Roissy – Tiffany Tavernier (278 pages)

On redémarre pour une saison du prix Cezam. Ma bibliothèque nous propose les mêmes titres pour un prix « j’ai lu, j’élis ». Cette année, c’est « avant que les ombres s’effacent » qui a gagné, alors que le prix officiel, lui a récompensé « Seules les bêtes » .

Roissy est donc mon premier de la série des dix livres sélectionnés cette année. J’en avais entendu parler, en bien, et j’ai été séduite à mon tour.

Roissy, comme son nom l’indique, c’est un bout de l’histoire de l’aéroport qui s’y trouve, au travers des permanents qui y vivent, ces SDF qui y ont élu domicile. On se rappelle le film « Le terminal » avec Tom Hanks, qui se retrouvait coincé, apatride, dans un terminal d’aéroport. Ici, l’héroïne marche toute la journée, valise à la main, pour faire croire qu’elle est en transit.

Truffé d’informations sur le site, des choses incroyables, insoupçonnables, gigantesques, on se balade dans les tréfonds de Charles de Gaulle, dans ses lieux de restauration, de prières, dans ses conduits, sa tuyauterie, ses espaces extérieurs. Le roman est très bien construit, comme une image un peu floue, à l’instar de la mémoire de notre héroïne, puis de plus en plus précise au fur et à mesure que les souvenirs, par flashs, lui reviennent. Une plongée au cœur de cet aéroport international, autour des histoires touchantes ou terribles des protagonistes. Décompressant.

Jusqu’à la bête – Timothée Demeillers (149 pages)

Je passe d’un prix des lecteurs à l’autre en revenant cette fois au prix des lecteurs j’ai lu, j’élis avec le 8ème roman de la sélection. Si vous êtes vegan, ou même seulement végétarien, passez votre chemin, je ne suis pas sûre que ça ne vous donne pas des envies d’action musclées contre des abattoirs. Si vous êtes carnivores, vous aurez ensuite envie de légumes, pendant un moment.

Erwann est en prison et il a travaillé pendant quinze ans dans un abattoir, dans les frigos. Le métier est dur, parce qu’il fait froid, parce qu’il est sale, parce qu’il y a du sang partout. Mais surtout, Erwann n’a jamais aimé ça, tuer des bêtes à la chaîne, et plus le temps passe, et plus sa vie sociale se délite, et plus il le vit mal. Il finit même par imaginer que l’odeur lui colle tellement à la peau qu’aucune fille ne voudra jamais de lui. Tellement qu’un jour, il commet l’irréparable.

Et de sa prison, de sa solitude, de son attente silencieuse, il se remémore les années passées, et celles qu’il aura peut-être la chance de vivre lorsqu’il sortira. Comment en est-il arrivé là? Pourquoi a-t-il disjoncté? Au delà de l’histoire, Timothée Demeillers nous oppose la viande en barquette, la vie aseptisée de la télévision et des publicités, toutes ses façades qui engendrent la grande consommation à la réalité qui se cache derrière, la misère humaine, la solitude, la vie d’ouvrier. Ce livre donne envie de moins consommer et de sauver la planète. Ecoeurant.

Dans la forêt Jean Hegland (301 pages)

Jean Hegland - Dans la forêt

Et si la fin du monde et de l’humanité se passait dans une relative douceur ? Comment survivre sans ravitaillement dans les grandes surfaces, plus d’essence, d’électricité, de vivres, de téléphone, de gouvernement de médecins de médicaments ? Cette fois, il n’y a pas de bombes ou de martiens, juste plus d’argent dans les caisses et une déliquescence progressive de tout ce qui nous paraît naturel aujourd’hui, comme allumer la lumière le soir ou se faire un café le matin. Et Nell pour nous raconter ses attentes et ses espoirs, son envie de vivre sa vie d’adolescente, ses ambitions d’entrer à Harvard, tandis que sa sœur, danseuse particulièrement douée veut entrer au ballet de San Francisco. La question finale est : qu’est-ce qui compte vraiment ? Quelle est la substantifique moelle de nos besoins ?

Jean Hegland nous fait revenir aux sources et nous interroge. C’est poétique et fataliste, cruel et plein d’amour. C’est aussi mesquin et sauvage que l’homme, qui, c’est bien connu, devient vite un loup pour l’homme. C’est désespéré et plein d’espoir car tant qu’il reste une étincelle de vie, on s’accroche, surtout quand on n’a même pas 20 ans. Ce livre magnifique fait partie de la sélection j’ai lu, j’élis. Il date de 1996, et cette fin du monde semble très réelle et encore plus proche qu’il y a 20 ans. Tout le monde sait qu’il y a urgence, et Jean Hegland nous met en garde. On devrait l’écouter. 

Le dernier arrivé – Marco Balzano (240 pages)

Jusqu’à 1962, une émigration massive d’enfants de moins de 13 ans d’Italie du Sud et de Sicile s’est déroulée vers l’Italie industrielle du nord, notamment Turin, Milan et Gênes. Marco Balzano a réalisé une quinzaine d’interviews, sans notes et sans enregistrement pour mieux s’imprégner des histoires qui lui étaient racontées et en a modelé un roman d’une tendresse et d’une poésie incomparables.

Ninetto, est sur le point de sortir de prison, après avoir passé dix ans derrière les barreaux. Il a débarqué à Milan à neuf ans pour gagner sa vie. Il repense à son parcours, à son ancien instituteur qui lui a fait aimer la poésie et lui a donné envie d’être poète. Le boulot, l’amour, sa fille qui ne veut plus le voir, la difficulté des repris de justice, des anciens pour trouver du travail (à 9 ans, il a trouvé du travail en une demi-journée, à 57, on lui demande un CV et il ne sait même pas ce que c’est), la condition d’immigré en général, qui est celle du dernier arrivé, qu’on soit « Napolo » ou Chinois. Un très beau livre du prix « J’ai lu, j’élis ».

La nuit des béguines – Aline Kiner (324 pages)

Personnellement, je dois avouer mon manque total de culture mais j’ignorais tout des béguines et du béguinage. Communautés de femmes dans toute l’Europe, le grand béguinage royal de France fut crée par Saint-Louis.Le béguinage consistait à laisser des femmes s’installer en toute liberté dans des communautés laïques plus ou moins importantes. Elles pouvaient travailler et posséder leurs entreprises, étudier sans être sous le joug de maris, y compris Dieu.

D’aucuns diront que Aline Kiner étale sa science et que son roman est une thèse déguisée. Pour ma part, j’ai adoré apprendre des choses de façon ludique en y suivant les aventures de différents profils ayant atterri là pour des raisons variées. Toute une époque est abordé dans ce mode de vie particulier qui s’est arrêté avec l’application d’une bulle papale.

Sur fond politique et économique difficile (des nobles qui se soulèvent contre leur roi, Philippe Le Bel, dans un pays en faillite, les caisses sont vides), additionné de fanatiques (l’inquisition s’en mêle les bûchers fleurissent), Aline Kiner nous peint des portraits vivants et magnifiques de femmes libres et audacieuses dans leurs choix de vie… finalement furieusement modernes.

Seules les bêtes – Colin Niel (212 pages)

Le polar du prix j’ai lu, j’élis. Evelyne a disparu un soir de tourmente. Dans ce village de montagne où tout se sait et où tout le monde se connaît, les agriculteurs peinent à vivre. Entre dettes et solitude, on devient vite fou. 5 personnes se succèdent pour raconter ce qu’ils savent de cette histoire.

Tout se complique lorsque le mari de l’assistante sociale disparaît à son tour. La fin est glaçante. Ce livre est l’histoire de la misère affective dans laquelle beaucoup de personnes vivent de nos jours. Et quand on est éleveur au fin fond d’une montagne, seules les bêtes savent réconforter. On met un moment avant de comprendre la couverture, qui semble fort éloignée de la montagne. 
Brillant.

Ma reine – Jean-Baptiste Andrea (240 pages)

3ème livre du prix j’élis, j’ai lu, moi j’ai adoré ma reine. C’est l’histoire d’un gosse légèrement attardé, mais qui ne le serait pas, à vivre dans une station essence paumée au fond d’une vallée? Il tombe amoureux de sa reine, découverte lors d’une fugue. Est-il vraiment si débile ? Ou juste très sensible?

Avec des parents trop éloignés de sa vision de la vie. C’est poétique, sa vision des choses. Il est un peu dans son monde, un peu simple, un peu bizarre mais c’est un enfant. Avec sa copine, pleine de rage, dont on sent que la vie n’est pas une vie de reine du tout, il forment un duo attachant

Marx et la poupée – Maryam Madjidi (202 pages)

Vous avez peut être compris depuis que j’écris que je suis fascinée par l’Iran. Ce peuple qui se bat comme il peut pour survivre dans les dictatures qui se succèdent. Ce pays qui est au cœur du berceau de l’humanité qui a inventé tous les principes de nos civilisations modernes. Qui a engendré des poètes fabuleux.

Maryam Madjidi nous en livre la substantifique moelle au travers du déchirement de l’exil vécu par une petite fille dont les parents sont communistes. Qui a dû quitter ses repères et se désintégrer pour se réintégrer. Poétique et brutal, passionné et délicat on est charmé par ce souffle persan mâtiné de France, comme un poème de Hâfez expliqué à la Sorbonne. C’est le deuxième roman de « j’ai lu, j’élis » 

La baleine thébaïde- Pierre Raufast (215 pages)

C’est donc reparti pour une saison j’ai lu, j’élis avec la bibliothèque de mon village. Un jeune homme idéaliste embarque sur un bateau pour retrouver une baleine unique. Mais rien ne se passe comme prévu et les apparences ne sont jamais qu’un pâle reflet de la réalité.

Je ne peux rien dire de plus de ce livre déjanté sans manquer de le déflorer. Une histoire farfelue, des personnages à peu près tous banals et barges. Un petit souffle écologique et rafraîchissant sur fond de méchant très cynique. Un ovni à part qui se déguste comme un bonbon acidulé.

Dulmaa – Hubert François (232 pages)

Hubert François - Dulmaa

A la mort de son père, Elisa retourne pour la première fois en Mongolie, après dix ans sans y avoir mis les pieds. Sa mère les a quittés pour retourner dans son pays. Pourquoi est-elle partie? Elisa commence un long voyage, semé d’embûches, pour la retrouver. Aidée de son grand-père qui est toujours là dans les moments difficiles, Elisa nous dévoile quelques pans de la culture Mongole.

Je n’ai pas « choisi » de lire ce livre, puisqu’il fait partie de la liste du prix des lecteurs, mais c’est un bon parallèle au « loup bleu » que j’ai lu il y a quelques semaines. La culture mongole ne bouge pas malgré les siècles, et c’est amusant d’y voir les parallèles. Le livre est bien écrit et se dévore en quelques heures pour peu qu’on adhère aux prémices de cette culture.