Avant que j’oublie – Anne Pauly (138 pages)

Tout le monde ne parle que de la rentrée littéraire dans le microcosme des lecteurs, des librairies, de la blogosphère des livres, des maisons d’édition. Je ne voulais pas déroger à la règle, mais en vous épargnant les blockbusters de la rentrée, des livres dont tout le monde parle et dont certains seront visiblement vite oubliés. Donc j’ai choisi un livre qui fait partie des 524 ouvrages de la rentrée littéraire mais dont on n’a pas (trop) parlé.

Et puis, je me suis retrouvée, à quelques jours de l’anniversaire de la mort de mon père dans un livre miroir pour moi. Alors, que mes lecteurs me pardonnent, mais cette chronique sera intime, et pleine de références privées que seuls les intéressés pourront comprendre, je vous en présente mes excuses à l’avance. La photo, notamment est un clin d’œil à Anne Sarreboubé, et à Maud Voglimacci. Je remercie par ailleurs le cimetière de mon village, et je présente mes excuses à la famille dont j’ai emprunté la tombe, mais elle avait la configuration parfaite pour la photo que je voulais faire.

Anne Pauly nous raconte donc son père, son décès, son inhumation. Pour ceux qui l’auront vécu, ils se retrouveront dans cet espace ténu entre le rire et les larmes, les absurdités du moment qui donnent envie de rire, ces moments incongrus où, au contraire, on se met à pleurer parce qu’une chose infime est venue nous rappeler un instant fugace de complicité. C’est fou, lorsqu’on perd un père dont on croit ne s’être pas senti si proche que ça, tous les moments intimes qui nous sautent au visage, dans les situations les plus improbables. Elle décrit aussi la colère qui peut nous animer, ensuite, face à la bêtise de certains, leur futilité, leur inefficacité au travail, ces injustices qui se manifestent par la violence verbale. Et puis découvrir son père, au travers d’une lettre, tel qu’on n’a jamais osé l’imaginer. Des pères qui vivaient à une époque où être sensible était interdit, et qui ont masqué leurs sentiments sous une carapace de pudeur et d’agressivité (et l’addiction en plus pour elle).

Alors ce bout de journal intime n’est pas le livre du siècle, mais Anne Pauly sait rendre à la perfection les riens du quotidiens, les bruits de la voiture qu’on ouvre (mouip mouip), les souvenirs et ce qu’on ressent.

Le berceau – Fanny Chesnel (265 pages)

Joseph est en train de fignoler le berceau de sa première petite-fille, lorsqu’il reçoit un appel : l’avion qui transportait son fils a disparu des radars.

Fanny Chesnel nous entraîne dans un road movie peu commun, où le paysan normand va prendre l’avion pour la première fois, malgré son appréhension, pour retrouver la trace de sa petite-fille pas encore née.

Bien que j’aie un doute sur l’ouverture d’esprit de mes amis Manchots (Nachus, fils de nachu !) ce berceau est moelleux comme une turbulette, tendre comme un chamallow et comme dans le liquide amniotique d’un ventre de femme enceinte, rassurant.

Là où les chiens aboient par la queue – Estelle-Sarah Bulle (285 pages)

Ah la Guadeloupe ! Ses plages sublimes, Gosier, Saint-François, Saint-Anne ! La luxuriance de la Basse-Terre, le jardin Coluche, la Soufrière ! Quelle belle destination pour les touristes ! Qui pense encore à la Guadeloupe telle qu’elle était, avant qu’elle ne devienne cette destination prisée et abordable en all inclusive ? Dans les années 50, il n’y avait même pas d’aéroport à Pointe-à-Pitre, tout ce qui arrivait ou partait de l’île se faisait par bateau.

Et, plus loin, dans la campagne, il y avait Morne-Galant, cet endroit tellement perdu qu’on en dit que les chiens y aboient par la queue. Deux sœurs et un frère y racontent leur Guadeloupe, leur histoire, l’histoire de l’île telle qu’ils l’ont chacun vécue, de 1940 à nos jours, du coup. Ils évoquent aussi leur exil en métropole, les joies, les peines, les doutes, le racisme, les jalousies, la hiérarchie des races.

Chacun y raconte la rage de se sortir de la misère et de la peine d’avoir perdu leur mère. Antoine, l’aînée, a ouvert des boutiques de bric et de broc, animée par la religion et les esprits. Lucinde a cherché à s’élever socialement, en épousant un homme au ton clair, Petit Frère a cherché la justice dans la lutte des classes. Luxuriant.

La servante écarlate – Margaret Atwood (521 pages)

Je ne regarde pas de séries, mais j’aime bien lire les livres qui les ont inspirées. Ecrit il y a trente-quatre ans, la servante écarlate est une dystopie où, du jour au lendemain, un puritanisme massif régit les Etats-Unis. 

Quand on voit que 14 états aux Etats-Unis ont voté des restrictions sur les droits à l’avortement, avec une loi particulièrement restrictive en Alabama, et tous les endroits dans le monde où les droits des femmes régressent, on est forcément interpellé pendant notre lecture. D’un jour à l’autre, les comptes bancaires des femmes sont bloqués, elles n’ont plus le droit de travailler, et les couples remariés après un divorce sont considérés comme illégitimes.

La planète ne fournit plus un air, une eau et une alimentation de qualité, si bien que la natalité a fortement plongé. (finir le livre précisément le jour où on annonce qu’on a déjà dépensé les ressources annuelles de la planète interpelle aussi.)

Ce qui est intéressant dans la démarche de Margaret Atwood, c’est qu’elle s’est appliquée à ne rien inventer, rien exagérer, tout ce qu’elle décrit a été appliqué par les êtres humains, dans diverses civilisations et époques. l’obscurantisme n’a jamais fait avancer l’humanité, l’a au mieux freinée, au pire, fait régresser.

Quand on sait que les Grecs avaient déjà compris que la terre était ronde, et qu’ils en avaient calculé la circonférence, mais qu’il a fallu 1800 ans ensuite pour l’admettre à nouveau, et que certains, aujourd’hui encore, revendiquent la platitude de la terre, j’ai juste envie de dire : Restons vigilants !

Cette nuit – Joachim Schnerf (145 pages)

Comment se comporter après la déportation ? Certains se renferment à jamais, certains au contraire témoignent au maximum, Salomon, lui, choisit, l’humour noir pour évacuer.

Chaque année, pour Pessah, la Pâque juive, la famille se réunit chez Salomon et Sarah, mais cette année, Sarah n’est plus là, elle est décédée il y a deux mois. Salomon retrace la vie de la famille au travers de ces célébrations successives, son amour immense et intact pour sa femme qui n’est plus là, le manque qu’elle lui inflige, les travers des uns et des autres et ses blagues d’un goût douteux (mais qui m’ont fait hurler de rire). On passe du rire aux larmes dans le joyeux tourbillon de cette famille. A la fois émouvant et hilarant.

Tours et détours de la vilaine fille – Mario Vargas Llosa (412 pages)

C’est l’histoire d’une passion, d’une obsession même. Depuis l’adolescence Ricardo est amoureux de Lily, la petite Chilienne. Mais elle n’est pas chilienne et ne s’appelle pas Lily, pas plus qu’Arlette, ou Mme Arnoux. Qui est vraiment la vilaine fille? Pourquoi l’aime-t-il autant? De Lima à Paris, de Londres à Tokyo, il n’aura d’autre envie, d’autre attente de la vie que de la passer avec elle et de l’épouser. Et elle, telle un mirage, une arlésienne, elle lui filera à chaque fois entre les doigts. Mais à chaque fois, elle reviendra, ou il la retrouvera.

Avec le style merveilleux qui caractérise ce prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa nous attache durablement à ses personnages, qui laissent toujours une trace indélébile dans la bibliothèque de votre cerveau. Envoûtant.

L’alcool et la nostalgie – Mathias Enard (87pages)

Mathias ramène le corps de son ami suicidé dans son village natal en transsibérien, et se rappelle avec nostalgie du trio drôle et fantasque qu’ils ont formé avec Jeanne et Vladimir.

Une fantaisie autour de la prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France, 87 pages de subtil hommage à Cendras, mais aussi tous les auteurs voyageurs et les Russes, dont Tchekhov, qui a inspiré le titre.

En quelques pages seulement, un condensé de littérature qui s’avale cul sec comme un shot de vodka. Grisant.

Une chic fille – Collectif Inculte (150 pages)

Ne cherchez pas, dans la liste de la dizaine d’auteurs qui a participé à ce roman, qui a écrit quoi, eux-mêmes ne se rappellent plus bien.

Icône pop, tragique et vulgaire, Anna Nicole Smith, cette gentille fille du Texas, n’a eu de cesse de sortir de sa condition modeste, pour devenir une nouvelle Marylin. En épousant un vieillard milliardaire, elle a hérité de quoi finir ses jours dans les excès en tout genre… Jusqu’à en mourir.

Pourquoi le collectif inculte s’est intéressé à cette fille, morte à 39 ans, présentant un intérêt culturel et littéraire plutôt pauvre ? C’est là qu’ils montrent tout leur art, se moquant d’eux-mêmes dans des traductions déjantées et hilarantes des passages en anglais, et en racontant dans un roman choral l’histoire finalement romanesque de cette bergère moderne. Dopant.

Roissy – Tiffany Tavernier (278 pages)

On redémarre pour une saison du prix Cezam. Ma bibliothèque nous propose les mêmes titres pour un prix « j’ai lu, j’élis ». Cette année, c’est « avant que les ombres s’effacent » qui a gagné, alors que le prix officiel, lui a récompensé « Seules les bêtes » .

Roissy est donc mon premier de la série des dix livres sélectionnés cette année. J’en avais entendu parler, en bien, et j’ai été séduite à mon tour.

Roissy, comme son nom l’indique, c’est un bout de l’histoire de l’aéroport qui s’y trouve, au travers des permanents qui y vivent, ces SDF qui y ont élu domicile. On se rappelle le film « Le terminal » avec Tom Hanks, qui se retrouvait coincé, apatride, dans un terminal d’aéroport. Ici, l’héroïne marche toute la journée, valise à la main, pour faire croire qu’elle est en transit.

Truffé d’informations sur le site, des choses incroyables, insoupçonnables, gigantesques, on se balade dans les tréfonds de Charles de Gaulle, dans ses lieux de restauration, de prières, dans ses conduits, sa tuyauterie, ses espaces extérieurs. Le roman est très bien construit, comme une image un peu floue, à l’instar de la mémoire de notre héroïne, puis de plus en plus précise au fur et à mesure que les souvenirs, par flashs, lui reviennent. Une plongée au cœur de cet aéroport international, autour des histoires touchantes ou terribles des protagonistes. Décompressant.

My absolute Darling – Gabriel Tallent (453 pages)

Si je vous ai abandonnés un si long moment, c’est que ce livre a été une épreuve. Malgré son grand succès, malgré son thème fort, malgré ses descriptions de paysages détaillés, expliquant une flore dont je ne connais pas la moitié des espèces, malgré son style, à la fois répétitif et percutant, et bien qu’il m’ait été offert par une amie chère, je dois dire que j’ai eu du mal à adhérer.

Depuis que sa mère a disparu, Julia (Turtle, Croquette) est élevée par son père. Malgré l’amour inconditionnel qu’ils se portent, on ne peut que juger la façon dont Martin élève sa fille. Son père, Daniel, la professeure de Julia, Anna, pressentent qu’il y a un problème, soupçonnent la maltraitance, l’emprise, l’abus. Mais Martin et Turtle font front pour que rien ne sorte de leur huis clos malsain.

La tension monte inexorablement, et on ne voit qu’un drame comme issue à ce huis-clos. Seules la mer, les balades/fugues de Turtle et la disparition provisoire de Martin nous permettent de ne pas étouffer complètement. Ce n’est pas parce qu’on parle de maltraitance infantile qu’on doit s’extasier. Ce n’est pas parce qu’on parle de façon crue que l’on doit trouver ça génial. Ce n’est pas parce qu’on met des scènes insoutenables qu’on doit se pâmer. Violent.