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Sang chaud – Kim Un-Su (469 pages)

Vous avez aimé le film « Parasite », palme d’or à Cannes ? Si sang chaud n’a rien à voir avec l’histoire de Parasite, je trouve que dans le cinéma coréen, comme dans sa littérature, on retrouve une touche qui l’identifie immédiatement. Matin Calme, la maison d’édition qui s’est spécialisée dans la littérature noire coréenne, nous livre ici un roman à mi-chemin entre le roman social et le roman noir. On suit des guerres de successions dans la mafia coréenne, et on découvre la société coréenne au travers de ses bas-fonds. Corruption, pouvoirs d’influences, protections. Même dans un milieu pourri, le caractère des protagonistes peut faire basculer l’histoire dans le chaos ou dans la paix. Huisu, le héros, anti-héros, est un voyou amoureux, gentil au fond, fidèle en amitié comme en amour, un bon gars s’il avait eu un père. Il se le répète comme un mantra tout au long de l’histoire, comme pour se persuader que s’il a mal tourné, c’est à cause de cette figure paternelle manquante. Mais Huisu n’est pas un tendre et quand son boss et père spirituel lui demande d’exécuter de basses besognes, il s’y colle sans hésitation. Bref, on se plonge avec délices dans le stupre et la luxure dans ce roman à part. Lisez du coréen, regardez du coréen, ça ne ressemble à rien d’autre.

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La certitude des pierres – Jérôme Bonnetto (192 pages)

On a un gentil gars qui a décidé de devenir berger dans un village très fermé où les habitants sont de gros rustres chasseurs et conservateurs. Et très cons, du coup. Le style du roman qui utilise le pronom impersonnel à dessein (je suppose) ajoute une distance supplémentaire à des personnages qui m’ont laissée sur le bord du chemin. L’histoire perd une grande partie de sa crédibilité dans ce roman qui ne raconte au fond qu’une querelle de voisinage exacerbée. Personnellement, je suis passée complètement à côté. Et cette obsession de l’auteur pour les chiens qui se reniflent le cul m’a plutôt rappelé le film Didier, comme un hommage à Jean-Pierre Bacri.

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L’autre moitié du monde – Laurine Roux (252 pages)

Laurine Roux nous enchante avec son style pur et poétique. Lorsqu’elle écrit nous sommes un peu en apesanteur. Pourtant, cette fois, elle ancre son récit dans une tranche de l’histoire tragique et violente de l’Espagne, qui démarre dans les années trente, celles qui ont précédé la guerre civile espagnole. Rien de léger a priori.

Elle raconte la vie misérable des fermiers du delta de l’Ebre, avec des nobles et riches propriétaires particulièrement infâmes, le soulèvement de ces pauvres bougres et, ce n’est pas un scoop, leur anéantissement.

Elle mêle la poésie de son écriture à la noirceur des évènements avec la douceur qu’on lui connaît. Ce mélange a priori un peu étrange fonctionne plutôt bien malgré tout et on s’attache à ses personnages. Chez Laurine Roux, les gens sont forts et faibles à la fois, comme dans la vie, et c’est ce qui donne de la force à son récit.

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Le mode avion – Laurent Nunez (214 pages)

Deux savants en linguistique éminents professeurs à la Sorbonne, décident de s’isoler dans un manoir en Provence pour trouver chacun une théorie nouvelle qui les rendra célèbres. Sortir du carcan des écrits centenaires ou millénaires leur paraît la seule façon d’avoir l’esprit totalement libre.

Un petit livre frais et léger malgré une histoire au fond assez tragique dans un style délicieux et des chapitres qui font subtilement référence à notre récente actualité.

Se confiner pour réfléchir ? Quelle drôle d’idée !

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Service Action – Cible Sierra – Victor K. (333 pages)

Le Service Action, c’est la branche armée des services secrets français. Leurs missions : Assurer la sécurité de la France, en particulier de son chef d’Etat. J’imagine que les trente dernières années ont tout vu changer dans ces métiers. L’apparition des téléphones portables, des réseaux sociaux, ont considérablement amplifié les phénomènes d’entraînement des populations. Ce n’est aujourd’hui plus un secret pour personne : Facebook a influencé les élections aux Etats-Unis, les personnes qui prêtent allégeance à Daech sont en partie recrutées sur les réseaux également. Au travers de l’évolution d’une femme militaire, Victor K. raconte une mission, la cible c’est Sierra. Le but est de l’éliminer. Victor K. aime ses personnages qu’il élabore avec beaucoup de soin. C’est un très bon roman d’espionnage ultra moderne, et redoutablement efficace, jusqu’à la dernière ligne.

Merci à Victor et aux éditions Robert Laffont pour leur confiance.

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Ossature – Nassim Kezoui (488 pages)

L’ossature, c’est le squelette. Ce qui tient les éléments de chair au corps. Dans ce livre, l’ossature, c’est la famille. Le livre démarre par un évènement : Salim, le frère d’Anwar est décédé, alors qu’il était le plus jeune des deux. De là, le narrateur va raconter l’histoire de sa famille essentiellement au travers de celle d’Amira, sa cousine.

Comment décrire ce livre ? Ça démarre par la famille plutôt dysfonctionnelle d’Anwar, le rejet par sa famille de sa femme Gwer (blanche, européenne) et on se dit : ouh là ! Sujet casse-gueule s’il en est. Et puis l’auteur surfe sur la carrière d’Amira, son adolescence, sa mère et sa famille en général qui craint que les filles soient des putes, mais où les filles ne sont pas voilées, des familles comme il y en a plein. Tout du long on est porté par ce filigrane de l’intégration, de la vie dans les cités, du transfert de culture et de condition, des frustrations et des non-dits. On est sur un fil en permanence, on a le vertige, on est mis en abîme, on est mis en danger, et on ne peut lâcher le bouquin, parce que l’histoire est forte, elle est dramatique, elle est furieusement actuelle et les personnages sont tellement profonds qu’on s’attache à leurs pas et à leur sort. La structure du livre est incroyable et le style résolument moderne. Un livre déroutant mais à lire, parce que vous n’avez jamais rien lu d’aussi original et fort.

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Le sang des bêtes – Thomas Gunzig (223 pages)

J’ai lu d’une traite cet ovni littéraire. Un homme qui approche la cinquantaine s’interroge sans cesse sur le sens de sa vie jusqu’au jour où la possibilité de défendre une jeune femme opprimée s’offre à lui. Entre son père rescapé de la Shoah qui culpabilise, son couple qui s’étiole, son fils qu’il ne comprend pas et sa copine vindicative, son corps, façonné patiemment pendant trente ans, commence à donner des signes de faiblesse et l’arrivée de cette jeune fille étrange et perturbée dans cette famille va faire voler le fragile équilibre en éclats. Sous des aspects légers et des ressorts comiques, c’est aussi l’occasion de se demander d’où nous venons vraiment, ce qui nous construit et comment on se construit, quelle image on veut renvoyer au miroir et aux autres, et, au fond, où nous allons, en tant qu’individus et dans la société dans laquelle nous vivons. J’ose le dire : j’ai vachement bien aimé.

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Agatha – Frédérique Deghelt (251 pages)

En décembre 1926, Agatha Christie, déjà célèbre, déjà surnommée la reine du crime, disparaît brutalement. On retrouve sa voiture feux allumés, abîmée dans une petite forêt, pas très loin de chez elle. Les médias se déchaînent : Veut-elle faire parler d’elle pour mettre en avant ses romans ? C’est ridicule, elle est incroyablement timide et ne cherche que le calme. A-t-elle été assassinée ? S’est-elle suicidée, anéantie par l’adultère de son cher mari ? Pendant plusieurs jours, les recherches s’épuisent et les rumeurs vont bon train. On la retrouvera dans une station balnéaire du nord de l’Angleterre. Toute sa vie, y compris dans sa biographie, elle ne donnera comme explication qu’un passage amnésique.

Frédérique Deghelt s’est attachée à imaginer ces quelques jours de fugue. Comme toujours, avec son style sublime, et son analyse fine des caractères, elle décortique les sentiments d’une femme blessée, trompée et décrit comme personne tout ce qui peut passer par la tête des gens. On se sent toujours proche des personnages de cette autrice, même si ceux-ci sont immensément connus. Elle propose une alternative à cette amnésie peu crédible, en s’appuyant sur les éléments connus de l’affaire, un travail de recherche pourtant fluide qui n’en laisse rien paraître. C’est très réussi.

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Requiem pour une apache – Gilles Marchand (405 pages)

Voilà un livre qui traînait depuis trop longtemps sur ma table de nuit et qui me faisait de l’œil de façon indécente malgré tout. Je me suis plongée dans cette histoire vierge de tout a priori et de toute information. Hormis la couverture, sublime (comme toujours aux forges de Vulcain), j’ignorais tout de ce roman.

Et j’ai été foudroyée par ces personnages, ces loosers magnifiques, cette Jolène qui ne s’appelle pas Jolène, qui est belle dans sa dignité retrouvée mais qui n’est pas belle si on s’arrête à ses traits, ce chanteur déchu, cet architecte véreux, ces anciens taulards, cet ouvrier à la retraite, ce boxeur qui a pris trop de coups dans le cerveau, ce jeune homme un peu simple d’esprit qui n’a que cette bande disparate comme famille, le tout tenu à bout de bras par le propriétaire de la pension où ils ont tous élu domicile.

L’ensemble est saupoudré subtilement d’une pointe de magie surréaliste et étrange, voire absurde. Gilles Marchand sait mettre du mouvement dans l’immobilisme le plus absolu, et de l’humour dans le tragique. On sent que ce roman social, qui défend les causes perdues monte en tension et on se doute, dès le titre et la première page que l’issue sera fatale. On sort de ce roman, un peu sonnés, en se disant qu’on ne laissera pas traîner le prochain roman de Gilles Marchand qui vient de sortir aussi longtemps sur sa table de nuit.

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L’anomalie – Hervé Le Tellier (327 pages)

Un livre qu’un million de personnes ont lu (au moins acheté), j’avais envie de me faire ma propre opinion. Ce qui m’a intriguée, c’est que ce livre a plu de 25 à 80 ans. Des critiques avertis et exigeants à des lecteurs qui ont besoin de lectures fluides, tous ont été unanimes pour dire au moins : c’est pas mal, hein ! c’est pas mal du tout, d’un air étonné, surpris d’avoir été séduits par cet ouvrage.

Et tout de suite, on est happé par cette histoire incroyable, on ne comprend rien des liens qui peuvent unir tous ces personnages si différents, l’auteur nous égare pour mieux nous retrouver, et nous engloutir jusqu’à la dernière page.

Ce livre, au-delà des apparences, est un questionnement sur notre condition d’être humain, la vie, la mort, l’amour.
Un livre original qu’on referme en se disant : Ah ouais ! c’est pas mal, quand même ! C’est pas mal du tout ! (oui, c’est un peu court, mais ce livre laisse coi.)