Manhattan Chaos – Michaël Mention (211 pages)

Alors là ! Quel OVNI ce bouquin ! Dans un road movie complètement
déjanté, on suit un Miles Davis génial mais défoncé d’un bout à l’autre de New York, tant géographiquement qu’historiquement.

Partant du black out du 13 juillet 1977, Michaël Mention nous retrace au
travers de quelques événements qui ont marqué l’histoire des Etats-Unis, cette
nuit de folie à une époque où le taux de criminalité était colossal au point
d’en faire la ville la plus dangereuse du pays.

Miles Davis, au plus bas de sa créativité entre 1975 et 1980 ne produisit
rien du tout, et l’auteur le décrit insupportable, paranoïaque, agoraphobe,
mais tellement en manque qu’il décide de sortir se chercher de la drogue. 
Il va tomber sur un personnage étrange qui l’emmène dans le passé et le malmène
physiquement et moralement pour l’inciter à reprendre la musique.

Un livre haletant, dense, où on n’est pas épargné un seul instant. Ce petit
bouquin vous laissera sonné comme un shoot d’héro dans le mollet.
Epoustouflant!

Dans l’épaisseur de la chair – Jean-Marie Blas de Roblès (374 pages).

Jean-Marie Blas de Roblès - Dans l'épaisseur de la chair

Une fin d’année sur les chapeaux de roue m’a provisoirement écartée de mes lectures, mais je vous livre en cadeau de Noël le dernier roman du prix j’ai lu, j’élis qui se passe précisément un jour de Noël.

Au moins en partie autobiographique, l’auteur nous montre ce pan de l’histoire de France encore douloureux qu’est la guerre d’Algérie. Au travers d’une magnifique déclaration d’amour à son père, héros de la deuxième guerre mondiale, chirurgien émérite, contraint comme des milliers d’autres à quitter brutalement et dans l’urgence sa terre natale, il raconte les trois générations qui s’y sont implantées et y ont prospéré avant de devoir fuir sans être mieux acceptés en France où ils ont débarqué. Tandis qu’il est sur le point de se noyer, tombé à l’eau pendant une partie de pêche en solitaire, les souvenirs se bousculent pour retracer sa saga familiale. Entre les atrocités des différentes guerres et la stupidité des haines qui poussent les hommes au pire, son père est un héros bienveillant et médecin hors pair qui est un vrai humaniste.

Le style est un mélange de tendresse et d’humour, mâtiné d’intermèdes philosophiques dispensés directement par Heidegger, excusez du peu ! Il explique le plus objectivement possible comment on en est arrivé là, avec des éclairages sur différents points de vue. Comme on peut basculer vite ! Bouleversant

Guérilla Social Club – Marc Fernandez (279 pages)

Marc Fernandez - Guérilla social club

Avant dernier roman de la sélection du prix des lecteurs du festival Bloody Fleury, il est aussi le deuxième opus de Marc Fernandez, après Mala Vida. On y retrouve donc notre équipe hétéroclite de choc composée d’un journaliste, d’un juge déchu, d’une détective transsexuelle et d’une avocate exilée.

Après l’enquête sur les bébés volés sous Franco, Marc Fernandez nous parle cette fois des dictatures d’Amérique latine, et de l’opération condor qui a traqué les dissidents partout dans le monde. Sous prétexte d’enquête, Marc Fernandez nous dévoile encore une fois un pan d’histoire oublié et relativement méconnu pour nous, en France, nés après 1970.

Dans cette période relativement agitée en France, où certains oublient que les députés et le président de la République sont des gens élus démocratiquement et qu’il est finalement relativement aisé de semer le trouble, rappeler que des guerres civiles, suivies de dictatures ultra répressives, justifiées par des généraux qui se sont emparé du pouvoir par la force, me paraît tout à fait d’actualité. Dans le contexte actuel politique mondial général, il imagine qu’un rien pourrait à nouveau mettre le feu aux poudres. C’est flippant.

Mala Vida – Marc Fernandez (277 pages)

Avant de lire guérilla social club du même auteur qui fait partie de la sélection du prix du public Bloody Fleury, je voulais absolument lire son premier, que j’avais offert à une amie en le choisissant un peu par hasard (le titre, chanson de Mano Negra que j’adore, l’Espagne, d’où est originaire mon amie…) Du coup, je le lui ai emprunté :).

Aux élections nationales, Marc Fernandez fait basculer l’Espagne vers un parti d’extrême-droite. (En réalité, l’Espagne reste aujourd’hui plutôt toujours traumatisée par quarante années de Franquisme, même si Vox émerge doucement.). Le soir même, une des têtes du parti est assassinée d’une balle dans la nuque, et six mois après, l’enquête piétine toujours. Une dictature se met peu à peu en place, avec notamment sa main-mise sur la justice et sur les médias.

David, le juge et Diego, le journaliste gardent quand même leurs postes malgré leur ligne de conduite qui fait primer la justice et l’investigation sur tout le reste. Une avocate va enflammer le débat en dévoilant le scandale des bébés volés pendant la dictature de Franco. (En réalité, même si ce n’est pas Isabel qui a mis à jour cette terrible affaire d’Etat, il semblerait que ça se soit vraiment passé comme ça.

A l’instar de la dictature en Argentine, des enfants ont été retirés à leur mère à la naissance pour des raisons idéologiques, à partir au moins de 1969 et cela a perduré au-delà de la mort del Caudillo). Les personnages, attachants, l’histoire, terrible, et le style, très fluide font de ce premier roman un très bon premier roman. j’ai hâte de démarrer le deuxième.

Le serment de Compostelle – Brigitte Piedfert (270 pages)

Brigite Piedfert - Le serment de Compostelle

Bon, désolée, je vais un peu vous raconter ma vie. Mon rêve, un jour, c’est de retourner à Compostelle. J’ai totalement idéalisée cette ville, à l’ambiance mystique, où, croyant ou non croyant, on est imprégné de l’atmosphère particulière qu’elle dégage. Je voudrais le faire à pied. Alors, forcément, un livre qui parle d’un pèlerinage de Bayeux (pas très loin de chez moi) à Saint Jacques, ça m’a attiré.

Et puis, Brigitte Piedfert est tellement sympathique, on sent le soin extrême qu’elle apporte à son travail, vérifié par historien pour être sûre qu’elle ne fait aucune faute historique, c’est touchant. C’est peut-être ça le problème de ce roman. Trop écrit, un peu surfait, les parties historiques ou légendaires ne sont pas très bien amenées. Le style est trop travaillé, ça manque un peu de légèreté. Dommage.

Le dernier arrivé – Marco Balzano (240 pages)

Jusqu’à 1962, une émigration massive d’enfants de moins de 13 ans d’Italie du Sud et de Sicile s’est déroulée vers l’Italie industrielle du nord, notamment Turin, Milan et Gênes. Marco Balzano a réalisé une quinzaine d’interviews, sans notes et sans enregistrement pour mieux s’imprégner des histoires qui lui étaient racontées et en a modelé un roman d’une tendresse et d’une poésie incomparables.

Ninetto, est sur le point de sortir de prison, après avoir passé dix ans derrière les barreaux. Il a débarqué à Milan à neuf ans pour gagner sa vie. Il repense à son parcours, à son ancien instituteur qui lui a fait aimer la poésie et lui a donné envie d’être poète. Le boulot, l’amour, sa fille qui ne veut plus le voir, la difficulté des repris de justice, des anciens pour trouver du travail (à 9 ans, il a trouvé du travail en une demi-journée, à 57, on lui demande un CV et il ne sait même pas ce que c’est), la condition d’immigré en général, qui est celle du dernier arrivé, qu’on soit « Napolo » ou Chinois. Un très beau livre du prix « J’ai lu, j’élis ».

Les tables de Sargon- Marc S. Masse (319 pages)

Marc S. Masse nous livre un thriller rondement ficelé avec comme point de départ le pillage du musée de Bagdad en 2003. 15000 pièces y avaient été dérobées. Seules 6000 ont été retrouvées. Dans le berceau de l’humanité, des pièces d’une valeur historique inestimable ont disparu. L’auteur imagine des tablettes en pierre, datant de l’époque de Sargon d’Akkad, soit près de 4500 ans avant notre ère. Un consultant est missionné par un étrange milliardaire et mécène pour les retrouver. À qui pourra-t-il se fier pour mener sa mission à bien ? Et qui a donc intérêt à ce point à le faire échouer ?

La nuit des béguines – Aline Kiner (324 pages)

Personnellement, je dois avouer mon manque total de culture mais j’ignorais tout des béguines et du béguinage. Communautés de femmes dans toute l’Europe, le grand béguinage royal de France fut crée par Saint-Louis.Le béguinage consistait à laisser des femmes s’installer en toute liberté dans des communautés laïques plus ou moins importantes. Elles pouvaient travailler et posséder leurs entreprises, étudier sans être sous le joug de maris, y compris Dieu.

D’aucuns diront que Aline Kiner étale sa science et que son roman est une thèse déguisée. Pour ma part, j’ai adoré apprendre des choses de façon ludique en y suivant les aventures de différents profils ayant atterri là pour des raisons variées. Toute une époque est abordé dans ce mode de vie particulier qui s’est arrêté avec l’application d’une bulle papale.

Sur fond politique et économique difficile (des nobles qui se soulèvent contre leur roi, Philippe Le Bel, dans un pays en faillite, les caisses sont vides), additionné de fanatiques (l’inquisition s’en mêle les bûchers fleurissent), Aline Kiner nous peint des portraits vivants et magnifiques de femmes libres et audacieuses dans leurs choix de vie… finalement furieusement modernes.

Homo deus – Yuval Noah Harari (427 pages)

Bon, je suis arrivée au bout. Quoi que très intéressant, c’est tout de même un peu ardu. C’est pas le livre idéal pour se vider la tête en vacances. Surtout qu’il évoque une hypothèse de fin d’humanité peu réjouissante.

Après avoir conquis le monde grâce à la conceptualisation (écriture et monnaie) en réglant les 3 problèmes majeurs de l’humanité dans leur quasi totalité (la faim, la guerre et les épidémies), quels vont être les prochains combats et recherches de l’être humain ? La recherche du bonheur, de l’immortalité et de la divinité.

Mais si nous ne sommes que des algorithmes, gérés en partie par un moi narrateur, la création d’algorithmes bien plus puissants que nous ne pourraient pas être la fin de l’homo sapiens et de l’humanisme ? Je résume et condense au maximum, mais évidemment ces théories sont très étayées et documentées. À lire en hiver, quand on a des dimanches pluvieux à tuer.

Dora Bruder – Patrick Modiano (142 pages)

Dans la série des prix nobelisés, je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté du dernier français qui a été primé. j’ai choisi Dora Bruder, car il a fait partie d’une liste des ouvrages étudiés en classe par l’un de mes enfants. Bon, en plus, ça se lit hyper vite, c’est un tout petit ouvrage, 142 pages à peine.

Comme toutes ces histoires dramatiques qui émaillent l’histoire des guerres en général, Patrick Modiano a choisi d’exhumer de l’oubli l’histoire de cette famille. Dora, jeune fille fougueuse et rebelle, était aussi fugueuse. C’est peut-être ce qui l’a perdue. Non déclarée par son père comme juive, qui sait si elle aurait pu échapper à son destin en d’autres circonstances? Mais voilà, ayant disparu, ses parents ont passé une annonce dans le journal, et son père est allé déclarer sa disparition à la gendarmerie.

Ensuite, tout s’enchaîne tragiquement et elle a été déportée en même temps que son père après un passage à Drancy. Rien de bien neuf donc, mais l’acharnement de l’auteur à la refaire vivre sous sa plume, cet tentative désespérée fait monter la tension jusqu’à la fin fatale. C’est triste et touchant, mais en même temps, comme c’est la vie qu’il exprime, et non la mort, ça laisse un sentiment nostalgique plus léger qu’il pourrait y laisser paraître.