La vraie vie – Adeline Dieudonné (266 pages)

Un père violent, une mère amibe, pas facile de protéger son petit frère dans une telle famille. Pourtant, cette petite fille sans nom s’y emploie chaque jour, notamment en jouant dans un cimetière de voitures, en allant voir Monica, la fée, et en achetant une glace au gentil monsieur qui passe avec sa camionnette, chaque soir.

Et puis, il y a ce drame, qui vient tout chambouler, et ce combat qu’elle doit mener, seule contre tous. Poignant.

Mamie Luger – Benoît Philippon (447 pages)

Un polar, ça ? Non, ce n’est pas un polar, ça. C’est un livre qui encense les femmes dans leurs formes et leur intelligence.. C’est une ode au féminisme, un hommage à Audiard, un pamphlet contre la bêtise et l’intolérance, une anthologie de l’amour. C’est une leçon de courage, celui qu’on devrait tous avoir, face aux oppresseurs, aux agresseurs, aux cons.

Benoît Philippon concentre toutes ces qualités dans Berthe, une mamie de cent deux ans, qui accueille la police à coup de pétoire. Ah oui, elle a quand même un défaut, Berthe, elle tue un peu des gens. Elle est gentille, Berthe, pleine d’humour et d’amour, mais faut pas l’embêter, elle s’énerve assez vite. L’auteur enrobe toute l’histoire dans un style et des dialogues fleuris. Ce livre est un ovni explosif, jubilatoire, même si Berthe arrive à nous tirer aussi des larmes. A la fois truculent et touchant.

Là où les chiens aboient par la queue – Estelle-Sarah Bulle (285 pages)

Ah la Guadeloupe ! Ses plages sublimes, Gosier, Saint-François, Saint-Anne ! La luxuriance de la Basse-Terre, le jardin Coluche, la Soufrière ! Quelle belle destination pour les touristes ! Qui pense encore à la Guadeloupe telle qu’elle était, avant qu’elle ne devienne cette destination prisée et abordable en all inclusive ? Dans les années 50, il n’y avait même pas d’aéroport à Pointe-à-Pitre, tout ce qui arrivait ou partait de l’île se faisait par bateau.

Et, plus loin, dans la campagne, il y avait Morne-Galant, cet endroit tellement perdu qu’on en dit que les chiens y aboient par la queue. Deux sœurs et un frère y racontent leur Guadeloupe, leur histoire, l’histoire de l’île telle qu’ils l’ont chacun vécue, de 1940 à nos jours, du coup. Ils évoquent aussi leur exil en métropole, les joies, les peines, les doutes, le racisme, les jalousies, la hiérarchie des races.

Chacun y raconte la rage de se sortir de la misère et de la peine d’avoir perdu leur mère. Antoine, l’aînée, a ouvert des boutiques de bric et de broc, animée par la religion et les esprits. Lucinde a cherché à s’élever socialement, en épousant un homme au ton clair, Petit Frère a cherché la justice dans la lutte des classes. Luxuriant.

Cette nuit – Joachim Schnerf (145 pages)

Comment se comporter après la déportation ? Certains se renferment à jamais, certains au contraire témoignent au maximum, Salomon, lui, choisit, l’humour noir pour évacuer.

Chaque année, pour Pessah, la Pâque juive, la famille se réunit chez Salomon et Sarah, mais cette année, Sarah n’est plus là, elle est décédée il y a deux mois. Salomon retrace la vie de la famille au travers de ces célébrations successives, son amour immense et intact pour sa femme qui n’est plus là, le manque qu’elle lui inflige, les travers des uns et des autres et ses blagues d’un goût douteux (mais qui m’ont fait hurler de rire). On passe du rire aux larmes dans le joyeux tourbillon de cette famille. A la fois émouvant et hilarant.

Roissy – Tiffany Tavernier (278 pages)

On redémarre pour une saison du prix Cezam. Ma bibliothèque nous propose les mêmes titres pour un prix « j’ai lu, j’élis ». Cette année, c’est « avant que les ombres s’effacent » qui a gagné, alors que le prix officiel, lui a récompensé « Seules les bêtes » .

Roissy est donc mon premier de la série des dix livres sélectionnés cette année. J’en avais entendu parler, en bien, et j’ai été séduite à mon tour.

Roissy, comme son nom l’indique, c’est un bout de l’histoire de l’aéroport qui s’y trouve, au travers des permanents qui y vivent, ces SDF qui y ont élu domicile. On se rappelle le film « Le terminal » avec Tom Hanks, qui se retrouvait coincé, apatride, dans un terminal d’aéroport. Ici, l’héroïne marche toute la journée, valise à la main, pour faire croire qu’elle est en transit.

Truffé d’informations sur le site, des choses incroyables, insoupçonnables, gigantesques, on se balade dans les tréfonds de Charles de Gaulle, dans ses lieux de restauration, de prières, dans ses conduits, sa tuyauterie, ses espaces extérieurs. Le roman est très bien construit, comme une image un peu floue, à l’instar de la mémoire de notre héroïne, puis de plus en plus précise au fur et à mesure que les souvenirs, par flashs, lui reviennent. Une plongée au cœur de cet aéroport international, autour des histoires touchantes ou terribles des protagonistes. Décompressant.

Jusqu’à la bête – Timothée Demeillers (149 pages)

Je passe d’un prix des lecteurs à l’autre en revenant cette fois au prix des lecteurs j’ai lu, j’élis avec le 8ème roman de la sélection. Si vous êtes vegan, ou même seulement végétarien, passez votre chemin, je ne suis pas sûre que ça ne vous donne pas des envies d’action musclées contre des abattoirs. Si vous êtes carnivores, vous aurez ensuite envie de légumes, pendant un moment.

Erwann est en prison et il a travaillé pendant quinze ans dans un abattoir, dans les frigos. Le métier est dur, parce qu’il fait froid, parce qu’il est sale, parce qu’il y a du sang partout. Mais surtout, Erwann n’a jamais aimé ça, tuer des bêtes à la chaîne, et plus le temps passe, et plus sa vie sociale se délite, et plus il le vit mal. Il finit même par imaginer que l’odeur lui colle tellement à la peau qu’aucune fille ne voudra jamais de lui. Tellement qu’un jour, il commet l’irréparable.

Et de sa prison, de sa solitude, de son attente silencieuse, il se remémore les années passées, et celles qu’il aura peut-être la chance de vivre lorsqu’il sortira. Comment en est-il arrivé là? Pourquoi a-t-il disjoncté? Au delà de l’histoire, Timothée Demeillers nous oppose la viande en barquette, la vie aseptisée de la télévision et des publicités, toutes ses façades qui engendrent la grande consommation à la réalité qui se cache derrière, la misère humaine, la solitude, la vie d’ouvrier. Ce livre donne envie de moins consommer et de sauver la planète. Ecoeurant.

Dans la forêt Jean Hegland (301 pages)

Jean Hegland - Dans la forêt

Et si la fin du monde et de l’humanité se passait dans une relative douceur ? Comment survivre sans ravitaillement dans les grandes surfaces, plus d’essence, d’électricité, de vivres, de téléphone, de gouvernement de médecins de médicaments ? Cette fois, il n’y a pas de bombes ou de martiens, juste plus d’argent dans les caisses et une déliquescence progressive de tout ce qui nous paraît naturel aujourd’hui, comme allumer la lumière le soir ou se faire un café le matin. Et Nell pour nous raconter ses attentes et ses espoirs, son envie de vivre sa vie d’adolescente, ses ambitions d’entrer à Harvard, tandis que sa sœur, danseuse particulièrement douée veut entrer au ballet de San Francisco. La question finale est : qu’est-ce qui compte vraiment ? Quelle est la substantifique moelle de nos besoins ?

Jean Hegland nous fait revenir aux sources et nous interroge. C’est poétique et fataliste, cruel et plein d’amour. C’est aussi mesquin et sauvage que l’homme, qui, c’est bien connu, devient vite un loup pour l’homme. C’est désespéré et plein d’espoir car tant qu’il reste une étincelle de vie, on s’accroche, surtout quand on n’a même pas 20 ans. Ce livre magnifique fait partie de la sélection j’ai lu, j’élis. Il date de 1996, et cette fin du monde semble très réelle et encore plus proche qu’il y a 20 ans. Tout le monde sait qu’il y a urgence, et Jean Hegland nous met en garde. On devrait l’écouter. 

Le dernier arrivé – Marco Balzano (240 pages)

Jusqu’à 1962, une émigration massive d’enfants de moins de 13 ans d’Italie du Sud et de Sicile s’est déroulée vers l’Italie industrielle du nord, notamment Turin, Milan et Gênes. Marco Balzano a réalisé une quinzaine d’interviews, sans notes et sans enregistrement pour mieux s’imprégner des histoires qui lui étaient racontées et en a modelé un roman d’une tendresse et d’une poésie incomparables.

Ninetto, est sur le point de sortir de prison, après avoir passé dix ans derrière les barreaux. Il a débarqué à Milan à neuf ans pour gagner sa vie. Il repense à son parcours, à son ancien instituteur qui lui a fait aimer la poésie et lui a donné envie d’être poète. Le boulot, l’amour, sa fille qui ne veut plus le voir, la difficulté des repris de justice, des anciens pour trouver du travail (à 9 ans, il a trouvé du travail en une demi-journée, à 57, on lui demande un CV et il ne sait même pas ce que c’est), la condition d’immigré en général, qui est celle du dernier arrivé, qu’on soit « Napolo » ou Chinois. Un très beau livre du prix « J’ai lu, j’élis ».

La nuit des béguines – Aline Kiner (324 pages)

Personnellement, je dois avouer mon manque total de culture mais j’ignorais tout des béguines et du béguinage. Communautés de femmes dans toute l’Europe, le grand béguinage royal de France fut crée par Saint-Louis.Le béguinage consistait à laisser des femmes s’installer en toute liberté dans des communautés laïques plus ou moins importantes. Elles pouvaient travailler et posséder leurs entreprises, étudier sans être sous le joug de maris, y compris Dieu.

D’aucuns diront que Aline Kiner étale sa science et que son roman est une thèse déguisée. Pour ma part, j’ai adoré apprendre des choses de façon ludique en y suivant les aventures de différents profils ayant atterri là pour des raisons variées. Toute une époque est abordé dans ce mode de vie particulier qui s’est arrêté avec l’application d’une bulle papale.

Sur fond politique et économique difficile (des nobles qui se soulèvent contre leur roi, Philippe Le Bel, dans un pays en faillite, les caisses sont vides), additionné de fanatiques (l’inquisition s’en mêle les bûchers fleurissent), Aline Kiner nous peint des portraits vivants et magnifiques de femmes libres et audacieuses dans leurs choix de vie… finalement furieusement modernes.