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Bel Abîme – Yamen Manai (111 pages)

Il y avait longtemps que je n’avais pas lu un livre claque pareil. En quelques pages à peine, Yamen Manai nous dépeint une société et ses aberrations, l’amour et la haine, la situation d’un pays. Un jeune est en garde à vue avec la rage au ventre. Il éructe sa colère avec une précision et une acuité empreintes d’à-propos. Chaque mot est précis, utile et essentiel.
Tout y est nécessaire. C’est exceptionnel. On lit en apnée ce court roman magnifique.

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Mahmoud ou la montée des eaux – Antoine Wauters (130 pages)

Mahmoud le Syrien raconte son histoire par petites touches poétiques et l’histoire de sa ville qui a été engloutie sous les eaux par une décision de Hafez el-Assad, le père de Bachar. Il raconte ses amours, ses peines, en évoquant de façon sibylline – voire avec des notes de bas de page – la situation de son pays en ruines. En vers libres, ce livre a obtenu le prix du livre Inter. Il n’a pas vraiment besoin de moi, donc, pour en faire l’éloge.

J’aime habituellement les petites histoires dans la grande. Cette fois, je suis restée sur ma faim sur la grande et restée sur ma faim sur la petite. Le style qui se veut exigeant au début se délite à mon sens au fur et à mesure. Finalement, ce livre me laisse plutôt perplexe sur ses tenants et aboutissants.

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Madame Mohr a disparu – Maryla Szymiczkova (370 pages)

Une femme bourgeoise dans le Cracovie de la fin du 19ème siècle s’ennuie un peu et cherche à s’élever socialement au travers de son mari professeur. Le jour où elle va dans une maison de retraite pour organiser une opération de charité, Les bonnes sœurs sont en émoi car Madame Mohr a disparu. Tout en respectant les convenances, Zofia va enquêter et se passionner pour cette histoire. Ce roman a été écrit par Piotr Tarczynski et Jacek Dehnel, mariés à la scène comme à la ville en hommage à Agatha Christie avec cette Miss Marple polonaise. Un livre drôle et caustique, une femme déterminée et écrasée par les conventions, une enquête dans une société très codifiée et des éléments historiques passionnants. Un cosy crime étonnant qui n’est pas mièvre. Magique.

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Titre – Ami inintéressant (110 pages)

Si vous aimez l’humour absurde, vous aimerez Titre. Découvert sur les réseaux sociaux, ces dessins bâtons me font sourire, voire rire franchement. Alors dans ma volonté de soutenir des talents inconnus, je me suis procuré son ouvrage. C’est actuel, cinglant et barré. Je peux citer la 4ème de couv’ :
« Pas mal tes BD ! J’aime bien le côté fait à l’arrache ! Ce petit côté « je ne sais pas dessiner », ce côté « Je suis une sombre merde sans talent qui mérite la mort ».
On sent le gars qui a une confiance démesurée en lui. Ce doute en filigrane fait aussi le charme de ce petit opus.

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Le prodigieux détective – C.H. de Burgh (374 pages)

Dans les Etats-Unis de la fin du 19ème siècle, un garçon dont la mère est morte en couches, survit miraculeusement à la foudre, gardant sur le dos une cicatrice énorme. Il s’imagine que ce destin exceptionnel lui donne un don de déduction pour des enquêtes policières.

L’auteur nous balade dans tout le pays, de New York à San Francisco et nous balade des années 1890 aux années 1960. Ce roman est un tour de passe-passe malin, où la magie et les faux-semblants se font la part belle. Tout, du pseudo à la biographie, en passant par les histoires secondaires est une imposture de génie. Car l’auteur nous balade aussi dans l’histoire et si vous tiquez par moment sur des détails qui vous paraissent étranges, voire incohérents, ne pensez pas qu’il y a erreur, vous aurez la clé à la fin de l’histoire. Ce roman exigeant dans sa construction est hyper original. Ne passez pas à côté !

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O.N.G ! – Iegor Gran (192 pages)

Un jeune homme bègue et mal dans sa peau reçoit la consécration le jour où il est embauché comme stagiaire dans une ONG écologiste. Mais s’il est aux anges, leur organisation va vite déchanter lorsqu’une autre ONG, dédiée à protéger les enfants dans le monde s’installe aux étages supérieurs de l’immeuble où ils sont implantés. La guerre va rapidement éclater entre les deux groupes.

OMG ! Ce livre burlesque est jubilatoire ! Iegor Gran est le digne fils de son père Andrei Siniavski, il en a hérité le cynisme et le ton ironique. Ce monsieur qui est arrivé en France à dix ans a fait des études d’ingénieur prestigieuses, et hop, en toute simplicité a écrit quelques romans. Quand on le voit, il est la douceur incarnée et ses yeux respirent la gentillesse. Mais son écriture, elle, est une morsure dont le venin s’instille peu à peu. Je crois que j’aurais du mal à me remettre de l’expression « les gratuits » pour parler des bénévoles.

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Etica y estetica de una existencia – Esther Diaz – Pedro Luis Sotolongo (147 pages)

Ouh la la ! Il y avait bien longtemps que je n’avais pas lu en espagnol ! Pour prolonger ma rencontre avec Ernesto Guevara, dit « Che », je me suis dit que cet essai philosophique sur la vie du révolutionnaire argentin était le moment opportun de sortir ce livre qui traînait dans ma PAL depuis un moment. C’est intéressant le contraste avec « Voyage à motocyclette latinoamericana ». Ernesto, à vingt-trois ans, ne se voyait pas comme un révolutionnaire. Dans son écrit, il le dit : ce qui l’a animé pendant ces neuf mois de tribulations, c’est le taux de remplissage de son estomac. Alors, aujourd’hui, on peut bien sûr voir dans sa jeunesse les prémisses de son engagement futur, ses parents étaient déjà des bourgeois à part, le laissant jouer avec des enfants de toute condition, son père l’emmenait démasquer les nazis qui essayaient de fomenter des complots en Argentine, ils protégeaient les républicains espagnols ayant fui l’Espagne castriste. Il est montré comme la légende qu’il est devenue, c’est pratique un mort pour le transformer en légende. Cet essai est évidemment très parti pris et nous montre un homme asthmatique, certes, mais doté d’une telle force mentale et morale, d’une telle abnégation, que même si les anecdotes sont vraies, on peut soupçonner les auteurs de les avoir légèrement enjolivées. Et j’ai été étonnée de pouvoir me remettre aussi facilement à une langue que je n’ai pas pratiquée depuis un moment. En tout cas, les deux livres se faisaient admirablement résonnance, et c’était le parfait timing pour ce troisième duo de la saison, après les deux livres sur Rimbaud et ceux de, ou sur Edmonde Charles-Roux.

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Voyage à motocyclette latino-americana – Ernesto Guevara (224 pages)

En 1951, Ernesto Guevara partait sillonner l’Amérique du Sud à moto avec son ami Alberto Granada, avec la vague idée de rejoindre l’Amérique du Nord. Pas d’idée pré conçue à l’époque, pas d’idéalisme politique, contrairement à ce que certains feront croire par la suite. Juste un gamin un peu irresponsable et inconséquent qui voulait voir du pays. Profitant de leurs connaissances en médecine (Guevara était étudiant, il ne lui restait qu’une année pour terminer son cursus, qu’il terminera plus tard et Granada, un peu plus âgé, pouvait déjà exercer), il nous raconte les anecdotes de leur voyage et les avaries, nombreuses, de leur fameuse moto.

Mais il savait écrire, le bougre. Grand lecteur de romans d’aventures et de poésie, son écriture est belle et poétique aussi… Lorsqu’il ne raconte pas ses problèmes intestinaux.

Ernesto par lui-même, cela casse un peu le mythe, tout en le faisant naître en même temps.

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Mes cahiers bleus – Liane de Pougy (406 pages)

Après la lecture violente qui précède, j’avoue que revenir dans les douceurs des trente glorieuses de l’entre-deux guerres a été une oasis de fraîcheur de douceur et de joie. Liane de Pougy, devenue Princesse Ghika au moment où elle écrit ce journal, destiné dès le départ à être publié, lorsqu’elle approche la cinquantaine (elle ne cesse de mentir sur son âge durant le récit) nous balade dans un Paris et un Roscoff pleins d’esprit, d’intellectuels, de beau monde. Sa plume est divine, touchante, drôle. Elle est cabotine, sensuelle, rosse tour à tour. Et pieuse, très pieuse.

Cette femme si belle aura vécu mille vies (danseuse, comédienne, courtisane, princesse et finalement, religieuse). Elle aura vécu sa bisexualité au grand jour. Elle a fréquenté toutes les personnes importantes de son époque, qu’ils soient du monde politique (y compris des chefs d’état), militaire, artistique (peinture, littérature, musique, comédie, couture). Elle aura fréquenté Mac Mahon, le général Lyautey, Natalie Clifford Barney, son grand amour, Max Jacob, Coco Chanel, Colette, Proust, Sacha Guitry, Louis Aragon, Raymond Radiguet, Jean Cocteau, Erik Satie, Francis Poulenc et bien sûr j’en oublie, la liste est reprise à la fin du livre tellement elle a croisé, lié amitié avec des personnes connues.

Elle s’y raconte sans fard, et en même temps, elle nous fait pas mal de cachotteries. Un livre qui retrace une époque, magnifique et flamboyante, où l’on sait qu’une fête a été réussie aux millions de francs de perles qui y ont été portées. Et Liane de Pougy, libre, fière, indépendante, amoureuse, sans tabous à une époque où on aurait pu penser les carcans inflexibles, évolue avec grâce, toujours belle, égratignant les femmes qui ont décliné avec l’âge, célébrant celles qui traversent le temps sans traces. On a envie de souligner mille petites phrases, on dirait aujourd’hui des punchlines, à l’époque, on parlait de « bons mots », subtiles, d’une intelligence remarquable. Je ne retranscrirai que celui-là, quand elle se demande ce qu’elle va dire au prêtre à confesse, tant elle a à confesser, elle se décide finalement pour : « Mon père, à part voler et tuer, j’ai tout fait ! ». On adore Liane de Pougy, malgré ses égarements politiques, malgré ou grâce à sa légèreté.

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Balance ta haine – Ludovic-Hermann Wanda (311 pages)

Il y a des livres, parfois, avec lesquels la rencontre n’a pas lieu. Parfois, ça n’a aucune importance. Mais cette fois, je suis vraiment triste, car j’ai gagné ce livre, je l’ai voulu, j’avais très envie de le lire, et le petit mot de Gilles Rozier, l’éditeur, était très touchant. Je me suis donc plongée dedans avec une confiance aveugle, heureusement épaulée par la divine @valsemelancolie qui m’a soutenue tout le long de ce qui a ressemblé à une épreuve.

Alors oui, l’auteur est volontairement provoc’ et bien sûr, on ne saurait taxer ni les éditions de l’Antilope ni l’auteur de racisme ou d’antisémitisme ni même de misogynie. Alors oui, ok, on est dans du second degré, voire du troisième, ou même du quinzième. N’empêche. Si Zemmour, ou Laurent Obertone, cités tous deux dans l’ouvrage écrivaient ce genre de lignes, ils seraient applaudis des deux mains par l’extrême droite et fustigés par la gauche bien-pensante. C’est voulu ? Très probablement, l’auteur veut choquer, veut nous offusquer, et voir nos petites bouches s’arrondir dans des « o » outrés. Mais quand même. Je ne peux adhérer à un diable qui dédouane et qui finalement justifie les pires pensées et les pires actes en soufflant à ses marionnettes les basses besognes à effectuer. Ça, c’est pour l’aspect politique.

Ensuite, l’aspect phallocrate, hum… me semble bien pire encore. Alors là encore, le diable s’immisce dans les têtes pour démasquer l’imposture féministe de l’auteur qui se met largement en scène, dont on sent l’envie d’une forme de repentance. Mais pardon, pardon, où êtes-vous allé chercher que seule la taille du pénis rendait les femmes amoureuses au point de se damner ? Caricature encore ? Bon, soit. Mais ça commence à faire beaucoup. Surtout que dans ce fouillis qui balance entre l’aspect politique et l’histoire de cet homme qui se gausse de l’amour des femmes, la structure est brouillonne, le style incertain et surtout terriblement empli de violence. Ah mais tu l’avais dans le titre me direz-vous. Certes. Et pourtant…

Légèrement rattrapé in extremis par une fin qui se veut plus apaisée, je n’ai pas été convaincue par cette structure disloquée et ce style un peu artificiel. Et j’en suis profondément désolée.