Si tous les Dieux nous abandonnent – Patrick Delperdange (292 pages)

Le livre de Patrick Delperdange porte bien son titre. J’ai envie de dire, rarement titre n’a autant illustré ce qui nous attend dans le roman. Léopold recueille Céline qu’il a trouvé dans le froid. Cela fait jaser au village. Et surtout, Maurice lui en veut terriblement à Céline, car elle s’est défendue contre son chien qui la mordait en lui donnant un coup de bâton qui l’a salement amoché.

Tous les personnages sont taiseux, la plupart sont bêtes sales et méchants. Dans ces minuscules villages où chacun a son lourd secret, où tout le monde épie tout le monde, et où les uns spéculent sur les agissements des autres, la tension monte inexorablement.

Classé en roman noir, ce livre est pour moi un roman sombre, qui m’a un peu rappelé l’été circulaire de Marion Brunet. Si vous avez aimé le premier, vous aimerez le second. Des thèmes similaires abordés différemment, un côté encore plus sombre dans celui-ci. Inquiétant.

Jeudi noir – Michaël Mention (185 pages)

Demi-finale de la coupe du monde 1982… Tous les gens nés avant 1975 s’en souviennent. Des millions de Français devant leur poste de télé pour regarder ce match historique. J’avais 11 ans, et je ne m’intéressais pas au foot. J’avais même peut-être école le lendemain, à l’époque, les vacances démarraient le 14 juillet. Donc j’étais à l’étage, dans ma chambre, les fenêtres ouvertes à cause de la canicule, et j’entendais les clameurs venant de toutes les maisons alentours, en même temps qu’elle venait du salon, en bas. L’espoir, l’angoisse, le but marqué, la joie, et puis, le cri, et la colère, après l’agression de Battiston par Schumacher. La haine des Allemands ravivée pour un temps après ce geste détestable.

Depuis, j’aime le foot, on a gagné deux coupes du monde, qui ont réuni à chaque fois les Français dans un même élan patriotique, fraternel et fédérateur. Des moments de grâce, qui font momentanément oublier les guerres et les attentats. A minima, je suis le classement de la ligue 1, et vu comme c’est parti, peut-être la ligue 2, l’année prochaine, compte tenu des résultats de l’équipe de ma ville (Caen, et le premier qui rigole, il sort !)

Alors vous l’aurez compris, si vous n’aimez pas du tout le foot, ne lisez pas ce livre, qui retrace cette nuit fatidique du 8 juillet 1982 qui a meurtri le cœur des Français. Et pourtant…

Comme toujours, Michaël Mention n’est pas là où on l’attend, il se renouvelle à chaque histoire. On est happé par le suspense qu’il nous fait vivre tout au long de ses 90 minutes + 30 minutes de prolongation + les tirs au but. On connaît la fin, mais on espère quand même qu’on va gagner (gros spoiler, désolée), il arrive à nous faire vivre ce match comme si c’était la première fois qu’on le voyait, ce qui est une belle performance, tout de même ! Agrémenté de faits historiques, saupoudrés ici et là, on se passionne pour ce match raconté comme un thriller, où les Français sont petits et agiles, face à des monstres blonds. David contre Goliath. Tétanisant.

Où j’ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari (153 pages)

Deux militaires ont vécu la guerre d’Indochine ensemble, et y ont été fait prisonniers. Le lieutenant Andréani a énormément admiré le capitaine Degorce, à cette époque, l’a trouvé digne, et classe en toute circonstance, sachant trouver les mots pour chaque occasion difficile. Le capitaine, génie mathématique a embrassé la carrière militaire à son retour de déportation à Buchenwald. Il a voulu combattre ce mal qui a poussé des hommes à trouver du plaisir à torturer d’autres hommes.

Les deux hommes se retrouvent ensemble pendant la guerre d’Algérie. Degorce ne supporte plus de torturer des hommes, ce qu’il veut, c’est que ces gens parlent, il cherche à chaque fois des alternatives, telles que les menaces psychologiques qui sont pour lui plus efficaces qu’infliger de la douleur physique. Andréani le trouve faible. Degorce trouve Andréani monstrueux. Les deux finissent par se mépriser, d’autant plus que le supérieur s’est attaché à l’homme qui vient d’être arrêté, il le respecte, et qu’Andréani le fait assassiner.

Dans ce roman, Andréani s’adresse au capitaine, comme dans une lettre qu’il lui écrirait. Le point de vue de Degorce est lui raconté du point de vue d’un narrateur omniscient, cela donne plus de poids encore au mépris du lieutenant, et on sent d’autant plus la faiblesse du capitaine s’installer.

Période terrible et peu reluisante de notre histoire récente, Ferrari insinue en nous ce dégoût de chaque camp qui ont tous drainé dans leur sillage des morts affreuses, et nous fait nous interroger où ces hommes ont fini par perdre leur âme . Poignant.

Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu (425 pages)

Après le très bon « été circulaire » de Marion Brunet, je viens de terminer le roman de son ami, Nicolas Mathieu, qui a obtenu le prix Goncourt avec « leurs enfants après eux », sur un thème similaire. Des styles proches, modernes, et des histoires qui tournent (circulaires) autour d’étés pesants et d’ados qui veulent sortir de leur région de France sinistrée.

Comme chez Marion Brunet, Nicolas Mathieu a choisi l’été comme saison. Chez la première tout se déroule sur deux étés consécutifs, chez lui, sur 6 ans en quatre étés, tous aussi moites et lourds. Le sud pour elle, l’est des hauts fourneaux pour lui. Des régions où les industries ont peu à peu fermé et où le chômage a ravagé des populations entières. Les personnages principaux sont des gens qui bossent quand même, comme ils peuvent, qui ont du mal à joindre les deux bouts, après une jeunesse à rêver d’une vie meilleure.

Ici, on retrouve plusieurs personnages qui se croisent, se haïssent, se tolèrent, s’aiment aussi parfois. Des vies d’un peu tout le monde, avec ceux qui s’en sortent, ceux qui dérivent et ceux qui finissent là, comme leurs enfants après eux. Un goût doux amer, comme un lendemain de fête, et ses relents d’alcool, son odeur de tabac froid, et ses désillusions. Désenchanté.

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre (530 pages)

Pierre Lemaitre - Couleurs de l'incendie

Bon, les vacances ne sont pas si propices que ça pour lire, mais je tiens au moins le rythme d’un bouquin par semaine et je vous livre ici mon petit billet sur la suite du merveilleux « au revoir là-haut » de Pierre Lemaitre.

J’ai eu des échos plutôt négatifs sur cette suite, car on est souvent déçu des suites. Eh bien pas moi, je l’ai trouvée très bonne. Évidemment, le premier tome est flamboyant, car Édouard est lui-même un artiste fantasque et flamboyant. Depuis le début, on sait que Madeleine est plus terne, et ce roman suit son histoire, sa chute et sa détermination à remonter la pente, sa vengeance, en détruisant la vie de chaque personnage qui a ruiné la sienne.

Le style est toujours magnifique et l’histoire parfaitement construite. On aime cette description de l’entre deux guerres, la mort d’un monde disparu et les prémices d’un futur bien sombre. On y retrouve la mélodie des malversations de l’époque, on y découvre les rouages des informations qui paraissent dans les journaux et les balbutiements de l’industrie moderne, incluant les débuts véritables de la publicité et du marketing.

Malgré quelques libertés historiques que l’auteur confesse dans ses remerciements finaux, on adhère volontiers à l’ensemble. Enthousiasmant.

Jusqu’à la bête – Timothée Demeillers (149 pages)

Je passe d’un prix des lecteurs à l’autre en revenant cette fois au prix des lecteurs j’ai lu, j’élis avec le 8ème roman de la sélection. Si vous êtes vegan, ou même seulement végétarien, passez votre chemin, je ne suis pas sûre que ça ne vous donne pas des envies d’action musclées contre des abattoirs. Si vous êtes carnivores, vous aurez ensuite envie de légumes, pendant un moment.

Erwann est en prison et il a travaillé pendant quinze ans dans un abattoir, dans les frigos. Le métier est dur, parce qu’il fait froid, parce qu’il est sale, parce qu’il y a du sang partout. Mais surtout, Erwann n’a jamais aimé ça, tuer des bêtes à la chaîne, et plus le temps passe, et plus sa vie sociale se délite, et plus il le vit mal. Il finit même par imaginer que l’odeur lui colle tellement à la peau qu’aucune fille ne voudra jamais de lui. Tellement qu’un jour, il commet l’irréparable.

Et de sa prison, de sa solitude, de son attente silencieuse, il se remémore les années passées, et celles qu’il aura peut-être la chance de vivre lorsqu’il sortira. Comment en est-il arrivé là? Pourquoi a-t-il disjoncté? Au delà de l’histoire, Timothée Demeillers nous oppose la viande en barquette, la vie aseptisée de la télévision et des publicités, toutes ses façades qui engendrent la grande consommation à la réalité qui se cache derrière, la misère humaine, la solitude, la vie d’ouvrier. Ce livre donne envie de moins consommer et de sauver la planète. Ecoeurant.

Juste avant l’oubli-Alice Zeniter (288 pages)

Galwin Donnell, l’auteur de polars, vous ne connaissez pas ? Vous saurez tout de lui dans ce roman magnifiquement écrit. Le style est travaillé, l’histoire un peu déjantée comme je les aime. Sur une île écossaise, des conférences autour de l’auteur sont organisées. Un infirmier qui déteste son prénom tente de sauver son couple et son amour. Il se lie d’amitié avec le gardien de l’île, un ours mal léché et alcoolique. Un petit bijou.

Hors champ – Sylvie Germain (196 pages)

« Je suis un personnage inconnu, inachevé, en évolution, ou plutôt en altération constante ». A l’instar du passe-muraille, de Marcel Aymé, de la métamorphose, de Kafka ou de Truismes, de Marie Darieussec, cette histoire est l’histoire d’une transformation. Cette fois, le héros, beau gosse qui a un appartement, un boulot, une copine amoureuse, une maman sympa et un frère handicapé se met peu à peu à disparaître.

De flou, il devient transparent, puis de transparent, invisible, à son grand désarroi. Les gens l’oublient peu à peu, ils ne se rappellent pas son existence, ni même qu’il a existé. Et que c’est triste, cette histoire de type qui se désagrège tout en continuant à se sentir, lui, bien vivant. A ressentir dans sa chair que plus personne ne voit, les coups et les meurtrissures. C’est triste comme toutes ces oeuvres où, de normal, on devient anormal, et que le regard de l’autre change. Sylvie Germain a eu le prix Goncourt des lycéens avec Magnus, et le prix Femina avec Jours de Colère. Il faut que je lise autre chose d’elle, car son style m’a emballé, mais l’histoire m’a déprimée.

Ma reine – Jean-Baptiste Andrea (240 pages)

3ème livre du prix j’élis, j’ai lu, moi j’ai adoré ma reine. C’est l’histoire d’un gosse légèrement attardé, mais qui ne le serait pas, à vivre dans une station essence paumée au fond d’une vallée? Il tombe amoureux de sa reine, découverte lors d’une fugue. Est-il vraiment si débile ? Ou juste très sensible?

Avec des parents trop éloignés de sa vision de la vie. C’est poétique, sa vision des choses. Il est un peu dans son monde, un peu simple, un peu bizarre mais c’est un enfant. Avec sa copine, pleine de rage, dont on sent que la vie n’est pas une vie de reine du tout, il forment un duo attachant