Une jeune fille de 15 ans voit cet événement comme la fin du monde, tandis que son père, bouleversé par la fermeture des chantiers navals de la Seyne sur Mer déprime au fond de son lit.

Bon, entre nous, j’avais le même âge en 86. Si les salades de mon père ont subitement décliné malgré les informations rassurantes qui nous rabâchaient que le nuage s’était miraculeusement arrêté à la frontière, si dans les années qui ont suivi, les cancers de la thyroïde, de l’hypophyse et les nodules ont subitement explosé, je ne me suis pas couchée habillée dans mon lit en pensant que j’allais mourir.

Ludmila raconte l’agonie de son beau et aimé Vassyl, un des premiers soldats du feu qui se sont relayés pour sauver l’Europe d’un désastre encore plus grand. Ioulia, elle, voit Tchernobyl comme le point de départ de la fin de son couple, et le départ tout court de son amant, ressortissant français, appelé à rentrer en France.

J’ai trouvé le style remarquablement poétique, et le livre terriblement réaliste. Finalement, malgré leur plongée au coeur de la tragédie, les deux Ukrainiennes vivent la catastrophe d’un point de vue quasi uniquement affectif, alors que c’est la jeune française qui l’appréhende comme le début de la fin du monde.

Un rappel sur un événement dramatique de notre histoire à quelques milliers de kilomètres seulement, avec son hécatombe humaine, masquée par ce qui était encore à l’époque, une dictature communiste. ça fait froid dans le dos, surtout que le prologue et l’épilogue s’appuient sur un épisode vécu par l’auteur dans un train (le Paris Cherbourg, Cherbourg étant une ville où il y a une usine nucléaire), où un homme minimise les risques liés à ce mode de production d’électricité. 

Le tabac Tresniek- Robert Seethaler (248 pages)

J’ai découvert Robert Seethaler cette année grâce à la sélection de livres du club de lecture de ma bibliothèque  »une vie entière' ». C’est grâce à cette sélection que ma copine Nadine, qui a adoré le livre, a sauvé celui-ci de la destruction. Jamais emprunté, il était neuf et destiné au rebut. Quelle erreur ! Comme dans une vie entière, on découvre le quotidien d’un jeune homme simple. Plébiscité en Allemagne, pourtant, ce livre est passé inaperçu en France. Son style, à la fois épuré et riche, tragique et plein d’un humour fin, nous entraîne dans cette Autriche juste avant son annexion par l’Allemagne hitlérienne avec Freud en vieux sage fumant des hoyos. À découvrir absolument !

Petit pays- Gaël Faye (218 pages)

Wahou! Un gros coup de poing, de foudre, de cœur ! Le génocide Rwandais et les événements qui l’ont précédé et ceux qui ont suivi, vus par les yeux d’un enfant. C’est super bien écrit et même si ce n’est pas un récit autobiographique, on sent qu’il y a du vécu dans ce petit bouquin.

L’amitié, la haine, la politique, la folie qui s’est emparé des hommes tout y est. On sort de là avec l’envie de pleurer et de vomir et on se rappelle avec soulagement qu’il fait bon vivre dans un pays comme le nôtre., et on espère que cela durera encore et encore. Gaël Faye est au départ un rappeur, lui aussi (voir Disiz), c’est peut-être ce qui lui donne ce sens de la formule. En tout cas, c’est vraiment un livre magnifique