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Mauvaise graine – Danielle Thiéry (344 pages)

Une femme terne et seule rencontre un « drôle de jeune » aux yeux terriblement bleus qui lui dit qu’elle est sa mère. Or elle n’a jamais eu d’enfant. Elle le repousse, mais de plus en plus mollement car elle n’a rien d’autre dans la vie, rien qui la fasse vibrer, rien qui la rattache à la vie. Et puis, il y a ces vieilles dames qu’on assassine, et dont la mise en scène de veillée funèbre fait tourner la police en bourrique. Qui est ce deuxième Thierry Paulin ?
L’autrice ne cache pas beaucoup la dualité de ce jeune homme en quête de reconnaissance et d’amour maternel, rejeté par sa mère. Ce qui est intéressant, c’est son cheminement intellectuel et celui de Madeleine. Très minutieusement écrit, vous serez subjugués par la séduction morbide que ce garçon opère sur vous, comme sur cette femme sans espoir.
C’est tragique, c’est triste, c’est très bien écrit.

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Le café suspendu – Amanda Sthers (228 pages)

Il y a des villes dont on tombe aussi sûrement amoureux que de personnes. C’est pareil pour les livres. Ce livre est arrivé chez moi par surprise et je l’ai immédiatement follement aimé. Il faut dire qu’il démarre sur une phrase de Victor Hugo, sublime : « Et puis, il y a ceux que l’on croise, que l’on connaît à peine, qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demi-heure et changent le cours de votre vie ». Pourtant, je déteste Naples. Mais Amanda Sthers nous raconte ce café napolitain, « le café Nube », avec tellement de douceur (de dolce vita), tellement de poésie, tellement d’humour, qu’on aime cet endroit aussitôt. On voudrait faire partie des habitués. J’ai aimé le style, j’ai aimé l’histoire, les personnages qui se croisent dans ce café de quartier, la structure du livre, écrit comme une succession de nouvelles sur un thème récurrent. Ce thème, c’est le café suspendu, « lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse ». Si vous en avez assez de la mièvrerie, de la fadeur, du glauque, ce livre original et délicieux vous apportera un moment joyeux, tendre et mélancolique tout à la fois.

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La soustraction des possibles – Joseph Incardona (385 pages)

Il y a des livres comme celui-ci sur lesquels on a du mal à avoir un avis tranché. Est-ce que
j’ai bien aimé, ou est-ce que je n’ai pas aimé ? J’ai lu pourtant avec plaisir, les personnages
m’ont plu, l’histoire est bien construite. La première page est séduisante et donne envie de continuer. A la fin des années 80, tout début des années 90, Odile s’éprend d’Aldo, son prof de tennis, gigolo à ses heures pour arrondir ses fins de mois. Ancienne secrétaire d’un homme qui est devenu extrêmement riche en Suisse, elle s’ennuie dans sa prison dorée et retrouve avec cet homme de condition simple des sensations depuis longtemps oubliées.
Aldo, lui, ne l’aime pas. Dans le secret des banques suisses qui ont bien profité aux
oligarques russes au moment de l’effondrement de l’URSS, des millions de francs et de francs suisses sont brassés. Des organisations mafieuses trouvent là le moyen de blanchir leur argent, en participant à des affaires juteuses et totalement honnêtes. Mais l’argent fait-il le bonheur ? Peut-on vraiment s’élever lorsqu’on ne vient de nulle part ? Un livre sur les envies, les désirs, l’amour et l’argent.

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Civilizations – Laurent Binet (378 pages)

Voilà un livre que je voulais lire depuis longtemps. J’avais été fascinée par « la septième fonction du langage » du même auteur. Civilizations est aussi exigeant que le précédent, peut-être même plus. Comme toujours, Laurent Binet mélange des faits réels de l’Histoire avec une fiction crédible mais totalement farfelue. Ici, il imagine que Christophe Colomb est mort comme un chien en voulant atteindre les Indes en passant par l’ouest (et donc démontrer la rondeur de la terre par la même occasion, désolée pour mes lecteurs platistes). Quarante ans plus tard, tout le monde a oublié la drôle d’idée de ce génois, et ce sont les Incas qui débarquent à Lisbonne, le lendemain du terrible tsunami qui détruit la ville. De là, ils vont peu à peu envahir l’Espagne de Charles Quint, puis son royaume entier. Le livre comporte trois parties : la première raconte le premier débarquement des vikings en Amérique, leur installation ; la deuxième, le débarquement et l’invasion Inca ; la troisième raconte le road trip du peintre El Greco en compagnie de Cervantès qui les mènera jusque chez Montaigne.
Un livre riche et foisonnant que j’ai par ailleurs trouvé un peu foutraque. Et puis il faut quand même bien connaître l’histoire des 16ème et 17ème siècles pour saisir toute la saveur humoristique du roman et pour l’apprécier pleinement. Les amateurs d’histoire se régaleront assurément. Pour ma part, j’ai parfois l’impression d’avoir loupé des nuances importantes, ce qui me laisse un arrière-goût d’inachevé. Je crois qu’il faut se laisser embarquer, sans chercher trop à démêler le vrai du faux.

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Kilomètre zéro – Maud Ankaoua (307 pages)

Maëlle part au Népal pour récupérer une méthode secrète susceptible de sauver Romane, son amie de jeunesse qui a un cancer. Ce voyage va bouleverser sa vie.
Bon… Maud… Si un jour, par malheur tu as un cancer et que tu me demandes d’aller au Népal te chercher une méthode, je te répondrai que la marmotte met le papier alu sur le chocolat. Sérieusement, tu me vois aller faire un trek au Népal, avec ma jambe en vrac et mon cœur et mes poumons abimés ? En toute franchise, je ne suis même pas sûre de venir souvent te tenir la main pendant que tu vomis tes chimios, mais reconnais que j’ai déjà été là pour te tenir la main quand tu vomissais le trop-plein d’alcool ingurgité pendant nos folles soirées. J’ai tendance à dire que ça compense. Soyons honnêtes : je préfère mille fois que tu continues à me faire des surprises qui nous conduisent en Corse, même si tu dois te foutre de ma gueule à chaque fois que je peine à sortir de la mer, bousculée par les vagues qui me remplissent le maillot de gravillons. Car tu sais bien que je n’ai pas besoin d’aller au Népal pour savoir que la vie est belle, surtout moi qui ai failli la perdre il y a peu. Les couchers de soleil sont tout aussi magnifiques en Normandie qu’en haut de l’Himalaya, et moi, la montagne, c’est pas trop mon truc, sauf quand je vais au ski, mais chut, dans ce livre, l’argent, c’est mal, et le ski, c’est un sport de riche. Tiens d’ailleurs, il paraît que nous, les occidentaux, nous n’aimons les gens qu’au prisme de ce qu’ils gagnent et de leurs possessions. Reconnais que si je t’aimais pour ton blé, ce serait une forme de perversité qui s’apparenterait à celle qui consiste à se vendre sur le Bon Coin pour se faire découper en morceaux et se faire bouffer petit à petit à la poêle. Alors non, voilà, je te le dis, je ne t’aime pas pour ton argent. Je t’aime parce que tu es la fille la plus merveilleuse du monde, et ce n’est pas compliqué de t’aimer, vu que tu es parfaite, alors que toi, tu as du mérite de m’aimer encore, vu que j’ai plein de défauts. Et puis si tu mettais un bel Italien sur mon chemin pour me surveiller, qui sait si ça ne foutrait pas le bordel dans ma vie, donc non ! Ne me soumets pas aux tentations. Pour les autres gens qui liraient par hasard cette chronique qui n’en est pas une, désolée de vous dire que je suis décidément hermétique aux livres de développement personnel, mais que je comprends que ça fasse du bien à un grand nombre. (Non, en fait, je ne comprends pas, mais tant mieux si c’est le cas). Je conclurai sobrement par ce proverbe intemporel est universel : Heureusement qu’on s’a.

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Blackwater 1 – La Crue – Michael Mc Dowell Traduit de l’anglais par Yoko Lacour et Hélène Charrier (256 pages)

Michael Mc Dowell est mort en 1999, jeune, mais il a laissé une production dense et foisonnante, d’un univers fantastique qui s’inscrit pourtant dans la vie tranquille et banale. Ici, une crue submerge une petite ville paumée de l’Alabama. En explorant à la barque les dégâts, Oscar Caskey, l’un des notables, accompagné de son domestique, découvre une femme étrange qui a survécu quatre jours dans une chambre inondée de l’hôtel de la ville. Si elle est immédiatement appréciée par nombre des habitants en se rendant particulièrement aimable et serviable, elle suscite la méfiance de Mary-Love, la mère d’Oscar et de Barney, le domestique.
Ce roman est décliné en six épisodes qui sont sortis à un mois d’intervalle. Le pari de Monsieur Toussaint Louverture est d’avoir un épisode tous les quinze jours à partir du 7 avril. Mais aucun doute que les lecteurs qui auront mis le nez dedans ne pourront s’empêcher de lire la suite, car l’histoire est diablement addictive et incroyablement bien écrite. Une belle découverte pour une autre facette de l’auteur du scénario de Beetlejuice.

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Les Loups – Benoît Vitkine (314 pages)

En 2019, j’avais vaguement entendu parler du Donbass et de la guerre qui s’y déroulait depuis déjà cinq ans. Cette partie du monde, aux bords de l’Europe, à peine située à 3500 km de chez moi était peu médiatisée. Benoît Vitkine, prix Albert Londres a couvert le conflit depuis le début et son premier roman, « Donbass », utilisait le prétexte d’un roman policier pour expliquer une situation locale complexe. Le hasard du calendrier a voulu que son deuxième roman, « Les loups », sorte juste avant l’agression de l’Ukraine par Poutine. Chacun réagit comme il peut à ce conflit dont à peu près tout le monde s’accorde à dire qu’il est absurde. Les drapeaux bleu et jaune fleurissent sur les frontons des mairies et des maisons, on débaptise à tout va, de manière inconsidérée (En quoi les pauvres Soljenitsyne, Tolstoï, Tchekhov, Les frères Morozov, la vodka ou les chats, dits « chats russes » auraient la moindre responsabilité dans ce qui arrive ?). Pour ma contribution, j’ai lu « les Loups ». Je crois que nous avons une vision du monde manichéenne depuis la deuxième guerre mondiale. On doit être dans un camp, celui des gentils ou celui des méchants, des résistants ou des collabos, aucune nuance n’est tolérée. Peut-être les gens ont-ils eu besoin de cette division du monde lorsque l’horreur a été révélée. Or la vie n’est jamais simple, encore moins simpliste. Benoît Vitkine nous décrit une Ukraine moins angélique que celle qui nous est livrée. Comme toujours, avec un sens rare de la pédagogie, en quelques pages superbement écrites, il nous retrace l’histoire de la construction chaotique de ce pays, au travers d’une fiction réaliste. Avec beaucoup d’humanité, il nous décrit un monde qui s’est écroulé, un autre qui a émergé de ses cendres, où les peuples font comme ils peuvent pour vivre, survivre, tirer leur épingle du jeu et parfois, trouver le moyen de sortir de sa condition pour devenir quelqu’un d’important. Cela implique de savoir saisir des opportunités, des chances, sans compromis mais avec compromissions, sans états d’âme et avec beaucoup de sang-froid, sans lois mais avec des règles. Un roman subtil, au style impeccable, dont l’histoire robuste est finement construite.

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Rimbaud en feu – Jean-Michel Djian (49 pages)

Pour compléter ma lecture précédente, je me suis (re)plongée dans le texte de Jean-Michel Djian, écrit spécialement pour Jean-Pierre Daroussin, son pote. Je suis allée voir Daroussin jouer ce texte qui le met en valeur. Le texte met en valeur l’acteur qui met en valeur le texte. Un texte un peu barré, inspiré par le fantôme d’Arthur Rimbaud, truffé d’extraits de poèmes de celui qui a révolutionné la poésie en arrêtant d’écrire à vingt ans. Une fantaisie qui brode autour de sa vie, tout en imaginant une fin différente de la vie de Rimbaud. Et s’il n’était pas mort à 37 ans, mais qu’il avait fini à l’asile ? L’auteur, en me dédicaçant mon exemplaire m’a dit : rimbaldienne, je suppose ? Ben non, en fait, pas du tout, j’ai acheté le texte pour le redéguster après coup, car la poésie qui s’en dégage nécessitait de s’y replonger. J’ai vécu la première fois, déclamé par Daroussin en apesanteur. La deuxième, j’ai apprécié les allusions, les anecdotes, les petites folies qui s’en dégagent. Pour fêter le bicentenaire de la mort du poète, c’était un bel hommage.

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L’autre Rimbaud – David Le Bailly (360 pages)

De Rimbaud, j’ai encore en mémoire des vers qu’on apprenait à l’école, des histoires de poches trouées et de bateau ivre, un soupirail et un boulanger, des petits aux joues rouges collés les uns aux autres. Mais je suis loin d’être une rimbaldienne acharnée, d’ailleurs
j’ignorais à peu près tout de la vie du poète, hormis sa relation scandaleuse avec Verlaine et son image à dix-sept ans, les yeux si bleus, perdus dans le vague. Donc pour ma part, j’ai tout découvert de la vie de Rimbaud dans ce livre qui essaye de réhabiliter celui que le reste de la famille a tenté d’effacer complètement, a mis de côté, n’a pas été enterré dans le caveau familial, a été spolié de l’héritage par sa propre mère et sa sœur dont il était le
parrain : le frère de Rimbaud, son aîné d’un an. Arthur et Frédéric étaient deux frères très proches, et puis Arthur est parti à Zanzibar pour faire fortune et il a abandonné et renié son frère, écrivant à sa mère qu’il était idiot. Pourquoi cet opprobre ? Une histoire d’amour.
Frédéric s’est entêté à épouser la femme qu’il aimait, et avec laquelle il eut quatre enfants.
Un mariage honni par sa famille qu’il paiera fort cher. Et aussi, le tort absolu d’avoir soutenu son père contre sa mère, alors qu’ils étaient séparés. Arthur n’est pas présenté sous un jour très sympathique, c’est plutôt un sale type, et tant pis pour ceux qui me fustigeront. Un point de vue très intéressant, donc, sur cette famille où presque tout le monde est méchant.

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19500 dollars la tonne – Jean-Hugues Oppel (283 pages)

Un roman d’espionnage en forme de pamphlet sur les aberrations de notre système capitaliste, étayé par de vrais chiffres. Lucie Chan, l’employée modèle de la CIA est missionnée sur trois enquêtes différentes qui ont toutes pour toile de fond la réalité du terrain confrontée aux évolutions des marchés et ses traders blasés. Des marchés qui en amènent certains à tuer. Alors quand un petit plaisantin envoie des lettres sur des milliers de boîtes mail pour dénoncer des trucs et astuces de traders, il semble bien inoffensif. L’est-il vraiment ?